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King Princess. « J’ai l’impression de me déguiser en femme tous les jours. »

Il semble loin le temps où la jeunesse queer cherchait des icônes out : À 20 ans, Mikaela Straus a tout pour être la pop star idéale d’une génération. Sous son badass nom de scène King Princess, elle vient de publier son premier album, Cheap Queen.

Révélée grâce au succès de son titre et clip « 1950 », un hommage au roman Carol de Patricia Highsmith, sa carrière a connu une ascension fulgurante en 2018. Piano, guitare, basse : La jeune multi-instrumentiste, compositrice et interprète a été repérée par Mark Ronson, qui l’a signée sur son label, Zelig Records. A l’instar d’Hayley Kyoko ou Frank Ocean, elle s’affirme loud and proud. King Princess joue avec malice sur les codes du masculin-féminin dès qu’elle en a l’occasion, fait de son succès un étendard des fiertés, et elle a même déjà dédié une chanson au sexe féminin, la très catchy « Pussy is God ».

Les 13 titres de Cheap Queen font résonner les accords d’une pop hybride, mix d’influences tour à tour glam rock, neo-soul ou jazz, le tout rythmé par sa voix suave. C’est un album qui s’écoute comme on lirait un journal intime, ou un recueil de poèmes un peu fleur bleue, mais ce premier LP prouve, s’il en était encore besoin, la capacité de King Princess à écrire aussi bien des tubes pop que des balades mélancoliques. 

De passage à Paris, King Princess nous a accordé une audience. Le personnage charismatique et à fleur de peau que l’on s’imagine correspond bien à la jeune personne que l’on a rencontrée. Derrière son attitude nonchalante et charmeuse, se révèle un caractère bien trempé et une idée arrêtée de la carrière qu’elle souhaite mener. Au cours de cette conversation aux airs de pillow talk, on a parlé drag, premiers amours et pinkwashing avec la pop queen.

Manifesto XXI – Pourquoi y-a-t-il tant de chansons d’amour sur ce premier album ?
King Princess : Tout parle d’une seule personne. L’ensemble raconte cette relation que j’ai eue. J’étais amoureuse, donc j’ai écrit toutes ces chansons. Et ça parle de comment j’ai eu le cœur brisé aussi…

Tu as toute une idée très affirmée de ce qu’est l’amour queer, tu as déclaré à them “There is something so powerful and layered to it when two women love each other ». Qu’est-ce qui se passe de spécial dans l’amour queer ?
Je ne peux pas parler pour les gays mais je sais que quand deux femmes s’aiment c’est… beaucoup. Les relations homos sont super intenses. Je pense que tout amour est comme ça, mais je ne sais pas… Pour moi, les femmes sont folles. (rires)

Ça veut dire quoi Cheap Queen en fait ? Ça ne parle que de toi ou de plus ?
C’est mon nom de drag. Mais aussi, être une cheap queen veut dire être malin·e et redoutable.

© Hélène Mastandréas

Quand est-ce que tu as commencé le drag ?
J’ai l’impression de me déguiser en femme tous les jours. (rires) Mais j’ai vraiment commencé le make-up il y a un an ou deux.

Ça a été très libérateur de pouvoir se transformer en cette autre personne qui est aussi une partie de toi. 

Ce sont des amis qui t’ont initiée ?
Ça a toujours été ma communauté, je ne traine pas avec beaucoup de lesbiennes en fait. Je suis plus avec des drags et des gays, pour moi il y a plus d’humour et beaucoup plus d’humilité avec eux. Je ne pourrais pas me définir comme une personne queer “intello”, j’aime notre histoire et la culture de la performance, toutes nos icônes incroyables… Ça, ça me parle tellement.

Qui sont tes icônes ? Tu es souvent décrite comme une des nouvelles.
Plus jeune c’était Lady Gaga, Madonna, Elton John, Freddie Mercury, Prince… Les classiques ! C’est ma vibe.

Dans tes clips tu te permets des choses beaucoup plus ironiques que dans tes paroles. La vidéo semble compter pour toi autant que la musique.
Oui, tous les arts qui vont avec la musique sont très importants. Toutes ces choses représentent différentes parties de moi. Il y a ce que j’écris, mais j’aime aussi être drôle et ironique. Je pense que l’art me permet d’explorer mon histoire en tant que personne queer, là où la musique reflète plutôt l’instant présent, mes relations.

La vidéo de “Prophet” est assez dérangeante, qu’est-ce que ça raconte ? Est-ce une critique de l’Amérique actuelle ?
Ça parle de l’industrie de la musique. Comme dans tous les pays quand tu deviens artiste tu te vends et tu dois être conscient·e de cette marchandisation de toi, spécialement si tu es homo. Par exemple, je sais ce que je vaux, parfois plus que des artistes hétéros, parce que je suis gay. Tu dois le savoir, que le business t’utilisera. Quand tu dates quelqu’un qui est aussi exposé·e à ça, c’est très sensible parce que tu vois cette personne se faire utiliser aussi. C’est une chose pour moi d’être utilisé·e par une entreprise, c’en est une autre de voir quelqu’un que tu aimes l’être. Le clip montre comment tu te fais “manger” par la personne que tu aimes, et les businessmen. C’est aussi comprendre que tout le monde fait partie de ce système. Ce n’est pas juste des hommes blancs qui nous marchandisent, on en fait tous partie, on joue toutes un rôle. 

