Vous l’avez peut-être connu via les collectifs Casual Gabberz, feu DFHDGB, la musicienne Oklou, le vidéaste Kevin Elamrani-Lince, la marque Koché, ou encore en errant sur la Soundcloud-sphère ou dans les soirées club alternatives parisiennes. Ingénieur du son de formation, mais aussi dj, producteur, et par dessus tout fan d’ordinateur, Krampf est ce genre de bidouilleur curieux et touche-à-tout qui n’a jamais fini de nous surprendre. Titres à rallonge, dj sets montagnes russes, communication humoristique, coupes de cheveux expérimentales… nombreuses sont les raisons qui font de lui un entertainer apprécié, en plus d’être reconnu pour ses compétences techniques et sa fibre innovante. Après l’étonnant et ambitieux projet de jeu vidéo ‘Zone w/o People’ présenté avec Oklou dans le cadre de la Red Bull Music Academy, il nous explique se concentrer (entre autres) ces temps-ci sur la standardisation de sa pratique du djing et de la club music.

À l’heure qu’il est tu t’apprêtes à sortir ton maxi What Is A Dj If He Can’t Care, deux titres et un remix, pourquoi ce format ? 

Krampf : C’est le format classique des années 90, j’aime beaucoup les deux titres, c’est ce que j’avais fait pour ‘Europe 1’ / ‘RTL 2’ et c’est ce qu’on fait aussi avec Casual Gabberz. En faire plus ça me parait un effort surhumain, quand on me demande quelque chose dès que j’ai deux titres de prêts je me dis hop c’est bon !

Est-ce que c’est aussi lié au fait qu’aujourd’hui ça te semble plus pertinent d’être dans une logique de flux plutôt que de releases de formats longs mais très espacés ? 

C’est vrai que j’apprécie l’immédiateté, ça me stresse de sortir des tracks qui ont été créées il y a deux ans, ou de passer mille ans à faire quelque chose.

J’ai l’impression que bizarrement, les choses gardent plus de pertinence dans la durée quand tu captures un instant que quand tu étales le moment de création sur une trop longue période.

Dans ce cas-là souvent tu perds l’essence et du coup tu crées une oeuvre périssable. En allant vite j’ai l’espoir d’être un meilleur ‘stamp’ de ce que je suis en train de vivre, ressentir, de ce qui se passe, et peut-être que ça gardera un intérêt plus longtemps.

Donc dans l’idée tu privilégies l’intention à la technique ? 

Tout dépend ce qu’on appelle la technique, et plus globalement de qu’est-ce qu’on considère comme de l’interprétation en musique électronique. Par exemple pour un violoniste le geste créatif c’est quand il joue du violon, création et interprétation sont corrélées. Pour la musique électronique c’est distinct. On peut passer deux ans sur une boucle de dix secondes. Et on interprète cette boucle à chaque fois qu’on appuie sur quelque chose dans le logiciel. La technique va donc être ce moment où tu es sur une fenêtre d’ordinateur, que tu cliques sur des cases, fais des choix… C’est de la technique qui peut se passer sur 20sec ou deux ans. Mais c’est pas forcément parce que tu y as passé moins de temps qu’il y a moins de performance technique. Donc je ne sais pas si on peut dire que c’est privilégier l’intention à la technique… 

Privilégier la spontanéité alors peut-être ? 

C’est plus ça oui, privilégier la spontanéité à la réflexion, et encore, on peut réfléchir très vite. Au contrôle ou à la maitrise plutôt. Ah voilà, privilégier l’intention à la perfection. 

On pourrait t’attendre sur une palette de styles assez variés ; est-ce que le choix esthétique de ce maxi a été spontané justement pour toi ? 

Oui je pense que je crée des attentes disparates, même si pas incohérentes entre elles. Je pense que les vingt personnes qui apprécient mon travail s’attendaient probablement à être surprises, alors que ce que j’ai sorti n’est pas surprenant. J’ai une discographie assez réduite et qui n’a pas vraiment de sens, globalement ce ne sont quasiment que des choses que j’ai sorties moi-même. Je pense qu’ils auraient bien aimé quelque chose de fort, radical et tranché, sans rapport avec ce que j’ai fait avant, qui explore de nouvelles voies… or là c’est vraiment un maxi de dance music fait pour être apprécié en club. 

