Avec les Inverti·e·s : comment expliquer le succès de ce pink bloc historique ?

Le 7 mars les Inverti·e·s rassemblaient le plus gros pink bloc de l’histoire française. Le collectif était de nouveau dans la rue ce mercredi 15 mars, muni de ses slogans et pancartes déjà cultes, pour une nouvelle journée de manifestation contre la réforme des retraites. 

En septembre 2022, à l’occasion de la manifestation intersyndicale contre la vie chère, un collectif LGBTQIA+ parisien nommé les Inverti·e·s voit le jour. Ouvertement communiste, il entend mobiliser les personnes queers contre les politiques libérales mises en place par Emmanuel Macron. Le collectif souhaite rester indépendant des partis politiques et syndicaux tout en encourageant ses membres à se syndiquer individuellement. En janvier 2023, lors du projet de réforme des retraites, le collectif publie sur Mediapart une tribune appuyée par une centaine de signatures de personnalités et d’associations LGBTQIA+ afin d’appeler à la constitution d’un pink bloc contestataire massif. Iels indiquent leur volonté de bâtir un mouvement LGBTI offensif, « qui sache se défendre et qui soit au moins à la hauteur des attaques que nous subissons. En effet, nous gardons le souvenir amer de la période 2012 et du déferlement d’homophobie dans la société dont nos organisations respectives n’ont pas réussi à endiguer la force »

Sous les mèmes, la grenade

Les Inverti·e·s s’inscrivent donc dans une tradition des cortèges pink blocs qui apparaissent en France en 2016 avec la mobilisation contre la loi travail. Contrairement au black bloc, ils se positionnent comme une alternative queer, reposant sur des oppressions communes plutôt que sur un mode d’action spécifique. Le pink bloc s’inscrit également dans la démarche d’un militantisme joyeux et festif, sans pour autant adoucir ses ambitions révolutionnaires. Poursuivant cette tradition, les Inverti·e·s utilisent des visuels marquants aux références pop tels que Madonna, Rihanna, RuPaul’s Drag Race, Aya Nakamura, Les Supers Nanas, Paris Hilton… Iels détournent aussi des slogans que l’on entend en manifestation de gauche et leur donnent une nouvelle signification ; à l’instar de celui repris par les manifestant·e·s : « Macron on t’encule pas, la sodomie c’est entre ami·e·s ». La singularité des Inverti·e·s est donc cette esthétique particulière couplée d’un sens de l’humour et du divertissement à des fins politiques. Leur aspiration est de bâtir un mouvement joyeux à l’image du modèle de société sans patron qu’iels souhaitent créer. L’objectif des Inverti·e·s est triple : il s’agit de rejeter le pouvoir en place, l’homophobie qui persiste dans la société française, et de visibiliser les expériences et les discriminations spécifiques que vivent les LGBTQIA+ au sein du monde du travail.

Pour moi, ça fait du sens de rapprocher la lutte des classes et la lutte contre les LGBTphobies.

Marcus

Pour comprendre l’engouement autour de ce pink bloc, Manifesto XXI a rencontré deux membres du collectif des Inverti·e·s : Marcus, un étudiant de 23 ans originaire des Yvelines, et Tiphaine, une enseignante de 27 ans membre du collectif depuis ses débuts, ancienne militante au NPA. 

Face au climat politique actuel de plus en plus ouvertement raciste et homophobe, Marcus trouve dans les Inverti·e·s un côté bienveillant, safe, queer et marxiste qui le pousse à les rejoindre. Pour lui, « ça fait du sens de rapprocher la lutte des classes et la lutte contre les LGBTphobies ». Comme beaucoup d’autres personnes queers engagées contre la réforme des retraites, il a commencé à militer aux côtés des Inverti·e·s après les avoir découverts sur les réseaux sociaux. Depuis sa création, le collectif organise son action autour de ces grandes questions : « Comment donner envie aux gens d’être militant·es ? Comment rendre la lutte et la grève un peu plus sexy ? » énonce Tiphaine. À travers les réseaux sociaux, les Inverti·e·s diffusent leurs célèbres mèmes qui sont ensuite déclinés en pancartes et brandis au sein du pink bloc. Elle ajoute que les réseaux sociaux, au-delà de permettre l’accès à une certaine visibilité, sont des outils qui gardent trace des actions effectuées par le collectif. Pour Tiphaine, « c’est important d’archiver toutes les luttes et de les rendre visibles parce que nous on s’inspire beaucoup de ce qui s’est fait par le passé ». Elle nous donne pour exemple la lutte des lesbiennes et des gays aux côtés des mineurs en Angleterre – racontée dans le très beau film Pride – et évoque aussi les mouvements des années 1970 en France que sont le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) ou encore les Gouines rouges.

