Les meilleurs producteurs du moment sont des gros nerds…

…et ils vont conquérir le monde

Alors que son statut était encore peu enviable il y a quelques années, le geek a réussi à gagner une place de choix dans la hiérarchie des stéréotypes de la culture populaire. Le geek est désormais « cool ». Nous pouvons imputer ceci à plusieurs facteurs conjoncturels.

Le premier est la diminution de la population de « jocks », leurs prédateurs naturels sportifs, actuellement en voie de disparition. Le second facteur, et le plus important, est son éviction de la place de bouc-émissaire ridicule, désormais occupée par les « hipsters » (le socio-type néo-bobo que vous adorez détester, théoriquement à l’opposé de la notoriété branchouille dont il jouit actuellement). Bref. A l’aide d’une arme destructrice nommée informatique, les geeks ont conquis la planète.

A leur actif, on compte : le contrôle de l’information et des réseaux, Snapchat et le nouveau voyeurisme, l’impression 3D d’armes de guerre, Netflix, les drones, la pizza-hamburger, le nucléaire, Buzzfeed, World of Warcraft… Ils sont partout et ils sont dangereux. Le monde des arts n’est pas épargné par leur folie créatrice. Les hordes de gobelins, super-héros, extraterrestres et autres hobbits joufflus ont quitté les sombres antres confidentiels des geeks pour envahir le monde du cinéma grand-public et prendre part à la grande soupe de la « pop-culture ». Même le jeu-vidéo quitte peu à peu la place de divertissement vulgaire dans laquelle il était reclus… Seul le milieu de la musique semble résister encore et toujours à l’envahisseur. Impossible de songer une seconde que ces asociaux de nerds pourraient faire danser des festivals ou remuer les clubs… Sans blague, il apparaît évident qu’on les repère de loin avec leurs Gameboys trafiquées et leurs maigres 8bits ! Et pourtant…

Faire de la MAO (Musique Assistée par Ordinateur), appuyer sur des boutons, tourner des potentiomètres, se perdre dans des labyrinthes de câbles, et surtout, amasser les machines enfermé dans un home-studio sombre avant d’alimenter le tag #GearPorn de leur Tumblr… Oui, décidément, l’avènement de la musique électronique a ouvert un boulevard aux geeks, seules personnes habilitées à converser avec les machines. Dans un milieu informatique qui leur est familier, il n’est pas étonnant que les geeks se soient rapidement imposés pour devenir ceux que je considère comme les meilleurs producteurs du moment. Au cours de cet article, je vous propose donc de découvrir puis démasquer ces musiciens prometteurs.

A la manière de votre ordinateur, l’album du jeune producteur français Surkin commence par un « Boot Screen » (ou écran de chargement), premier titre d’un Advanced Entertainment System très efficace.

Advanced Entertainment System ? Cela vous dirait-il quelque chose ? Oui, c’est le nom de la NEO-GEO AES, console de salon d’origine japonaise, sortie en janvier 90, qui a pour particularité d’être techniquement identique au système de borne d’arcade NEO-GEO MVS. Un incontournable du divertissement de l’époque, donc, à la manière de l’album du même nom, le compositeur appartient déjà aux vétérans de la techno française.

Dans une interview accordée à Vice, Canblaster, nous explique que, s’il ne s’est jamais considéré comme un « gamer », c’est que son intérêt pour le jeu vidéo réside essentiellement en sa musique, Ainsi, plus jeune, n’ayant pas de chaine hifi ou de poste radio, il se servait de sa « Saturn pour écouter de la musique ». Par la suite son entrée dans la production s’est faite dans le milieu du jeu vidéo amateur japonais, celui de l’émulation de jeux de danse avec pads, à la Dance Dance Revolution. S’il était donc plus familier avec sa chambre et l’internet qu’avec le monde de la nuit, cela ne l’a pas empêché de tourner jusqu’aux Etats-Unis avec le Club Cheval, et de signer chez Marble (label fondé par Surkin, Para One et Bobmo), quelques EPs bien sentis.

Producteur au style inimitable (et bien trop souvent indéfinissable, a priori autant pour lui, que pour nous autres journalistes…) Rusty Hook a récemment interrompu sa carrière montante pour nous livetweeter sa dernière partie de Pokemon X. Aux dernières nouvelles, il avait 5 badges et un Magicarpe… Ne vous inquiétez cependant pas pour vos oreilles, le jeune homme n’est pas près d’arrêter de nous abreuver de sa « Cyber post oriental trap », et ce, pour notre plus grand plaisir ! (ndlr : à moins que ce ne soit en réalité de la « Post techno cyberpunk trap », en fait, on ne sait plus trop…).

Musicalement, un peu plus doux que son précédent homologue, In Love With a Ghost est lui aussi un grand adepte de la twittosphère (notons que ces deux-là sont les seuls musiciens français à profiter pleinement du médium en question). In Love With a Ghost, donc, producteur autoproclamé de « Flûtewave » et autre « Chongstep », est un inconditionnel des bas-fonds de l’internet, 4chan et Tumblr. Les lunettes « steampunk » qu’il arbore en live, et sur les quelques photos de lui disponibles sur le net, semblent nous prévenir qu’il est aussi un « Whovian » (Fan de la série télévisée de la BBC, Doctor Who), doublé d’un « Sherlockian » (Fan de Sherlock Holmes). Avec un peu de chance, vous pouvez le rencontrer dans les vastes plaines d’Amakna (Dofus) qu’il parcourt à l’occasion.