Ça m’a toujours fait peur la dance music car ça nécessite un minimum requis de qualités fonctionnelles.

Il faut que quand tu passes ton morceau très fort ça ne fasse pas mal aux oreilles, que la rythmique te tape dessus, que les gimmicks te rentrent dans la tête… Alors que la musique pour la maison l’important c’est plus de jouer sur l’humeur, les émotions… J’ai trouvé ça plus facile de me dissimuler derrière des projets loin de l’objet club, sans vraiment de rythmique, avec des structures étranges… ça permettait de raconter des histoires, de transmettre des émotions, ce qui t’autorise à passer outre certaines exigences de standards techniques. 

Au fil du temps, par mes autres pratiques, en passant beaucoup de temps dans les clubs, à mixer de la musique sur de grosses enceintes avec des gens qui dansent, je me suis dis putain c’est un peu la honte, je fais des sets entiers que je passe beaucoup de temps à penser, mais je ne joue jamais mes morceaux parce qu’ils n’ont rien à voir et ne reposent pas sur des standards club. Tu vois même mon morceau ‘Sorry’ par exemple je ne l’ai jamais joué en club, pour moi c’est un morceau pour se suicider, pas pour faire la fête, ou à la limite en morceau de closing un peu émotionnel, mais même au-delà de ça je ne le trouve pas assez bien produit pour être joué en club. C’est horrible à dire mais je vais préférer jouer un morceau que je trouve vachement moins bien mais qui a les qualités fonctionnelles intrinsèques pour être efficace en club ; le kick bien usiné, le gimmick débile… que les gens rigolent.

Quand je suis dj je suis un peu démago et j’ai envie que les gens s’amusent.

Donc des fois je vais être lâche et me dire ben non tant pis je ne vais pas jouer mon morceau que j’aime et que j’ai envie de défendre parce que je n’ai pas confiance en sa qualité fonctionnelle, et je vais plutôt jouer ce dj tool efficace fait par cet hollandais de 55 ans qui fait ça depuis trente ans et ça va rouler les gens vont s’amuser, on va me dire ‘super set !’ et je vais avoir ma dose de sérotonine et de satisfaction.

On arrive donc dans la phase de standardisation de Krampf ? 

On peut voir ça comme un exercice de style. J’essaie de m’accommoder des standards et de pratiquer quand même ma liberté intérieure. Ou pas du tout. Je pense que dans ‘LSD XTC’ je m’y fonds totalement, je fais le truc que je n’arrivais pas à faire : penser la structure, essayer d’étaler un motif sur plus de 16 mesures, être gentil avec l’auditeur de club qui n’a pas envie qu’on lui change le délire toutes les cinq secondes… c’est un morceau docile je pense. Je prends plus de libertés avec le paradigme de la musique club sur ‘Fiesta!’, mais ça reste quand même un morceau dansant.

J’avais envie de me prouver que j’étais capable de créer des morceaux dansants qui pouvaient être joués en club par d’autres djs.

En plus c’est le label qui m’a commandé cette sortie avec un certain cahier des charges. C’est peut-être un petit peu moins prétentieux que mes tracks précédents, mais plus dansable. C’est une escapade dans la dance music, encore plus claire dans le remix, qui est carrément en mode électro, pied d’appel pour les djs normaux qui ont peur de dépasser les 150 BPM. C’est complètement la standardisation.

Il y a quand même un parti pris esthétique fort avec cette influence de musique de rave, qu’on entend de plus en plus dans les clubs mais qui reste une musique de fêtes alternatives. 

Evidemment la matrice de base de ça vient de la rave, c’est le continuum hardcore hollandais, mais dans la manière dont j’essaie de produire, c’est plus inspiré du hardcore mainstream, qui va plus être entendu dans des gros festivals. Je pense que ça sent plus l’argent que de la musique de rave, c’est moins libre. Pour moi la musique de rave aujourd’hui ce serait plus de la hardtek, ce que je fais est plus usiné comme un produit que l’idée que j’ai de la musique de rave.

