Dans les yeux d’Yves Saint Laurent

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Avant-première, mardi 23 septembre 2014. Avis sur le Yves Saint Laurent de Bertrand Bonello.

L’affiche et le trailer annonçaient quelque chose de grand. Un Yves Saint Laurent pop et acharné malgré sa fragilité. Bonello n’est pas parti gagnant, il savait qu’il serait comparé. N’ayant pas aimé le premier hors-mis la performance incroyable de Pierre Niney et Guillaume Galienne, je l’ai vite oublié, hélas. J’étais perdue. Qui était ce Saint Laurent que l’on m’exposait qu’à travers la noirceur ? Le deuxième l’évoque mais pas que. J’ai retrouvé mon Saint Laurent, ce versant du créateur que j’idéalise peut-être, mais en qui je veux croire.  Bonello montre sa grande sensibilité et sa folie certes, mais avec mélancolie et mêlées au travail.

Bonello raconte Saint Laurent avec grâce, mélancolie et génie.

Un film esthétique.

J’attendais de la beauté en ce jour grisâtre. Je n’ai pas été déçue. Bonello (dont le premier film que j’ai découvert était l’Apollonide) met en scène comme le peintre qui fait sa toile. Les plans fixes sur la décoration intérieure de la maison du créateur, les couleurs, les plans en plongée comme si nous étions espions dans l’intimité des personnages. Même les scènes de débauche sont apaisantes par leur beauté et leur poésie. Yves Saint Laurent était un fou fragile déconnecté de la réalité. Bonello l’a retranscrit grâce aux outils cinématographiques dont les décors. Tout paraît irréel et pourtant, tout comme YSL avait compris la rue, nous comprenons son époque avec cet effort d’esthétique détachant du réel. A un moment du film, YSL dit à Berger qu’il aimerait rentrer dans un tableau représentant la chambre de Proust, j’avais envie d’entrer dans cet atelier et toucher les tissus.

L’humour.

Je ne m’attendais pas à cela. Et pourtant, le scénario aussi beau que drôle m’a fait pleurer de rire comme d’émotion. Un chien qui prend de la drogue, une mise en scène imaginée lors du shooting par Helmut Newton dans la rue, un Saint Laurent déguisé en femme faisant rire cette bande d’artistes… Tant de choses qui rendent ce film si léger. De la mélancolie sans tomber dans le mélodrame. Pari réussi pour Bonello.

L’acharnement créatif.

Enfin un film qui parle vraiment de haute couture, de ce monde méticuleux et perfectionniste. Vous me direz que c’est évident si l’on veut parler de Saint Laurent. Pourtant le premier était à mon goût vide en ce sens. Vide c’est peut-être trop dire, je choisirai le terme insuffisant. Il ne donnait pas envie de travailler dans ce monde décrit seulement comme monde de débauche. Certaines scènes de Bertrand Bonello pourraient être utilisées comme documentaire, notamment lorsque nous voyons les couturières acharnées dans le silence, se donnant corps et âme pour satisfaire le créateur. Lui rendre ce qu’il apporte. Le réalisateur expose la technique, révèle l’acharnement, le travail. Un bel hommage à ces petites mains qui ont réalisé les plus grandes pièces que nous connaissons aujourd’hui. Les échecs comme les succès, rien n’arrive sans flair, sans culot ni travail.

Le sens du détail.

Rien ne se trouve par hasard dans le décor. Tous les détails ne sont que des clés pour comprendre Saint Laurent. Les photos d’actrices en arrière plan dans son bureau, les objets de sa maison. Chaque scène est comme un tableau dans lequel nous voudrions entrer parce que nous voulons sentir, comprendre, se fondre dans la vision de l’artiste. Les plans en plongée qui durent nous amènent à regarder chaque objet et c’est de cette façon que nous comprenons l’univers de ce sensible-fou travailleur.

