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Lexxi Doomer : du chaos sonore à l’harmonie du tatouage

Lexxi Doomer : du chaos sonore à l’harmonie du tatouage

Lexxi Doomer Manifesto21
Lumière dans le chaos. L’artiste Lexxi Doomer, a.k.a Whiterose, explore différentes narrations dans une fantaisie qu’il voudrait sans limite. Avide de recherches en productions phoniques, soniques et acoustiques, performeur-sculpteur mais également entré depuis peu dans l’univers du tatouage, cet artiste a déjà fait couler beaucoup d’encre autour de lui.

Depuis plus de six mois, Lexxi Doomer  étudiant aux Beaux-Arts de Lyon, signe des pièces graphiques impressionnantes qu’il pose avec bienveillance sur le corps de ses « pirates » comme il aime les appeler. Du sample sonore au sample graphique, la frontière est mince. Rencontre sous le soleil de Marseille pour l’amour de l’encre rouge et des vestiges de la witch house.

Manifesto XXI – Peux-tu m’expliquer comment tu es arrivé dans le tatouage ?

Lexxi Doomer : Ça faisait un moment que je dessinais et mes ami·e·s proches de Berlin étaient tatoueur·euse·s. Avant ça, j’avais rencontré en France Loic le Hécho qui est la première personne à m’avoir tatoué. Je n’y connaissais rien en tatouage ni à ce  milieu et j’adorais son univers, c’était loin de l’atmosphère des salons. Puis, quand j’étais à Berlin, Ziska a toujours été derrière moi pour m’encourager à me lancer en m’expliquant que ce n’était pas si compliqué de faire un tatouage. Ensuite, au cours du mois d’octobre dernier, j’ai pris la décision d’acheter une machine avec les sous que j’avais économisés et je m’y suis consacré entièrement car je n’aime pas faire les choses à moitié. Toustes mes ami·e·s m’ont laissé faire des grandes pièces sur elleux et c’est de là que l’aventure a commencé.

© Loic Le Hécho

Quelles pistes voulais-tu explorer initialement avec le tatouage ?

Je voulais changer de support. Quand tu passes du dessin de base au dessin sur la peau, ça n’a rien à voir, même la manière dont tu conçois les formes. Très vite, je me suis rendu compte que le format flash d’un petit dessin que tu fais sur quelqu’un ne me plaisait pas, et que généralement j’avais envie de coller des grandes compositions sur les corps. Je pense que c’est là, au bout de trois mois, que j’ai commencé à toucher ce que j’avais vraiment envie de faire. Ce qui fait la différence avec le tatouage c’est que tu composes en 3D sur le corps et que les possibilités de rendu et d’ancrage sont vraiment différentes. En tout cas, c’est une manière de dessiner qui me plaît grandement.

Pourrais-tu m’expliquer ta manière de travailler ?

Quand je travaille un son, je travaille énormément avec des samples, de ma voix, de guitares, d’instruments, de n’importe quoi, ainsi que du chant. Donc c’est beaucoup de manipulations de différents éléments bien distincts. Cette manière de travailler, je la reproduis dans le tatouage où je sample mes propres dessins, puis je les réarrange pour obtenir des compositions plus cohérentes sur le corps. Je considère que rien n’est à jeter, qu’il suffit d’arranger les choses correctement.

Lexxi Doomer Manifesto21
© Looping

En fait, je repense complètement à la composition par rapport au corps. Par exemple, avant de venir à Marseille, j’avais imaginé plein d’ornements pour le ventre en fonction du nombril jusqu’aux tétons. D’un pattern, je me suis retrouvé avec une dizaines de propositions graphiques, donc j’accorde de l’importance à retravailler mes dessins numériquement même si je ne dessine que sur feuille blanche. Aussi, cette méthode me permet de proposer un certain nombre de formes et d’avoir un processus efficace car sinon cela prendrait le dessus sur mes autres activités, et ce n’est pas ce que je souhaite.

C’est en cela que la pratique trouve un intérêt : rencontrer des gens, et qu’iels gardent toute la vie un bon souvenir.

