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Léonie Pernet. « La darkness n’est pas une fatalité »

Léonie Pernet. « La darkness n’est pas une fatalité »

Léonie Pernet
Trois ans après la sortie de Crave, la multi-instrumentiste, chanteuse et productrice Léonie Pernet présente Le Cirque de Consolation (CryBaby / InFiné) et nous berce de sa mélancolie irradiante.

« M’entendrez-vous cette fois bercer dans la lueur nos illusions / Serez-vous parmi moi au sein du cirque de consolation ? » Dans son nouvel album, Léonie Pernet poursuit son introspection tandis que sa voix s’élève, levant les voiles sur ses tourments intérieurs et démons du passé. À travers onze titres oscillants entre lumière et obscurité, intime et universel, l’artiste panse les plaies et nous partage sa « profonde espérance ». Rencontre.

Léonie Pernet
© Jean-François Robert

Manifesto XXI – Comment as-tu imaginé ce nouvel album? J’avais lu qu’il était présenté comme le double négatif de Crave.

Léonie Pernet : Je n’avais pas tout prémédité. L’album était présenté comme le double inversé de Crave dans la mesure où « crave » signifie le manque. Que ce soit avec cette idée de consolation ou avec le chemin que prend cet album, même si ce n’est pas de la musique hyper joyeuse, il y a un chemin vers davantage de lumière, par rapport à l’évolution de ce que je fais en tout cas. La consolation c’est l’étape d’après le manque si je puis dire. C’est avant la joie et après la tristesse, c’est un état un peu de transition lié à la consolation. J’avais envie de chanter plus en français. Comme je le dis parfois, ce n’est pas tant que j’avais envie de chanter en français plutôt que d’écrire en français. Je ne me disais pas « je vais chanter en français », mais j’avais surtout envie d’écrire plus.

Dès la sortie de Crave, j’avais commencé à réécrire un petit peu. Ensuite, j’ai rencontré Jean-Sylvain Le Gouic, avec qui j’ai produit l’album et qui s’est adjoint à l’aventure. C’est vrai que c’était un assez gros changement par rapport à la manière dont Crave s’est déroulé, où c’était long, long, long. Ça m’a apporté et ça m’a permis aussi de me perdre moins longtemps. Il y a des temps de perdition et de doutes qui sont incompressibles, mais avoir une altérité, avec qui on se sent en confiance humainement et musicalement, fait qu’on se perd moins la nuit.

J’avais envie de délivrer une partie de moi, de l’adresser en tout cas.

Léonie Pernet

Dans une précédente interview pour Manifesto XXI, tu disais que tu aimais être dans ta bulle et faire les choses de manière solitaire. Tu t’es ici épaulée de Jean-Sylvain Le Gouic. Peux-tu m’en dire un peu plus sur votre collaboration ? 

Quand on s’est rencontrés, il y avait quelques morceaux qui étaient déjà là, d’autres qui étaient en cours et qui se sont écrits pendant notre collaboration. Il a peaufiné certains morceaux et il y en a d’autres qu’on a plus écrits tous les deux comme « Les chants de Maldoror ». Ça a vraiment été du cas par cas, titre par titre selon les morceaux. Disons qu’il m’a aidé à faire du tri. Parfois c’est drôle, il y a des choses que je lui faisais écouter vite fait pendant qu’on buvait un coup d’eau. Je lui mettais une petite démo, un peu par hasard, un truc dont j’avais limite honte, puis il se retournait et me disait « c’est chanmé, tu vas faire un morceau avec ça ». Son rôle, ça a vraiment été d’éclairer la route, et puis d’apporter des textures, de m’aider à construire l’histoire, de m’aider à la raconter. C’était vraiment délicieux comme échange. 

Comment abordes-tu l’écriture ? Quels sont les thèmes et l’énergie que tu as cherché à transcrire, à partager à travers cet album ?