© Les Inverti·e·s

Pour Marcus, le côté festif, simultanément provoc et révolutionnaire des Inverti·e·s, que l’on retrouve notamment dans les slogans humoristiques, parfois volontairement sexuels et impertinents comme « passif au lit, actif dans la rue », est un héritage de la lutte TDS, mais aussi des Gazolines. Il note cependant une faible présence des drag queens dans le cortège.

Aux origines, les Gazolines and co

Nous avons rencontré Lou, étudiant en master Études sur le genre à l’EHESS qui rédige un mémoire sur le rôle des personnes trans au sein des mouvements politiques français de 1971 à 1989. Les Gazolines était un sous-groupe informel et spontané du FHAR composé d’une vingtaine d’hommes gays, de femmes trans et de femmes cis qui se reconnaissaient sous le terme de « folles ». Il s’agissait d’un « groupe de copines extravagantes qui voulaient se marrer et faire rigoler les gens à travers des démarches politiques » nous raconte Lou. Sa figure centrale et la tête du mouvement était Hélène Hazera, une femme trans et lesbienne qui fut journaliste à Libération et chroniqueuse chez France Culture. 

Les Gazolines, c’est vraiment l’art de militer, mais de manière joyeuse.

Lou

Pour visibiliser leurs actions, les Gazolines utilisaient déjà l’humour camp, un style d’humour reposant sur l’exagération et l’ostentation pour créer une distance ironique avec les conventions sociales et culturelles. Les Gazolines détournaient donc avec malice des slogans et des chants connus de toustes, tels que l’Internationale. On leur doit aujourd’hui cette esthétique de lutte qui manie dérision et radicalité. « Les Gazolines, c’est vraiment l’art de militer, mais de manière joyeuse. » Par exemple, ces dernières aimaient comparer Pierre Overney, militant maoïste tué en 1972 par un vigile de l’usine Renault et érigé en martyr par la Gauche prolétarienne, à Liz Taylor, actrice hollywoodienne des années 1950.

Char des Inverti.e.s le 7 mars 2023
Char des Inverti·e·s le 7 mars 2023. © Les Inverti·e·s

Pour Lou, les clins d’œil des Inverti·e·s à Lady Gaga, Beyoncé et autres s’inscrivent dans cette lignée : « Je pense que ça part un peu de là, les références aux artistes féminines hyper connues, hyper glamour dans les cultures homosexuelles. » Par ce biais, les Gazolines souhaitaient se moquer du militantisme d’extrême gauche, trop sérieux et traditionnel selon elles. Ce que font à leur manière aujourd’hui les Inverti·e·s qui cherchent à faire des moments de grève « des belles journées, et pas des cortèges déprimants qui ressemblent à des marches funèbres » comme le signale Tiphaine. En outre, comment ne pas voir dans l’un des slogans des Inverti·e·s, « Prolétaires de tous les pays, invertissez-vous ! », un petit hommage à celui des Gazolines : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! »

L’héritage des LGBTQIA+ en manif de gauche, c’est une présence qui n’est pas silencieuse.

Marcus

Afin d’expliquer la réussite et la flamboyance des pink blocs, Tiphaine estime que « ce qui fait notre force, c’est d’être une communauté où la fête, l’art, le spectacle et la représentation sont très présents ». Marcus, quant à lui, souligne la dualité entre la joie de faire front au sein d’un cortège communautaire et la prise de conscience des regards extérieurs, qui peuvent être amusés mais aussi gênants, voire oppressants. Il ajoute : « On nous prend en photo et vidéo, il y a un peu le côté zoo humain. L’héritage des LGBTQIA+ en manif de gauche, c’est une présence qui n’est pas silencieuse. » Pour l’étudiant, certains manifestants ne comprennent pas le rapprochement entre les retraites et les enjeux qui traversent les personnes LGBTQIA+. La présence des Inverti·e·s pose donc question à certains badauds dont les réactions sont parfois violentes. Marcus développe : « Je n’ai pas été victime d’agression homophobe dans la manif, mais j’en ai été témoin. Grosso modo ce sont des vieux blancs qui sont excédés de voir des gays et qui nous disent “pourquoi vous êtes là ?”. Ils ont l’impression qu’on se réapproprie un truc, qu’on vole un peu la scène pour rien. Et qu’on se montre trop, ça les exaspère. »

