Je suis amoureuse de mon cordonnier

Un cordonnier aux pieds de Cécile, Laclos, Les Liaisons Dangereuses, Genève, 1793 - image issue de utpictura18.univ-montp3.fr/
Un cordonnier aux pieds de Cécile, Laclos, Les Liaisons Dangereuses, Lettre 1, Genève, 1793 – image issue de utpictura18.univ-montp3.fr/

Je ne sais pas vous, mais moi je suis amoureuse de mon cordonnier. Même de tous les cordonniers que j’ai eus. Je n’ai pas beaucoup voyagé, mais j’en ai rencontrés beaucoup, parce que mes chaussures je les malmène, et à chaque fois un peu cette impression post-coïtale d’être tombée amoureuse pour la nuit, et jusqu’à la prochaine fois.

D’aucun diront que je me cherche un Papa (ils sont en général un peu dégarnis) qui serait là pour prendre soin de moi et réparer mes bêtises. Perso je pense que c’est beaucoup plus compliqué, d’une part pour me sentir plus intelligente et supérieure à tout le monde, d’autre part parce qu’on parle féminité, masculinité, odeur de cuir et vénération des pieds, alors forcément ce n’est pas simple.

On se souvient bien sûr du bon bouquin Talon Aiguille, de Caroline Cox (en France chez Hachette, ne vous laissez pas rebuter par la couverture racoleuse toute pourrie, l’intérieur est vraiment pas mal même si je ne suis pas tout le temps d’accord avec elle), qui retrace une histoire de hauteur de jambe (de femme). Du sabot au stiletto, si vous préférez.

Cox met en exergue plusieurs mouvements. Les talons des femmes au foyer bourgeoises blanches, qui cachaient les charentaises qui les avaient accompagnées toute la journée une fois le ménage fait et le mari sur la route de la maison. Quand il rentrera, elles n’auront jamais cessé officiellement d’être jolies et apprêtées, dans une maison qui sent la lavande par magie. La violence symbolique énorme de n’être qu’un objet de désir sexuellement disponible, sans passif quotidien, sans l’épaisseur d’un vécu dont le mari ne serait pas au courant et dont il s’enquerrait – d’être sans histoire en somme, dans les deux sens du terme. Après, le stiletto apparaît et est censé être, selon des gens très avisés, une réponse féministe genre, en très gros : « Vous voulez nous asservir ? On va faire un truc encore moins pratique, comme ça on pourra vraiment rien faire mais on sera jolies et uh-uh tu m’auras pas ! »

Alexander McQueen, collection Atlantis, 2009
Alexander McQueen, collection Atlantis, 2009

Bon là par contre je dis ultra-bullshit tout simplement parce que les chausseurs sont des hommes, les gens qui font la mode sont des hommes, les gens qui décident de monter les talons en somme sont des hommes et c’est le patriarcat le plus perfide, celui qui fait fantasmer les demoiselles. En plus à Hollywood ça s’est fait, alors rends-toi compte. Quand des femmes américaines se font tirer de la graisse du cul pour se la faire implanter sous les pieds afin de monter plus haut, j’appelle pas ça une avancée sociale. La femme juchée sur ses hauts talons, la femme fatale, peut-être qu’elle n’appartient pas à un mari, mais elle n’a toujours pas d’épaisseur de vécu, ce n’est toujours pas un être humain réel respecté comme tel. Elle est respectée pour son pouvoir, pas pour ce qu’elle est. N’étant pas très calée en psychanalyse, je ne veux pas m’avancer sur le glissant terrain du sexe, mais je soulignerais ceci : le fétichisme de la femme et de ses pieds c’est une fois de plus réifier la femme – on dit bien l’ « objet » d’un fantasme. On ne respecte pas plus les femmes parce qu’on adore leurs pieds ; on en fait une fois de plus une projection sans épaisseur pour satisfaire des pulsions personnelles. Je vous renvoie au père Deleuze et sa Présentation de Sacher-Masoch, et évidemment à la Vénus à la fourrure. C’est mon plus grand point de désaccord avec Cox.[1]

La Vénus à la fourrure, Roman Polanski, 2013, inspiré du roman de Sacher Masoch
La Vénus à la fourrure, Roman Polanski, 2013, inspiré du roman de Sacher Masoch-image extraite de unifrance.org

Surtout qu’après que des hommes ont eu l’idée, des femmes l’ont adoptée ; mais des riches, des qui peuvent appeler le taxi, qui passent une soirée dans le canapé, qui se font apporter des verres et qui rentrent une fois de plus conduites par un chauffeur – les femmes  qui ne prennent pas le métro. Même délire que la pochette qu’on garde à la main : ce n’est pas fait pour tout le monde. Mais les classes moyennes, puis pauvres, vont vouloir à tout prix cet instrument qu’on leur vend comme un instrument de pouvoir  : plus je monte haut, plus j’aurai l’air riche, puisque historiquement, le talon est bourgeois – et même il fut un temps où la hauteur du talon déterminait l’ordre social, tout comme la clarté de la peau ou la longueur des ongles. On me parle féminisme, je réponds lutte des classes, et on n’est même pas hors sujet, faites de la philo parce que c’est vraiment cool.

