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Le Turc Mécanique. Rebelles en bande et en label
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Le Turc Mécanique a 7 ans et ne se lasse pas d’imprimer sa patte dans la musique française, de faire vivre une flamboyante idée du punk, et créer un joyeux bordel (musical) au passage. Le label de Jardin, Oktober Lieber ou encore Tôle froide s’apprête à célébrer en grande pompe ses Magnificient Seven à la Station samedi 16 février. Une grande fête, avec des lives en pagaille au beau milieu de la nuit – un des signes distinctifs des teufs maisons – et une bonne dose de folie libertaire au programme.

Entre un live sur Rinse et un set au bout de la nuit au Petit Bain, on a pris une menthe à l’eau dans un PMU avec Charles Crost, co-fondateur du label. Vêtu du tee-shirt de La Fraicheur « Burn the Patriarchy with acid techno », le patron du label raconte souvenirs d’anthologie, réflexion philosophique sur le punk et l’époque, en lâchant au passage quelques calembours, et vérités piquantes.

Manifesto XXI – C’est quoi cette « une grande idée du punk moderne » qui unit vos artistes sur le label ?
Charles Crost : C’est ce que j’appelle le malaise contemporain. Ça fait des années que j’en parle, faut que je change d’élément de langage, mais c’est le fait de ne pas être très à l’aise avec son époque. De savoir que c’est vain, de faire de la musique, de faire des trucs tout simplement. C’est quelque chose d’un peu « dépressif-hédoniste », quitte à ce qu’il n’y ait aucune raison de la faire autant le faire à fond. Tous ces gens ont ça dans leur musique, d’une manière où d’une autre.

Dans leur musique il y a toujours une espère de singularité, un défi contre quelque chose. Par exemple Bajram Bili qui fait de la techno, c’est par rapport à son propre parcours où avant il faisait un espèce de shoegaze électro, jolis synthés etc… C’est plus simple à voir sur un groupe comme Strasbourg qui fait une espère de coldwave qui n’a rien à voir avec le patrimoine des années 80.

Le punk est une musique qui de toute façon sait qu’elle n’est pas faite pour fonctionner dans une norme.

Chacun a sa singularité et c’est un autre truc qui relie la DA, ils sont toujours un peu bizarres voire très bizarres selon notre humeur. Oktober Lieber au milieu de tout c’est plus « rentre dedans » que Marie Davidson, et toute la vague minimal wave. Je pense que globalement c’est une espèce de grande liberté et un côté pas opportuniste, un peu violent, une volonté de confrontation avec l’auditeur. Je pense que dans toutes les scènes il y a ceux qui sont punks, et ceux qui ne le sont pas. Par exemple dans la dance, ça se voit assez facilement.

Mais cette distinction revient-elle à faire la différence entre musique indé et le reste ?
Non, parce que sinon tu peux mettre « indé » dans n’importe quoi : rap indé, house indé, metal indé… Mais l’indie rock c’est devenu un genre en soi. En fait tu crames assez vite les mecs, ou les meufs, qui sont des branlos. Ça se voit de loin, ce n’est pas difficile à trouver qui dans la new wave un peu cold est vraiment bien dans sa race, et qui a rendez-vous avec son heure de gloire. Et de l’autre côté tu as ceux qui n’en ont rien à foutre, comme Litovsk, un groupe de Brest qu’on aime beaucoup. En fait tu sens les gens à travers leur musique.

Créer un label c’était pas vraiment ton plan de départ, est-ce qu’il y a des regrets dans ces Magnificient 7?
Non on n’est pas très bon pour les plans. Les principaux regrets qu’on peut avoir c’est des regrets par rapport à nous, j’étais moins à fond l’an passé, on a eu une période un peu de creux donc après on regrette un peu de pas avoir été plus sur le front.

Après, on a des regrets de type gueule de bois, genre We love green on est invités on a une petite cabane chez Greenroom et on finit par éclater la cabane. On est des cons ! Y a un trou de 30 cm dans le placo, dur de dire  » c’est pas moi ». Mais c’est des regrets cools, qui font kiffer. (rires) Si, il y a peut-être des groupes ou des disques qui sont allés ailleurs et on aurait dû les faire. Mais on ne peut pas être partout. Pas trop de regrets en fait.

Anticlub #4. Le Turc Mecanique's Magnificent Seven. Le 16 février à la Station.
Anticlub #4. Le Turc Mecanique’s Magnificent Seven. Le 16 février à la Station.

Plus que des regrets alors, est-ce que vous avez rencontré des difficultés particulières ?
Non, on a vraiment eu du bol. En 2015, on s’est retrouvés avec le groupe Teledetente666 – qui est à l’anniversaire – qui est consacré « morceau de l’année par Noisey ». Et genre ça, médiatiquement on ne pouvait pas avoir plus kiffant venant de la presse que j’aime. Lelo Jimmy Batista qui a décidé ça, pour moi c’est le meilleur rédacteur de France… Donc on est arrivé très vite à quelque chose de très fort. mais après ça, tu as forcément une détente, un fois que tu as fait tous tes achievements et puis on se remotive… On a moins des challenges globaux que des challenges sur les disques. Maintenant on prend chaque disque et on essaie d’avoir des objectifs.