Après il faut bien se rendre compte que la hard music n’est pas qu’un truc marginalisé, c’est déjà mainstream. En fait l’underground n’a pas bougé, le mainstream non plus, le seul paramètre qui bouge là-dedans c’est la mode.

Il y a toujours eu une scène hardcore underground et mainstream, la girouette c’est juste la tendance.

Là j’ai cru comprendre que le hardcore est dans la tendance, ce dont je suis surement à la fois un acteur et une conséquence, mais du coup sur cet échiquier je pense être un poil plus proche de la scène mainstream qu’indé. J’ai jamais joué en free-party par exemple. 

Certes, en tout cas il y a ce grain ‘rave’. 

Oui je vois ce que tu veux dire, je pense que ce maxi pourrait être joué dans une rave, mais après qu’est-ce que la rave aujourd’hui aussi ? C’est le nouvel album de Hyacinthe ? (allez l’écouter !), une marque de skateboard ? On met tout et n’importe quoi sous le mot rave, c’est trop touchy pour affirmer que ma musique est de la musique de rave. 

Alors en utilisant des mots moins connotés, on peut dire qu’il y a un aspect festif, clubbing, et subversif car c’est quand même un style qui s’inscrit dans une des  franges les plus violentes et rapides de la musique électronique… pourquoi as-tu été vers ça ? 

Je pense que c’est une réaction à mon environnement et aux codes que j’ai acquis ces dernières années. Mon parcours musical c’est grosso modo que je faisais des intrus de rap, que je samplais plein de trucs différents, et qu’un moment je suis tombé sur des albums de rap qui samplaient beaucoup de trance et de hardcore, donc je me suis mis à en écouter beaucoup pour pouvoir en sampler. Je me suis retrouvé dans des cercles de gens qui en écoutaient aussi, qui avaient envie d’en produire, donc ça a finalement été assez naturel que quand je me mette à produire de la club music ça soit vers ces esthétiques-là que je sois allé. Ça manque peut-être de surprise pour les gens qui me suivent, mais moi c’est ce qui me semblait naturel. 

C’est le style de musique que tu écoutes le plus, ou seulement un parmi d’autres ? 

Je pense que oui, après quand tu es dj, tu es toujours un peu dans des phases de prospections. Mes favoris YouTube c’est beaucoup de morceaux que je mets de côté en me disant ‘tiens ça dans un set ça va être trop bien’. Et ça te met dans une sorte de moule où par mimétisme quand tu ouvres ton logiciel tu as tendance à régler le tempo etc en fonction de ce que tu viens d’écouter, du bon souvenir que tu as cette super teuf de la veille… c’est une réaction à mon environnement, aux gens que je côtoie, qui m’invitent à faire des trucs…

Je n’ai pas forcément essayé de m’en distancier, je me suis laissé aller vers ce qui me semblait naturel. 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la composition de ces deux morceaux ? 

Les deux morceaux ont été composés très rapidement, et je pense que beaucoup de producteurs de dance music se reconnaitraient dans ce que je vais dire : là où le bat blesse et que tu es toujours en progression et que tu fais la différence c’est vraiment sur le mix, la conception.

J’ai quand même eu des phases d’accès de perfectionnisme où j’ai refait mon kick vingt fois parce qu’il me paraissait pas assez bien, comparé mon morceau à d’autres références, recommencé…

La composition est simple mais je me suis pris la tête parce qu’il fallait que ça sonne quoi. C’est surtout sur la structuration et le mixage que j’ai essayé de me dépasser.

Ça m’a pris du temps parce que c’était un nouveau défi pour moi ce format-là, j’ai appris en faisant, la prochaine fois s’il y a, ça sera plus rapide. 

Tu as envie de faire quoi maintenant ? 