Ces réactions rappellent les tensions qui existaient déjà dans les manifestations des années 70. En effet, dans cette décennie, les rapports entre mouvements homosexuels et mouvements d’extrême gauche sont compliqués. En amenant les sujets de genre et de sexualités dans les manifestations anticapitalistes, le Mouvement de libération des femmes (MLF) et le FHAR ne sont pas les bienvenu·e·s, encore moins les Gazolines. Lors des manifestations, ces dernières débarquaient dans le cortège parisien en surjouant la féminité, leur marque de fabrique. Lou précise : « Elles mettaient des talons aiguilles, elles étaient à demi nues et elles chantaient. » Face aux violences sexistes et homophobes de certains manifestants, les Gazolines prenaient pour habitude de se rapprocher des féministes et se réfugiaient régulièrement dans le cortège du MLF. L’étudiant ajoute : « Moi, je trouve ça beau cette solidarité, toutes ces personnes qui s’alliaient dans les manifs pour mettre fin à la brutalité d’une partie de l’extrême gauche. Et ce, bien que certaines féministes étaient critiques envers les méthodes de lutte des Gazolines. » 

Toutefois, Tiphaine observe que les Inverti·e·s reçoivent un accueil assez chaleureux de la part des syndicalistes. Certains viennent même prendre des affiches du collectif pour décorer leurs propres camions et glissent au passage des compliments sur l’existence du pink bloc. De manière générale, elle estime que les manifestants sont plutôt réceptifs et enthousiastes face à ce cortège radieux et impressionnant. « Pour le moment, j’ai l’impression qu’on fait beaucoup rire. Les gens ne peuvent que s’incliner », commente-t-elle.

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On veille à ce que, malgré ces différences entre des gens qui militent depuis dix ans et des nouveaux, chacun·e puisse trouver sa place.

Tiphaine
L’intersectionnalité en pratique

Fort·e·s de leur succès, les Inverti·e·s recueillent chaque semaine des demandes de nouvelles personnes prêtes à se lancer dans la lutte. Pour Tiphaine, le collectif se nourrit de la diversité de ses membres et cherche à avoir des modes d’organisation horizontaux. Elle nous explique qu’il y a aussi bien des étudiant·e·s, des individus qui bossent, des syndiqué·e·s, des non-syndiqué·e·s… « Et c’est aussi ce qui fait que dans le collectif ça se passe bien, on grandit ensemble. On veille à ce que, malgré ces différences entre des gens qui militent depuis dix ans et des nouveaux, chacun·e puisse trouver sa place. » Avec une moyenne d’âge aux alentours de la trentaine et des militant·e·s de 19 à 47 ans, la transmission se fait par la parole mais surtout par la pratique. Le tout, dans l’idée que chacun·e se responsabilise, s’autonomise, et que certaines tâches n’incombent pas à une personne en particulier. Tiphaine le soulève : « C’est hyper émancipateur et cool de pouvoir tout faire. » On sent chez les Inverti·e·s un grand souci de la transmission et du soin entres militant·e·s. 

Cette diversité dans l’organisation du collectif se retrouve au cœur du pink bloc. Marcus souligne : « Qu’on soit toustes ensemble et pas dans des cortèges séparés, c’est rare. » Né d’un père noir, l’étudiant a très tôt été sensibilisé aux luttes antiracistes et panafricanistes dans lesquelles il est investi. Il se réjouit de la pluralité des profils présente au sein des Inverti·e·s. Pour le militant, « avec les Inverti·e·s, c’est peut-être la première fois qu’on inclut un peu plus les racisé·e·s. Et ça, ça change le mouvement. C’est beaucoup plus ouvert. C’est marxiste et très prolétaire et pour moi ça donne une nouvelle dimension à la lutte. Chaque fois qu’on passe à côté des cortèges sans papiers, des slogans sont criés. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qu’on ait vu dans un cortège plus blanc bobo. Dans les Inverti·e·s, je ressens différents profils, c’est réellement intersectionnel. » 

Une nouvelle page de militantisme queer est en train de s’écrire et on a hâte de découvrir ce qui résultera de ces rencontres… 


Relecture et édition : Apolline Bazin

Crédits photos : © Les Inverti·e·s

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