Lexxi Doomer

L’idée, c’est de pouvoir prolonger les autres activités grâce au tatouage. Et justement, ça fait quelques mois que je tatoue et là j’ai trouvé mon process, je m’amuse, et en même temps j’ai la chance d’avoir des client·e·s qui sont un peu fous·folles et qui me laissent faire ce que je veux. Je crois que ça m’apporte quelque chose qu’il n’y a plus avec le confinement, à savoir que les gens sont contents d’un partage et c’est hyper gratifiant en retour parce que je fais ça pour la bonne vibe et pour qu’on s’amuse toustes. C’est en cela que la pratique trouve un intérêt : rencontrer des gens, et qu’iels gardent toute la vie un bon souvenir. Comme cette chose qu’il y avait en concert, c’est-à-dire marquer ce bon moment en toi.

© Lexxi Doomer

Parlons sound design et musique, comment qualifierais-tu ta production ?

Je dirais que c’est une hybridation entre les possibilités de la musique club et des sonorités métal et extrêmes, parce que j’ai toujours fait de la batterie et des percussions, j’ai beaucoup écouté de la musique rock, métal, punk, ça a toujours été mon truc. J’ai rencontré la sphère électronique assez tard, en dehors du mainstream qu’on entend à la radio.

Ensuite, je plonge de plus en plus dans les recherches et la théorie. Mon prochain projet sera un gros step par rapport aux tracks que j’ai proposés jusqu’à aujourd’hui. Je considère qu’une musique doit englober toute une atmosphère visuelle également et j’ai envie de donner à voir des pièces vraiment maximalistes.

Quelles étaient tes références, celles qui te marquent encore ?

Mes refs de quand j’étais petit, il y avait pas mal de choses connues que j’écoutais quand je faisais de la batterie mais dans ce qui me marque encore ça reste Lifelover, The Body, Krieg, Slipknot, Rage Against The Machine et bien d’autres que j’oublie. Niveau rap, c’est Drain Gang, Yung Lean. La première fois que je l’ai entendu au collège, j’étais trop fan et je voulais garder ça pour moi, je venais de découvrir le rap et je ne savais pas qu’on pouvait faire sonner des choses comme ça. Amnesia Scanner a aussi changé ma vision de comment on peut manipuler la voix, le pitch, la scène etc. Pareil pour Shapednoise et tout le label Subtext Recordings. Après, je découvre plein d’artistes tardivement, comme la scène break des années 1990-2000, sachant que j’écoute essentiellement tout ce qui sort et toute la scène qui tourne autour de mes potes, et je suis extrêmement fan et supporter de mes ami·e·s. Donc l’exploration n’est jamais terminée.

Récemment tu as eu le privilège de faire partie de la compilation BLIST du collectif Parkingstone, gravée en vinyle en novembre dernier. Peux-tu m’expliquer comment ça s’est fait et ce que tu avais envie de proposer à ce moment là ?

Le jour où ça s’est fait, j’étais en lendemain de soirée, j’avais dormi jusqu’à 15h et je n’avais plus de batterie. Simon.e ( créateur.trice du collectif ParkingStone), que j’avais rencontré.e un an auparavant à Berlin m’a juste envoyé un message pour me proposer de rejoindre la compilation, j’ai vu le line-up et j’ai dit “wow incroyable, I’m in ” ! À ce moment-là, j’avais sorti un son qui s’appelait s’X, et j’en ai refait une version différente, je me souviens que j’écoutais pas mal de musiques club pour faire des mixs pour différentes radios. J’avais envie de sortir un son harsh qui reste dansant, du moins éclairer ma vision de ce qui était en train de décliner progressivement depuis un an maintenant, sous 4 minutes de pression tout au long du track.

Au départ, je voulais faire un son de métal, car la compilation avait tout de même une grande ligne directrice qui était « une génération hybride dans un monde en détresse », et je pense que c’était important de souligner ce truc où le line-up est agressif et engagé. Il n’y a aucun track doux à part l’intro. Il y a un message derrière cette compilation, je pense qu’elle était à l’image du monde au moment où elle est sortie et au moment où elle a été faite bien sûr; et va le rester pour un bon bout de temps. Mon track se devait donc de dépeindre cette atmosphère à laquelle je prenais part.

Comment produis-tu ta musique ?

C’est beaucoup de tricks que j’ai découverts au fil des années. Après je suis toujours en train de bidouiller un max de trucs. Tu trouves ce qui fait ton identité sonore et ça devient intéressant quand tu sais que tu peux les remobiliser et qu’une personne qui t’écoute puisse se dire « ah tiens ça je sais que c’est tel·le artiste ».