J’étais un petit peu en crise existentielle après avoir fini ça j’avoue. Je pense que je vais essayer de refaire des morceaux de dance pour des gens moins proches de moi que ce label. Comme j’ai besoin de me rassurer sur la qualité fonctionnelle des morceaux, le fait d’essayer de convaincre des gens qui ne sont pas mes amis me parait une prochaine marche de progression intéressante. Peut-être refaire un morceau pour les Casual Gabberz aussi, qui je le sais ne me feront pas de cadeau si jamais ce n’est pas intéressant, puis essayer de refaire un peu de musique pour la maison, avec des formats plus chaotiques que j’affectionne.

Mais ça m’intéresse de rentrer dans ce mood de dynamique presque sportive de la composition, où tu en fais un peu tous les jours, tu progresses constamment, comme si tu faisais de la muscu…

C’est un genre de stakhanovisme qui moi m’échappe car je suis trop romantique. J’ai besoin d’un souffle de création épique, d’avoir l’impression de mourir quand je fais le truc. Et si les gens n’aiment pas c’est pas grave… il y a un côté un peu puéril là-dedans, et j’aimerais bien arriver à ce stade de ma vie où tu fais les choses de manière plus industrielle.

Pour après peut-être m’en détacher, que ce qui sorte soit très personnel, mais d’être dans ce processus d’acquisition des connaissances un peu plus sportif.

Mais bon ça demande une hygiène de vie, un calme, un confort… ce n’est pas forcément facile quand tu es musicien à Paris et que tu es obligé de multiplier les activités annexes pour vivre. Il faut être réaliste, aujourd’hui je vis de la musique, mais pas de ma musique, ce qui est déjà très bien, mais donc pour être plus sérieux dans ma pratique, il faudrait aussi que ça rapporte plus d’argent. 

C’est un véritable objectif pour toi de vivre de ta musique ? 

Je ne suis pas sûr, je n’arrive pas à savoir. Ça peut aussi la souiller. Ma musique c’est ma zone de liberté, j’ai déjà corrompu un bout de ce que j’aimais faire : faire de l’ordinateur et de la musique, en en faisant un gagne pain, ce qui rattache ça à du travail. Et si demain mon gagne-pain devient ma musique à moi, est-ce que ça ne va pas aussi l’entacher ?

Il y a des jours où je refuse d’ouvrir un logiciel parce que je fais déjà ça toute la journée pour d’autres gens. Si ça arrive, ça sera soit une épiphanie soit un cauchemar, à voir. Mais a priori vivre un peu plus de ma musique ça serait bien oui. Est-ce que ça va ou pas avec un côté plus stakhanoviste… je ne sais pas. Beaucoup de questions… le nom de l’EP en est une aussi d’ailleurs.

Tu peux nous en parler ? 

What is a dj is he can’t care ?, c’est inspiré de ‘what is a dj if he can’t scratch ?’, une citation de Egyptian Lover qui était un peu une provocation envers tous les nouveaux djs qui ne savaient pas scratcher. C’est une pratique qui a tellement disparue, d’ailleurs la notion de technicité dans les dj sets aussi. Aujourd’hui les trucs techniques sont gérées par la machine. Quand on me dit que je suis un dj ‘technique’ ça n’a pas vraiment de sens, c’est surtout l’impatience qui me fait faire beaucoup d’actions parce que j’ai peur de m’ennuyer.

Comme cette notion de virtuosité est en train de disparaitre, qu’est-ce qui fait la qualité d’un dj en 2019 ?

Il y a beaucoup de nouvelles exigences du public, en lien avec la responsabilité, la conscience, les acquis, les privilèges, les rapports de domination…

Est-ce que du coup ça ne serait pas le ‘care’, d’avoir conscience des dynamiques de pouvoir et de faire attention à son environnement ?

Je ne me positionne pas par rapport à ça, entre politique et artistique, je fais juste remarquer que ces paramètres sont devenus très importants. 

Tu es très créatif dans tes noms de morceaux d’ailleurs.

J’adore le naming en effet, souvent je prends un peu la tête aux gens sur les noms de leurs tracks. Ce n’est pas qu’une logique artistique, mais aussi commerciale.

Dans une ère où les temps d’attention sont extrêmement réduits, il faut profiter de toute les fenêtres à ta disposition pour te démarquer.