Du mouvement nait le vêtement… 

Sa rencontre avec les femmes dans ce film part du mouvement. Son inspiration. Betty Catroux, incarnée par la boyish fatale Aymeline Valade, le fascine lorsqu’elle danse sous les lumières pop d’une boite de nuit, Léa Seydoux alias Loulou la Falaise perchée sur ses chaussures dénichées aux puces, est au centre de la caméra qui ne peut se détacher de sa danse, de son mouvement. La caméra nous offre le regard de Saint Laurent observant tout ce qui l’entoure. Tout vêtement part d’un geste, telle était sa devise et le film le montre très bien. La femme est libre, le monde est libre. Parallèlement à ces deux femmes qui dansent sans relâche, à d’autres qui défilent portant les pièces du génie créateur, des séquences nous montrent les manifestations de ces rues enchainées par l’autorité, Saint Laurent vit avec 68, ces gens qui ont soif de liberté.

… Du vêtement nait la femme Saint Laurent.

La femme Saint Laurent prend sens. Le processus de libération de la femme par le créateur est même décrypté par étapes lorsqu’il habille une cliente incarnée par Valérie Tedeschi. Pantalon, veste costume, puis libération des cheveux attachés auparavant en chignon secrétaire-soumise années 50, les mots que nous retiendrons :  » J’ai vraiment l’impression d’être une autre femme « .

Yves Saint Laurent retrouve son époque : pop culture oblige.

Oui, Saint Laurent est enfin resitué dans son époque, ce qui manquait dans le premier film. La pop est présente sous toutes ses formes : des couleurs, du Andy Warhol, de la danse.

En plus de nous révéler le Saint Laurent au cœur de son temps, au cœur de son inspiration, nous nous nourrissons du regard des médias, de la rue, sur le créateur, notamment lorsque Libération cherche un titre à son article sur YSL, tout comme je le fais maintenant pour le mien. Pour définir un créateur, nous avons besoin de recul sur ce qu’il fait, sur son œuvre. Ces journalistes montrent que déjà à cette époque nous avions compris une partie de ce que Saint Laurent voulait communiquer. Verdict ? Preuve que Saint Laurent créait pour le présent, pour ce qui l’entourait. Lespert nous a montré une décadence irréversible. Bonello met en scène la décadence pour en tirer le génie et la lumière que nous connaissons aujourd’hui. Les couleurs pop détonnent dans la noirceur décadente. Bonello a rétablit l’équilibre. « Du noir nait la lumière », cette phrase qui résonne sans cesse dans nos têtes.

Finalement, le choix du premier ou du deuxième Yves Saint Laurent ne se fait pas en premier lieu selon les acteurs, les musiques, ou les éléments cinématographiques. Aimer le deuxième ou le premier Yves Saint Laurent révèle ce que l’on veut retenir du créateur, ce qu’il a fait pour chacun d’entre nous. Le deuxième Yves Saint Laurent m’a communiqué quelque chose. Il m’a laissé croire en la beauté du monde. Grâce à Bonello, mon Yves Saint Laurent a pris sens parce qu’il m’a permis de rentrer dans son univers, dans son époque. « J’aimerais m’asseoir dans le public et regarder les femmes sortir une à une avec mes tenues », tels sont à peu près les mots de Gaspard Ulliel dans la peau du créateur. Avec ce film, Bonello inverse les rôles. Nous sommes dans les yeux d’Yves Saint Laurent, la caméra qui s’attarde sur la rue et sur les femmes qui dansent nous place dans son regard. Lui, au contraire aurait pu regarder ce film et se dire qu’enfin il pouvait être spectateur d’une histoire qu’il a construite. Nous avons à créer à partir de cet héritage. « Tu es mon berger mais je ne serai pas ton mouton » dit-il en parlant de son compagnon. Les créateurs d’aujourd’hui doivent se positionner comme tel. Créons dans notre époque comme nous l’a enseigné Yves Saint Laurent mais créons pour nous, pour la rue qui nous entoure. Personne ne réussira à faire du YSL mais l’algorithme de son style est un modèle pour nos générations. Comme il le dit si bien, il n’a pas de concurrence, c’est bien son drame. Je n’attends qu’une chose désormais, le revoir, m’y replonger et trouver d’autres clés.

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