Ma manière de produire du son change un peu car je suis en train d’apprendre à jouer de la guitare depuis quelques mois et j’aimerais bien en jouer pour pouvoir en faire en live. C’est cool car ça challenge un peu mes procédés et ouvre de nouvelles sonorités. J’avoue que depuis le confinement, je n’ai pas eu le temps d’expérimenter un max parce que je produis beaucoup moins, j’étais dans une année très chargée au niveau de mes études, mais dans les cinq années à venir j’espère pouvoir me donner à plein temps dessus et que ça devienne ma profession. Je dirais qu’il faut toujours challenger son processus si tu veux obtenir une production éclectique et évolutive.

D’où le sound design, puisqu’il s’agissait pour toi d’expérimenter des techniques sonores à la base, c’était évidemment le format le plus propice ?

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Oui, je me suis orienté vers le sound design car j’aime la musique qui produit de la matière, qui touche profondément à tes capteurs sensoriels et te plonge dans une atmosphère à part entière. J’utilise le son dans ma pratique de l’installation et je mets directement en relation mes sculptures à ce champ sonore. Je pense que l’un n’existe pas sans l’autre et le son a une matérialité non négligeable à laquelle on ne peut pas échapper. Mes pièces sonores sont produites en fonction des lieux et des possibilités acoustiques qu’elles délivrent. Et j’ai l’impression qu’en même temps, l’immatérialité du son offre des possibilités de recherches illimitées.

Le son a une matérialité non négligeable à laquelle on ne peut pas échapper.

Lexxi Doomer

Pourrais-tu nous parler des lames que tu as taillées à l’occasion, entre autres, de tes scénographies ? D’où te vient cette idée ?

Au départ je pensais à faire une scénographie avec des pièces en métal, un champ de couteaux suspendus comme une salle froide avec des carcasses dans un abattoir. Ça répondait à un triptyque audiovisuel (ribs sinner sins, 2019-2020) que j’avais produit à partir des propriétés graphiques d’une centaine d’images de carcasses, qui avaient alimenté mon imagination en amont de cette scénographie. Cette nouvelle expérience de sculpture m’a permis d’apprendre de nouvelles techniques et j’ai enfin pu travailler avec de l’acier, ce que je voulais faire depuis un moment, d’autant plus que j’adore les métaux donc ça me tenait vraiment à cœur.

Ensuite, puisque je faisais beaucoup de sculptures et que j’avais envie que ça prenne du sens dans mes performances, je voulais que ces pièces aient une fonction dans les atmosphères sonores que je proposais. Ainsi, j’ai décidé de faire coexister sculpture, installation, pièce de théâtre et expérience live. Les sculptures sont devenues des éléments de la scénographie et ont pris un rôle précis qui détermine une action. Ça m’a permis de comprendre que tous ces différents médiums que je travaillais séparément pouvaient trouver une justesse en existant ensemble, que ça continuerait d’exister et trouver son évolution à l’échelle de mes prochaines propositions.

Des artistes à nous recommander ?

Je recommande d’aller voir le travail d’Yngvild Saeter avec qui j’ai pu travailler en tant que stagiaire et que j’ai assisté sur ses sculptures, j’aime aussi beaucoup la technique et le travail de Fabian Bergmark, Simon Villard et Julie Brossard.

Ensuite, au-delà d’artistes en particulier, je dirais de fouiller dans cette scène alternative et cette nouvelle vague de jeunes artistes qui émergent de leur chambre. La manière d’écouter et de produire de la musique évolue très vite et il y pleins de gens talentueux·euses, plein d’ambitions dans cette niche. Par exemple, je suis extrêmement fan de migu, il va sortir un super album et il fait de super installations donc il faut aller écouter. Mes amis : Van Boom, Ptwiggs, my sword, TRISTAN, Guerre Maladie Famine, Aho Ssan , Wulffluw XCIV, Basilisk, Ytem. Et puis j’adore les peintures de Pol Taburet. Je dirais aussi de donner de la force à toute cette scène de tattoo, Loic, Ziska, Alex Woloszynski, Vesper et j’en oublie un paquet.


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Image à la Une : © Looping

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