D’après nos dernières analyses (ainsi qu’un article de Rennes Musique), Fakear, grand fan de Star Wars, aurait en plus de fortes tendances Otaku. S’il ne souhaite pas se rendre au Japon, de peur de « casser le mythe », l’un de ses vœux les plus chers serait de composer une BO pour le studio Ghibli, à l’image de sa compatriote bretonne et harpiste Cécile Corbel, auteure de la bande originale du film Arrietty, le petit monde des chapardeurs. Tout cela, nous nous en étions doutés, déjà, à l’écoute de son EP Morning in Japan début 2013, puis lors de la vue du clip kawaï et animiste venant illustrer la chanson éponyme. Attention cependant à ne pas réduire le jeune Caennais à cette seule touche japonisante. Son dernier EP en date, Sauvage, comme Dark Lands avant lui, nous transporte encore vers de nouveaux horizons. L’homme à la « fausse musique » (électronique), et aux « fausses oreilles » (fake-ear), n’a décidément pas fini de nous faire voyager.

L’autre côté de l’atlantique n’est pas épargné par la récente colonisation geek. En effet, le producteur canadien Ryan Hemsworth, connu pour ses remixes de Grimes ou Frank Ocean, se décrit lui-même comme « obsédé par la J-Pop », dans une interview donnée à THUMP, où il affirme par ailleurs vouloir « amener l’Internet dans le monde réel ». Il est celui qui a vraiment compris l’utilité de l’Internet (à savoir, rebloguer des insanités sur Tumblr), mais est surtout l’unique personne capable de mixer ensemble le tube japonais Candy de Kyary Pamyu Pamyu, avec le titre rap Illest Niggaz Breathin‘ de Mr. Muthafuckin’ eXquire… Un grand artiste donc.

Plus étonnant encore, il semble que même dans le monde de la future funk et de l’EDM mainstream, les geeks aient pris leurs marques. Ainsi, il n’est pas rare de voir l’américain Kill Paris agrémenter son compte Instagram de photos de son dernier pistolet Nerf, d’une réplique Légo de la DeLorean DMC-12, ou encore, de la maquette de Batmobile qui traine dans son studio. Sa musique ? Généralement de la funk, matinée de disco house, et enrobée de grosses basses à la limite de la dubstep, produite sur le label OWSLA (maison de disque fondée par Sonny Moore, autrement connu comme Skrillex). Pourquoi généralement ? Parce qu’il lui arrive de s’autoriser de petits écarts, comme un remixe du générique de Ghostbusters…

Contrairement aux précédents artistes évoqués, Anamanaguchi n’est pas un producteur, non, c’est un groupe. Ou, mieux, un groupe, une Gameboy et une NES hackée. Mais il est tout de même intéressant d’en parler ici. Plus haut, j’ai noté que les « nerds et leurs Gameboys modées » n’avaient aucune chance dans le monde de la musique pop… Anamanaguchi, c’est l’excellent groupe de rock chiptune à l’origine de la bande originale du jeu vidéo Scott Pilgrim VS The World, LE divertissement pour geek. De la très bonne musique, certes, mais pas de quoi conquérir le cœur de la jolie demoiselle qui danse, là, au fond de la boîte random dans laquelle tu viens de rentrer. Trop nerd, pas assez pop. C’est exactement ce que je pensais… Jusqu’à la sortie de ce single émoustillant, Pop It. Tu les entends les bulles pétillantes ? Tu l’entends la voix cute de chanteuse de J-musique ?

Donc, Anamanaguchi c’est cool, et leur virage artistique ne peut que leur apporter de nouveaux fans. Mais malgré toutes ses qualités, Pop It ne sera pas le tube de l’été. Il n’en a pas le potentiel.

Le « tube de l’été », vous l’avez déjà écouté maintes et maintes fois. Il ne peut pas en être autrement, ce doit être OctaHate de Ryn Weaver.

La demoiselle, inconnue il y a encore quelques mois, a tout pour elle. « Tout » devant se comprendre ici comme : Charli XCX, Michael Angelakos de Passion Pit, ainsi que les producteurs Cashmere Cat et Benny Blanco (à l’origine de plusieurs tubes de Britney Spears à Kesha).

Que vient-elle faire ici, me direz-vous ? Comme vous tous, je ne sais que peu de choses de Ryn Weaver, je n’ai donc absolument aucunes preuves de son appartenance au vaste complot geek visant le monde de la musique pop. Cependant, je me dois de remarquer la présence de ce cher Cashy Cat à la production. A la manière de son amie Ryn, peu d’informations filtrent au sujet du jeune prodige norvégien. Une seule est de notoriété publique, une seule a de l’importance, l’introverti Cashmere Cat est fasciné par les chats. Bon, je l’avoue, ce n’est pas une preuve d’appartenance au cercle des geeks. Ma grand-mère aussi aime bien les chatons, c’est mignon les chatons. Mais imaginez quelques minutes, et si cette collaboration avec Ryn Weaver était l’achèvement de la stratégie rampante des geeks ? Et si Cashmere Cat avait lancé la dernière offensive nerd pour la domination de la musique pop ? Oui, il semble bien probable qu’à la manière des autres arts, en musique, la culture geek tende à se populariser. Tremblez, écoutez…

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