Je pense que ça y est on est dans l’ère post-clip, ça n’intéresse plus personne, post-artwork… qu’est-ce qu’il nous reste comme moyen d’expression autre que la musique et les mises en marché ? Ben ce qui va s’afficher sur les plateformes : le titre. Je pense que c’est aussi important aujourd’hui pour un artiste de réfléchir au nom de sa chanson qu’à qui confier l’artwork ou le clip. C’est une fenêtre d’expression. 

Qu’est-ce que tu penses du fait qu’aujourd’hui les artistes musicaux se doivent de consacrer un temps important à leur communication et leur univers visuel ? 

Je pense qu’un musicien autistique créera une musique plus pauvre qu’un gars qui sera obligé pour sa survie de s’intéresser à d’autres sphères à certains moment ; stratégies commerciales, mode, vidéo… Le côté complètement déconnecté ça peut être intéressant dans certains cas, mais je pense que pour l’artiste de tous les jours, le fait qu’on l’ai confronté à la réalité de ce qu’est un budget de clip, un plan promotionnel… ça en fait quelqu’un de plus complet. Après bien sûr le souci c’est que le temps n’étant pas extensible, c’est du temps qu’il ne passe pas à pratiquer sa musique. Mais ce n’est pas qu’un mal.

On va peut-être perdre en virtuosité, mais gagner en singularité. Si tous les musiciens étaient des eunuques d’école qui ne se consacraient qu’à ça dans un grand monastère avec du temps et tous les instruments du monde, je ne suis pas sûr qu’on obtiendrait une meilleure musique qu’avec une armée de galériens qui doivent tout faire eux-mêmes.

Oui l’image etc a pris de la place, mais j’espère qu’on ne passe pas trop à coté de bonnes chansons à cause de ça. C’est peut-être un peu naïf mais je me dit qu’un truc beau, même mal vendu, il finira toujours par trouver un bout de son public et que c’est pas très grave s’il ne devient pas le tube interplanétaire qu’il aurait du être.

J’ai cet espoir qu’un geste beau trouvera toujours de la résonance. Il y a des trucs pas beaux qui trouvent beaucoup de résonance parce qu’ils sont massivement imposés à la foule, mais il n’y a pas de raison d’en être fier ni de se comparer à ça, il ne faut pas complexer.

Le souci c’est que ça rend triste, donc il faut réussir à se protéger entre nous, entre gens qui essayons d’être sincère dans leur pratique de la musique. Se dire c’est pas grave, on en vit pas forcément, on galère peut-être un petit peu, il y en a qui ont de la chance, d’autres moins, mais nous on sait, on se considère. C’est vrai que l’extra-musical a pris de l’importance, mais il ne faut pas être défaitiste par rapport à cet état des lieux, il faut s’en accommoder, le dépasser, le hacker… 

Où en es-tu de ta pratique et de tes considérations sur le djing ? 

Alors ça m’intéresse toujours autant, et pareil je pense que je suis dans une période de standardisation. Je commence à comprendre le paradigme club, et que ma temporalité à moi n’est pas la même que celle du gars qui est dans sa soirée qui a peut-être commencé il y a 24H. Au début je voulais mettre tous les morceaux que j’avais envie de jouer, passer du coq à l’âne… du coup on me présentait un peu comme un dj rigolo genre ‘oh il a arrêté le son, il a mis Britney Spears, whah !’.

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Je me suis aussi rendu compte que les dj sets que j’appréciais le plus en tant que danseur ne ressemblaient pas du tout à ce que je faisais. Ils prenaient plus en compte la temporalité, laissaient se dérouler les tracks, respectaient plus la construction de ceux qui les avaient composées, n’étaient pas capricieux dans leur manière de switcher. J’ai compris aussi que beaucoup de gens prenaient des substances qui modifiaient la perception, et qu’un gugus qui change de morceau toutes les 20 secondes, sensoriellement ça peut devenir très agressif. Il y a des moments où selon ce que t’as pris t’as envie d’être accompagné, qu’on te prenne la main, qu’on soit doux, indulgent avec toi.