Pour Oktober Lieber on voulait conquérir le monde. Bracco ça va être pareil, et Teknomom qui va sortir après ce sera un disque plus spécialisé limite bande-son… C’est un truc excitant. Aujourd’hui on se demande où on va faire la première, comment on va faire le disque, avant l’objectif c’était plus faire péter le label. On est peut-être devenus vieux et on est moins « ego-centrés », on vend moins le « pack ». Même si ça reste un truc de groupe, d’où le fait de faire un anniversaire.

Vous avez l’air de cultiver un bon esprit de bande dans la maison du Turc ?
En fait y a un soutien, un truc de « tribu ». C’est Marion d’Oktober Lieber qui a sorti ce mot-là une fois en after. On essaie de faire en sorte que tout le monde se rencontre, quand il y en a un qui joue dans la ville le « représentant local » qui se pointe. C’est vrai qu’on a un peu les mêmes gens dans le label, ils sont différents mais quelque chose les unit. Ça se combine bien. C’est une tribu un peu dysfonctionnelle, les gens ne se connaissent pas au début, mais ça fait un truc à la fin.

En fait les teufs du Turc mécanique, tu as rarement des invités qui ne sont pas du label. Là y a deux guests, sinon tout le monde fait partie du label. Pendant longtemps on a vécu comme ça, en autarcie, « nous contre le monde », donc on ne va pas se retrouver en loge avec quatre connards qui nous dérangent. Bon je force le trait, mais c’est un peu ça.

Cet anniversaire se fait à La Station ; même si vous ne faites pas toutes vos teufs là-bas, vous êtes très liés à cet endroit. Qu’est-ce que ça raconte ? 
Ouais. (rires) J’y ai joué la deuxième semaine de l’ouverture. A partir de ce moment là, je n’ai plus bougé de la Station. A un moment je faisais de la radio là-bas, et je dormais là-bas… Le première festival du Turc Mécanique était à l’occasion de nos cinq ans, et à l’époque on pouvait y dormir ! T’imagines ? Il y avait 21 lives, et 21 gars qui dormaient, faisaient une teuf non stop, c’était une colonie de vacances de l’enfer. La Station a toujours permis ça, et musicalement on est très raccords.

Je vais faire ma trouble-fête, et poser une question qui fâche, mais comment tu envisages le jour où ça va fermer ?
Bah ce sera une grande désintox pour tout le monde. Après s’ils lâchent tout et qu’ils disent aux gens de se débrouiller, ça va être un trou énorme, parce que ça a permis à la Méca et à l’espace B de mourir sans trop créer ce trou. Ils restent des trucs qui tiennent debout, on ne s’est pas retrouvés à se dire qu’il n’y avait plus d’endroit où faire des concerts grâce à la Station.

Mais si la Station disparaît en temps que telle, on va se retrouver très orphelins.

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Ça peut arriver, mais ce sera le moment où on pourra commencer à faire des bouquins de connards genre La Station, l’Hacienda française. Ce ne sera pas faux, genre moi, typiquement, je serais pas mal pour faire journaliste toute ma vie sur les trois années de Station en mode « Ouais j’y étais, à l’époque de la Station on était comme ça… ». Ça va être un piège dans lequel il ne faudra pas tomber même si on ne connaît pas d’équivalent. Le Pulp, le Palace, ont représenté des trucs, mais la Station c’est incroyable ce qui s’y passe. Tu as des punks, de la techno, de la house, de la noise qui se retrouvent ensemble à faire la teuf ensemble et à devenir potes. Ce qui fait que c’est un centre névralgique.

Trax fait sa couverture de ce mois-ci sur la fête sobre. Qu’est-ce que t’en penses ?
C’est hyper bien parce que tout le monde est en train d’essayer d’arrêter. Moi j’essaie de calmer le jeu, peut-être que c’est un truc de génération. Peut-être qu’on a beaucoup forcé ces deux ans. En tout cas il y a une volonté de se remettre au travail, certains comme AZF ont pris de l’avance. Ça fait deux ans qu’elle a arrêté la picole et qu’elle ne touche plus à rien, et c’est inspirant. Mais peut-être que ce sera éphémère.

Pour finir, sept mots pour définir ce que vous faites ?
Alors, on fout le « bordel », ça fait un. De la lutte esthétique, deux.

Très peu de gens revendiquent ouvertement que leur travail est une lutte dans l’esthétique !
Quoi ? Dire qu’il y a des merdeux et que la plupart des programmations de festival et des articles de journaux sont remplis de trucs nuls ? Oui, pas grand monde ne le dit, mais, parce qu’en fait ça semble évident. On tâche d’être fidèles à ce qu’on dit, et à ce qu’on représente, et ne pas jouer sur les discours.

Et les derniers mots ?
Carton(s) – On est label en carton, on passe nos vies dans les cartons pour envoyer les disques et en plus des fois, on fait carton plein. Par contre on est pas trop toncar.

Vindicte. Démerde. Terrain. Panache (ou Djadja).

 

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