Jackie Wang, grande prêtresse de l’abolition des prisons

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Jackie Wang au Poetry Center de l'université d'Etat de San Francisco

Le festival Transmediale, qui s’est tenu à Berlin du 31 janvier au 3 février, a choisi de mettre en avant Jackie Wang, intellectuelle, poète, activiste et autrice américaine qui vient de publier Capitalisme carcéral (Semiotexts, 2018 – non traduit).

Quand elle entre en scène, c’est un tonnerre d’applaudissements. Jackie Wang, 30 ans, la voix rauque à l’accent traînant, débute sa keynote par l’évocation de son frère en prison. « Un jour, je reçois une lettre de mon frère qui me demande si les emails sont payants. C’est alors que j’ai pris conscience que lui et moi vivions dans des temps parallèles. »

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La prison, dispositif de torture

« Il faut percevoir la prison comme un dispositif de temporalité », poursuit-elle ; soit comme un mécanisme disciplinaire qui rythme le temps collectif. Comprendre la prison dans sa dimension temporelle montre que le temps, ici, sert d’instrument de torture : la prison, en jouant sur la notion du temps des détenus, les rend fous. Jackie Wang revient brièvement sur l’histoire du solitary confinment : inventé aux Etats-Unis au XIXème siècle, cette pratique fut écartée par les politiques de l’époque car elle rendait les prisonniers déments. Néanmoins, cette pratique de l’isolement ressurgit en force dans les années 1970, lorsque les mouvements contestataires de toutes sortes – mouvement des droits civiques, féministe, écologiste – furent sévèrement réprimés par la police.

La poète et activiste, doctorante en études afro-américaines à Harvard, ré-actualise ainsi la pensée de Michel Foucault en proclamant la nécessité et l’urgence, pour les intellectuel.le.s de gauche, de s’attaquer aux dispositifs de répression des corps et des esprits que constituent les violences policières et les prisons. En introduction de son livre, elle note à quel point la critique des forces de l’ordre, articulée dès les années 1960 par les militant.e.s racisé.e.s ou queer, avait disparu du champ du disible jusqu’au mouvement Black Lives Matter.

Tumblr Jackie Wang Politics of dreaming
Crédits : Jackie Wang ©

Le châtiment temporel est intangible

Or, il est illusoire, selon elle, de se passer d’une réflexion intellectuelle sur le dispositif d’incarcération de masse qui sert à contrôler les populations racisées, en particulier perçues comme noires, aux Etats-Unis comme ailleurs. Concevoir la prison comme dispositif de temporalité ne peut, dès lors, se passer d’une analyse des rapports de race, de classe et de genre qui y sont à l’oeuvre ; tout comme il serait illusoire de l’isoler d’une analyse du capitalisme et de l’appareil économique qui prospèrent sur ces outils disciplinaires.

Différentes études ont montré que selon la couleur de la peau, les peines d’emprisonnement infligées par les juges tendent à s’allonger. Ainsi, pour Wang, une punition qui laisse de moins en moins de traces visibles sur les corps – contrairement aux châtiments corporels utilisés jusqu’au XIXème siècle – s’invisibilise en infligeant des dommages psychologiques. Pourtant, la douleur, qu’elle soit physique ou mentale, n’en fait pas moins mal. Bien que le temps soit intangible, il devient ainsi inscrit, incarné dans les corps qu’il sert à discipliner.

Elle met en garde contre un pouvoir qui a pour fantasme de pouvoir prédire, repérer et annihiler la moindre déviance, et qui érige l’altérité et la différence en cible à abattre

Contre le déploiement de la police prédictive

Toujours dans une réflexion sur la discipline sous l’angle de la temporalité, Wang souligne que la police prédictive – des statistiques complexes censées permettre d’“anticiper” les comportements criminels avant même que le crime ne soit commis – ont davantage pour effet de faire advenir le futur qu’ils sont censés pouvoir prévenir, à la manière des prophéties auto-réalisatrices. En même temps, cette technologie érigée en théologie sert de justification à des politiques étatiques qui ne supportent pas l’incertitude. Elle met en garde contre un pouvoir qui a pour fantasme de pouvoir prédire, repérer et annihiler la moindre déviance, et qui érige l’altérité et la différence en cible à abattre.

Jackie Wang Manifesto 21
Crédits : Jackie Wang ©

Une politique des rêves

Mais celle qui se définit avant tout comme poétesse n’oublie pas que le temps, s’il peut être oppressif, peut également servir d’instrument de libération. La révolte aussi a ses rythmes, notamment collectifs : à l’image du solitary confinment, la fragmentation, l’isolation sont autant de moyens de prévenir les insubordinations, tandis que se réunir, se retrouver et créer ses espaces sont autant de révoltes.

La privation de liberté, symbolisée par la prison, ne peut cependant pas contenir les imaginaires. Wang part de ce constat pour élaborer ce qu’elle nomme une “politique des rêves”, car « ce qui lie le rêve et la réalité, c’est l’action ». Elle concluait donc son intervention par la lecture de ses vers, laissant l’assemblée rêveuse d’avenirs possibles et de futurs révoltés.

 

This I know : what I cannot lay claim to

[the joy of a power

that rises and return

which no one knows

because it cannot be appropriated]

 

I will these words be with you

as a connective tissue

conjoining [us] :

unassailable creatures

endlessly in process

searching for the tiny miracle

of encountering each other here…

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