Maintenant j’essaie de faire attention à ça, au public. Si je suis face à un public qui a besoin d’être challengé constamment pour s’intéresser à ce qui se passe, je vais continuer à être un trouble de l’attention, mais si j’arrive et que je vois que les djs avant moi ont installé une certaine énergie, je m’adapte. Il faut que je fasse attention à ce que les gens qui sont là pour s’amuser ont envie de ressentir. 

Je joue beaucoup plus de musique pensée pour le club aussi. Je suis moins dans un délire de trucs rippés d’internet, de bedroom producers… J’ai remarqué que les gens s’amusaient plus sur des sets qui ne révolutionnaient pas grand-chose mais construits avec des tracks de musique de club de bonne qualité de gars qui ont de la bouteille, que sur mon set de ‘rigolo intelligent’. En termes de fonctionnalité c’était plus pertinent. Ça m’a saoulé j’ai dit ben nan moi je veux que les gens s’amusent autant sur mon set. Donc je joue plus de musique qui sort dans des cadres bien établis.

Je joue un peu plus de musique d’artisan et un peu moins de musique d’auteur.

Après vu que je reste un mec qui s’ennuie rapidement, je conserve un esprit de dynamique, des petites surprises, je joue avec la matière… Je ne laisse pas juste tourner les tracks, j’essaie de les impacter, j’en ai besoin pour me sentir investi. Je suis devenu plus respectueux des paradigmes club, et je joue plus de morceaux que de base j’aurais trouvé chiants, mais dont je comprends l’intérêt en tant qu’outils dans un endroit où on écoute la musique très fort. 

Tu as l’aspiration de jouer sur des grandes scènes en tant que dj ? 

Je veux que le son soit de plus en plus fort et qualitatif ! C’est vrai que la qualité sonore des clubs à Paris est vraiment déplorable, ça m’attriste, j’ai honte à chaque fois qu’on doit inviter des gens d’ailleurs. Je sais que c’est lié à la spéculation immobilière, aux législations, aux voisinages… toujours est-il que ça casse les couilles. Mais bon faut se dire que ça fait partie de notre identité culturelle et que c’est à nous de composer des morceaux qui sonnent bien même sur des systèmes de merde, peut-être que ça va façonner le son de Paris ! 

On peut revenir un peu sur le projet ‘Zone w/o People’ que tu as présenté avec Oklou via la RBMA (qui ferme d’ailleurs) ? Est-ce que ça t’as inspiré de nouvelles pistes à creuser ? 

On va continuer à tourner un peu, en améliorant notamment l’aspect scénographique et la médiation culturelle. J’aimerais faire aussi un workshop filmé pour expliquer le process, faire faire des mini-jeux à des gens…

J’aimerais rendre à internet ce qu’internet m’a donné.

Chaque fois que je mène des projets absurdes et que j’arrive à la fin des documentations, je me jure de faire des tutos, mais je ne le fais jamais… J’ai fais pareil à l’école en partant sans rendre mon mémoire… Je me sens un peu égoïste du coup, je prends sans rendre. 

Ce projet m’a permis d’apprendre des choses techniquement, mais pour faire quelque chose du même acabit il faudrait que j’ai de nouveau une fenêtre de temps importante pour me consacrer à ça. C’est très chronophage, et dans ce système de survie parisienne c’est difficile d’avoir l’opportunité de se consacrer à ces nouveaux outils, ça m’attriste un peu. J’aimerais beaucoup qu’on me propose des résidences financées pour creuser ce type de projet. 

Oklou and Krampf après leur performance pour Diggin’ In The Carts dans le cadre du Red Bull Music Festival, à La Gaîté Lyrique le 27 Septembre 2018.

Qu’est-ce que tu penses de cette fermeture de la RBMA ? 

Ça a permis d’offrir un cadre à pas mal de projets de ce type, donc c’est triste. Autant ça a distordu la gestion culturelle underground en France, soulagé certains acteurs qui auraient dû s’en charger, et en même temps ça a permis à plein d’utopies pas viables commercialement d’exister, et donc ça n’a pas poussé d’autres acteurs à prendre ce rôle-là de manière durable. 

Tu as récemment fini ton école de son, ça reste aussi une priorité parmi tes activités l’ingénierie sonore ? 