Je crois qu’il y a un peu quelque chose de l’ordre du journal intime poétique. Pour ce que j’ai cherché à transcrire, déjà je suis mon intuition et mon instinct donc je ne prémédite pas grand chose, je taille beaucoup. Ce ne sont pas des textes fleuves. Même dans la poésie, j’aime les textes assez courts. Dans un bouquin, une page peut me suffire parfois. Je peux vivre avec cinq vers pendant 25 ans, il n’y a pas de problème. C’est vrai que j’aime les choses assez tight comme ça. J’avais envie de délivrer une partie de moi, de l’adresser en tout cas. Aussi, j’étais dans l’état d’esprit global de l’idée d’un commun.

Le fait de ne plus boire, ça modifie l’écoute de l’autre, pas simplement l’écoute de soi. 

Léonie Pernet

As-tu été particulièrement inspirée par certains ouvrages dans ton processus de création ?

Inspirée, je ne crois pas parce que ça a été long, parce que je cherchais ma voix aussi. Ma voix en tant qu’organe vocal pour affermir un timbre, et ma voix par rapport à l’écriture aussi, donc j’ai assez peu lu pendant cette période. Après, évidemment des auteurs comme Pessoa dont je parle souvent, ou plus récemment René Char qui est si immense. Je ne pensais pas que je pourrais me reprendre une si grande tarte après Pessoa. Pour moi, c’est le Graal. Après, je n’en suis pas là, mais c’est vrai que je travaille à une écriture assez sculptée. 

On pourrait aussi dire que tu as sculpté ta voix avec cet album ?

Quand j’enregistrais, même parfois sans enregistrer, quand je chantais les morceaux, je les faisais tourner parfois quatre heures sur un seul couplet jusqu’à ce que dans chaque mot, dans chaque syllabe, il y ait une intention tout le temps, partout. Sur certains morceaux, c’est un travail que j’ai fait avec Clara Ysé, qui est une super chanteuse et qui est aussi une grande amie. On a fait ce travail ensemble. Par exemple sur « À rebours », tout ce morceau, quand je l’ai enregistré, elle était présente. Elle me l’a fait parler avant de le chanter. C’était une approche très près du texte, parce qu’elle est très littéraire et c’était hyper intéressant. Et j’ai ensuite essayé d’adopter le même angle pour d’autres morceaux. 

J’ai beaucoup rêvé ma vie et maintenant que je suis dans la trentaine, j’ai envie de faire et pas uniquement d’imaginer.

Léonie Pernet

Comment tes expériences de vie ont-elles façonné cet album ? Tu parlais de la découverte de soi et de la connexion aux autres, la période était aussi propice à ça aussi...

Je pense que ça avait déjà eu lieu à la fin de Crave, mais évidemment, c’est un mouvement général. Ma vingtaine a été très houleuse, avec des comportements destructeurs ; j’ai totalement changé de chemin. Évidemment que ça ouvre vers soi, que ça ouvre vers les autres. Le fait de ne plus boire, ça modifie l’écoute de l’autre, pas simplement l’écoute de soi. On écoute beaucoup plus les gens. Sur le plan d’une utopie un peu fictionnelle, on crée dans le paysage qui est le nôtre. Donc oui, il y a eu un mouvement de vie, de trajet qui est le mien, mais qui pour moi est davantage en cohérence avec l’idée que je me fais d’une société. Si j’ai envie d’avoir une conscience aiguisée sur moi, sur les gens autour de moi, je pense qu’il faut un peu de discernement.

J’ai beaucoup rêvé ma vie et maintenant que je suis dans la trentaine, j’ai envie de faire et pas uniquement d’imaginer. Pour ça, je n’ai plus du tout le même rapport aux substances, mais aussi au travail, à la réalité. Ce qui m’intéresse, c’est de construire et d’être le moins bernée possible. J’ai donc besoin d’avoir toutes mes facultés, au moins ça. Quand j’ai eu trente ans, je me suis vraiment dit : cette décennie j’ai envie de la dévorer, j’ai envie d’être gourmande, j’ai envie de la kiffer aussi. Je n’ai pas fait tabula rasa sur tout ce qui précède, mais le fait de grandir et d’avoir un peu plus les pieds sur terre me donne envie d’être, non pas plus généreuse, mais il y a aussi ce truc où il y a des gens plus jeunes que moi. Je suis plus prompte à prendre soin et à interroger sur le fait qu’il y ait encore une génération qui a dix ans de moins que moi, que je vois et que je rencontre. 