© Hélène Mastandréas

Dans ton esthétique tu joues souvent avec les codes de l’école. Tu as aimé cette période ?
J’ai aimé les cours de langue anglaise, d’art, d’histoire. J’ai aimé la biologie parce que j’avais une prof super sexy, incroyable. Mais en réalité je ne travaillais que ce pour quoi j’étais bonne. Par exemple, en maths j’ai triché à chaque contrôle. À la fac, j’ai vraiment aimé étudier, lire des livres et être obligée de le faire. Pour moi, cette période c’était les dernières années durant lesquelles j’étais enfant.

Et le sport ?
Oh j’adore le sport ! J’en ai fait tous les semestres. Je suis littéralement douée pour tous les sports. Je suis tellement lesbienne sur ça. J’adore les balles. Je jouais au volley au lycée, j’ai grandi en montant à cheval, j’ai joué au basketball. J’avais trop d’énergie et besoin de me débarrasser de mon agressivité. J’étais une sale gosse. Aussi, l’uniforme de sport est si genderless.

Dans les paroles de “Cheap Queen” tu parles de l’expérience de la popularité. C’est quelque chose qui te fait peur ?
Je n’ai pas peur mais je suis consciente, ça te change.

Et donc comment restes-tu simple, comment fais-tu pour garder un équilibre ?
Garde juste les personnes que tu aimes autour de toi, à qui tu fais confiance, des gens qui étaient là avant la fame. 

Tu es super jeune, comment expliques-tu que tu sois si affirmée ?
Je pense que ça a à voir avec mon éducation. J’ai grandi à New-York et je suis allée dans une école privée. J’y ai vu beaucoup de richesses et un paquet de conneries. Fréquenter des gosses de riches, dans la ville de toutes les opportunités, m’a rendue plutôt critique. Il n’y avait pas beaucoup de lesbiennes dans mon lycée donc ça m’a donné une autre perspective. Et puis je ne sais pas, j’essaie d’être assez honnête sur ce que je pense et ce que je veux.

Qu’est-ce qu’il y a de particulier à grandir queer dans la culture juive ?
Je ne fais pas vraiment les fêtes mais toute l’histoire de la famille est en ligne, je l’ai lue et c’est un élément de fierté pour moi ! Je viens d’une famille juive-allemande, on est des badass businessmen venus aux Etats-Unis pour se faire une place (rires). Mon grand-père est mort sur le Titanic, c’est complètement dingue ! Je m’identifie comme gay mais cet héritage du judaïsme est pour moi quelque chose de cool à explorer, c’est intéressant. Je n’ai pas vraiment réfléchi mon identité comme femme lesbienne et juive mais je pense que j’aimerais en apprendre plus.

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© Hélène Mastandréas

L’album s’ouvre sur la chanson “Tough on myself”. Quand est-ce que tu es dure avec toi-même ?
Je suis tout le temps dure avec moi-même, pour tout. Dans ma musique, dans mon art, je me fixe des objectifs très élevés et je pense que chaque chose que je fais doit être parfaite. Tout le temps. C’est épuisant.

Qu’est-ce que tu en fais de cette exigence ?
J’écris des chansons dessus. C’est comme ça que je gère tout. Ou par la thérapie.

Ah oui ?
Je vois un psy depuis l’âge de trois ans. C’est tellement bien.

De quoi parles-tu ?
De tout. C’est tellement vital, tu as besoin d’avoir quelqu’un qui est là pour communiquer avec toi. Je suis une grande adepte de thérapie. Spécialement d’où je viens, c’est un gros sujet. Ma génération est très ouverte sur ce sujet et je pense que c’est très important. Surtout aux États-Unis en ce moment.

Ta musique est un mélange de pop, jazz, parfois folk. Tu as choisi de collaborer avec Father John Misty par exemple. Pourquoi avoir une coloration aussi vintage ?
J’aime la musique construite avec des références, quand tu peux dire qu’il y a des influences claires, des histoires.

J’aime la musique où tu peux entendre que l’artiste a du goût.

© Hélène Mastandréas

À quoi fait référence “Cheap Queen” ?
A la culture drag, à tous ces shows et documentaires. C’est mon interprétation personnelle de cette culture, de comment je peux en faire quelque chose de nouveau. 

Que penses-tu du fait que le drag devienne populaire et en partie mainstream grâce au succès de Ru Paul’s Drag Race?
Je pense que c’est logique, que c’est dans l’ordre des choses. Ru Paul est la première drag à construire un tel empire. Le drag est un des rares medium que tout le monde peut apprécier. À chacun de mes shows, il y a une queen et tous les mecs blancs dans l’équipe adorent le spectacle, probablement plus que mon concert. Le drag c’est incroyable, ça rassemble les gens. C’est aussi beaucoup de travail. C’est un des arts les plus complets, tu dois savoir te maquiller, danser, jouer… Ça demande du charisme, de l’originalité, du courage et du talent.



Photographe : Hélène Mastrandréas 
Assistante photo : Emma Bedos 
Make up : Hair Makeup Agency

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