Oui ça continue à être un de mes gagne-pain, j’enregistre des podcasts, je mixe des morceaux, des choses pour le cinéma, la pub… Ce qui me plaît c’est d’apprendre, donc quand j’arrive à mêler ça à une partie d’exploration de la technologie, je kiffe. Après quand j’ai déjà fait le truc vingt fois et qu’il n’y a pas d’émulation artistique ou intellectuelle avec le contenu, je m’ennuie.

J’essaie toujours d’être dans une émulation technique, de changer mes manières de travailler, de tester de nouveaux outils… J’essaie de garder un truc de prospection technologique, et si les projets sont intéressants, beaux, singuliers, importants… c’est une excitation en plus.

Après il y a toujours des moments ou aucune de ces conditions ne sont réunies, mais ça paie bien et faut le faire quand même. Mais je suis très content d’arriver à vivre de l’ordinateur créatif à 23 ans à Paris, c’est déjà une belle chance. 

Tu touches à beaucoup de choses différentes ; tu penses te spécialiser à un moment donné ou surtout pas ? 

Je vais essayer d’éviter ça justement. J’aimerais bien rester ce genre de type qui ne sait pas faire grand-chose mais qui lira la doc internet plus vite que toi et du coup ça vaut le coup de l’appeler pour faire un truc. Le geek un peu débrouillard couteau-suisse qui va t’éviter des galères. 

Tu as un truc avec la veille, l’updating, c’est une compétence en soit.

Peut-être. Par exemple les réseaux sociaux on en parle souvent en termes d’output, mais pas assez souvent en termes d’input, ou juste un peu le côté peer-to-peer, époque Myspace etc, mais maintenant ça a un peu disparu, aujourd’hui c’est beaucoup plus horizontal, les données vont des diffuseurs de contenu vers des apréciateurs. Et moi, même si je suis une sorte de diffuseur de contenu, je prends aussi beaucoup de contenus d’ailleurs.

La manière dont un musicien va construire son flux Instagram, Twitter etc va influencer ce qu’il fait.

Le matin j’ai l’impression de perdre mon temps à faire une heure de scrolling, il faut qu’à la fin de cette heure je sache que les roulements de hihat c’est dépassé parce que trente gars ont fait des memes dessus, que le nouveau plug-in de chez Native Instruments est sorti, que c’est la guerre à tel endroit… Je fais très attention d’avoir des flux de bonne qualité. Il faut que ça aille vite, que ce soit clair, bien fait, il faut qu’après je fasse des meilleurs trucs, et ça n’est pas qu’un truc de rentabilité, ça fait aussi parti de mon confort. Je ne veux pas d’un flux qui m’attriste, m’avilit ou me rend bête, ou alors au bon moment.

Après ce qui est intéressant c’est d’aller mettre en pratique cette construction générée par ton flux avec le vrai monde, pour voir à quel point t’es en décalage.

Si tu ne fais que prendre tes flux chez toi sans les éprouver, tu en as une moins bonne compréhension. Après une semaine en société tu les apprécies d’autant mieux, et tu peux les aiguiller avec plus de précision.

Ça me semble important d’élargir au maximum son champ d’interaction, d’éviter l’entre-soi social. 

Donc d’après toi ce n’est pas la bonne solution d’aller s’enfermer dans la Creuse pour composer son album ? 

Ça dépend… parce qu’en même temps je suis quelqu’un qui passe son temps à être déconcentré et qui ne sort pas assez de musique… donc peut-être que je me perds là-dedans.

Il faut être capable de faire les deux, absorber, puis couper les écoutilles, et tout ressortir. 

Quelques nouveaux tracks à conseiller ? 

J’ai adoré le dernier EP de Clouds. Ce qui m’a impressionné c’est qu’ils ont atteint un haut niveau de qualité fonctionnelle, donc ils reprennent un peu d’exploration sensorielle et émotionnelle. Ça touche la tête et les jambes, ça donne envie de danser, d’aimer les autres, de pleurer, le tout dans un package d’efficacité dance, c’est à la fois intelligent, beau et fort. Notamment la track 2, ‘Another Day’. 

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