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Que ce soit artistiquement ou personnellement, je suis plutôt dans une tentative de réunification et de syncrétisme si je puis dire. 

Léonie Pernet

Tu composes aussi pour des films et séries, comment abordes-tu cet exercice ? Est-on venu à toi pour H24

Ça m’a été proposé, après c’est quelque chose que j’ai toujours eu envie de faire, voulu faire. Par chance, par relation, c’est venu à moi. H24 en l’occurrence, j’avais été contactée par les réalisatrices Valérie Urrea et Nathalie Masduraud parce que Roxanne Maillet qui est une graphiste, membre du collectif Bye Bye Binary, leur avait parlé de moi et qu’elles avaient découvert mon travail. Elles m’ont contactée et j’ai plongé dedans parce que le projet me semblait hyper intéressant, parce qu’elles deux sont incroyables. C’est vrai que c’est très différent parce que sur la musique de film, il y a un timing. Là, il n’est pas question de « ah, je n’avais pas l’inspi », ça n’existe pas. Il faut délivrer, délivrer, délivrer. Pour l’instant, sur tous les projets que j’ai faits, j’ai eu vraiment carte blanche. Après, bien sûr, le ou la réal peut dire « ça c’est trop ceci ou trop cela ». Mais on m’appelle vraiment pour mon univers quand même, donc pour moi c’est hyper kiffant. C’est très rassurant aussi d’avoir des deadlines incompressibles. Il y a beaucoup moins de temps pour les affres de la création. Dans ces moments-là, j’ai vraiment l’impression d’avoir un métier : je me lève, je vais faire mon métier et ensuite je repars, j’ai fait mon métier. 

Sur H24, c’était assez intense, parce que Valérie, Nathalie et Tina Baz (la monteuse) étaient tous les jours en salle de montage et il fallait qu’elles aient du son tout le temps pour monter. Il est arrivé que je me couche et que je finisse par me relever à trois heures du mat pour trouver d’autres idées et pouvoir leur renvoyer pour que, quand elles arrivent en salle de montage, elles puissent rebondir dessus, s’en saisir ou pas. C’était hyper intense parce que j’ai fait 24 morceaux différents. C’était beaucoup de travail, mais quand je travaille avec des gens intelligents, généreux, comme elles l’ont été, moi aussi, à mon tour, ça me donne envie d’être généreuse dans mon travail. Tu es vraiment au service d’un projet, qui est plus grand que toi et toutes les énergies convergent dans ce sens. C’était magique ; et on va retravailler ensemble avec Valérie et Nathalie.

Il y a toujours beaucoup de contrastes dans ton univers, c’est une sorte d’intensité sombre qui laisse place à des éclats très lumineux. Peux-tu m’en parler ?

Je suis moins dans un truc dual que dans quelque chose où je me dis que le soleil et la lune peuvent coexister dans le même fuseau horaire, au même endroit. Je me sens moins divisée qu’avant. Que ce soit artistiquement ou personnellement, je suis plutôt dans une tentative de réunification et de syncrétisme si je puis dire. 

Le mot de la fin ?

Honnêtement, je suis hyper heureuse. Je ne sais pas comment cet album va être réceptionné, mais je suis heureuse de ce que j’ai fait et je suis heureuse de le sortir. C’est un moment assez heureux pour moi et je n’aurais pas cru, il y a cinq ans, que j’en arriverais là. Non pas dans le sens de carrière, mais tout ce chemin me fait dire que tout est possible. La darkness n’est pas une fatalité. Souvent, ma manageuse me dit : « La vie a plus d’imagination que toi », et c’est vrai. 

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