Les mouvements punks, dans le rejet des normes bourgeoises et sexuées, ont commencé par brûler le talon, avant qu’il ne revienne en force sous un profil beaucoup plus masculin. Cox souligne que le pied cambré dans un escarpin renvoie au corps tordu par l’orgasme (déjà dit, je ne suis pas psychanalyste, alors je fais confiance) ; et les chaussures punks recouvrent le pied, ou cassent la courbure avec de grosses plateformes, enlevant ainsi du sexy – ou plutôt en inventant le leur propre. Quand une punkette met ses New Rock, elle affirme réellement son identité et sa féminité dans le vêtement, ce que moi je ne peux pas faire puisqu’aux dernières nouvelles j’achète des pompes qu’on a pensées à ma place.

Creepers
Creepers

Les gens qui me connaissent le savent, je vis les talons vissés aux pieds – et encore, je me suis foutrement calmée après 40 entorses et une hernie discale qui me pend au nez. Je les garde alors qu’ils me font mal partout, et plus prosaïquement, m’empêchent de m’enfuir en cas de problème ou de sautiller partout en cas d’envie. Je ne supporte pas qu’on me mate dans la rue, et je refuse de descendre de mes perchoirs – ce serait abdiquer. Tout simplement parce que l’instrument est dual, duel : s’il m’asservit, il me permet de me hisser et de regarder les hommes dans les yeux. Je les aime mes échasses, mais je ne dirai jamais que c’est un instrument d’émancipation. C’est un instrument de paradoxe, sensuel, personnel et social. C’est pour ça qu’il sème le trouble et qu’il fait autant parler de lui. Il remet les choses en question sans les faire bouger, d’où sa sulfure incandescente paradoxalement admise et répandue. Le propre de la mode ?

Tout ça pour dire que mon cordonnier, quand je le regarde dans les yeux, c’est la tension et la force de la concentration d’une relation sadomasochiste, entre le soin et la torture, entre la minorité et la majorité, entre classes sociales enfin. Il y a peut-être un peu du fantasme du plombier vs. jeune étudiante ; mais il y a surtout ce truc complètement fou qu’à chaque fois que je claque mes talons et ma liasse de billets sur son comptoir d’un geste sec et autoritaire, je réitère en même temps sous son regard mes humbles vœux de servitude volontaire.

Afin de confronter mes turlupitudes aux réalités du terrain, dans un souci de légitimité sociologique, je suis allée demander à deux cordonniers (oui, tout ça) ce qu’ils en entendaient. J’en ai choisi un jeune et beau, un autre vieux et moins beau, pour avoir les deux rapports à la séduction contrastants. Ca a donné ceci :

« Bonjour ! Comment devient-on cordonnier de nos jours ?

– [Vieux et moins beau cordonnier] : De père en fils, Mamzelle !

– [Jeune et beau cordonnier] : De père en fils, Madame.

 

Pouvez-vous me dire si vous voyez une différence de traitement envers vous entre vos clients et vos clienteuhs ?

– [Jeune et beau cordonnier] : Non, il y en a qui s’en fichent et d’autres qui s’en fichent pas.

– [Vieux et moins beau cordonnier] : Non, les hommes c’est des femmes maintenant.

Fort bien. Zut. Et vous travaillez dans un endroit bourgeois après avoir été dans des coins moins huppés. Les femmes dont vous soignez les talons aujourd’hui, elles n’y projettent pas plus de fantasme de pouvoir que des femmes aux chaussures moins prestigieuses ?

– [Jeune et beau cordonnier] : Non, il y en a qui s’en fichent et d’autres qui s’en fichent pas (bis repetita).

– [Vieux et moins beau cordonnier] : Je comprends pas ce que tu veux dire. Les gens déposent leurs chaussures, les récupèrent et partent.

 

Oui, je réfléchis souvent pour rien. Ultime question du coup : est-ce que vous voyez des traits de comportement se dégager chez votre clientèle féminine envers leurs talons abimés ?

– [Jeune et beau cordonnier] : Non, il y en a qui s’en fichent et d’autres qui s’en fichent pas (ter).

– [Vieux et moins beau cordonnier] : Non.

– [Jeune et beau cordonnier] : Moi, je dis toujours à mes clients : si vous vous sentez bien dedans, faut refaire. Sinon, faut racheter.

Merci beaucoup, nos lecteurs sauront faire bon usage de ce conseil. Quant à moi, je cours me reconvertir dans l’élevage de jacinthes dans la Drôme. »

[1] Je ne dis absolument pas que trouver une femme belle et forte sur ses talons, ou vouloir en être une, c’est mal ! Je ne veux surtout pas moraliser les fantasmes ou ce qu’on trouve joli. J’essaie justement de détricoter un amalgame entre fantasme personnel et répercussion sociologique. Vous pouvez aimer (vous faire) ligoter dans une cave à la pleine lune enroulés dans du jambon que ce ne sont pas mes oignons.

Anne Plenyo

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