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Gilb’R : « Cet album s’inscrit complètement dans l’histoire de Versatile »

Gilb’R : « Cet album s’inscrit complètement dans l’histoire de Versatile »

Gilb'R Manifesto 21
A l’occasion de la sortie de son premier album solo, On danse comme des fous, nous avons rencontré Gilb’R dans ses locaux parisiens, à deux pas du cimetière du Père Lachaise. Le boss du label Versatile, désormais installé à Amsterdam, est un audacieux passionné, capable de faire le grand écart entre Zombie Zombie, Nicolas Ker et, plus récemment, la collaboration entre Emmanuelle Parrenin, Detlef Weinrich, Quentin Rollet et le regretté Ghédalia Tazartès. Il nous accueille entre deux coups de fil et en chaussettes pour discuter de son album et de sa vie dans ce monde de fous.

Rencontrer Gilbert Cohen dit Gilb’R, producteur, DJ et musicien, c’est replonger dans tout un pan de l’histoire de la musique des 30 dernières années tant le bonhomme a marqué de son empreinte le paysage musical hexagonal. De son arrivée chez Radio Nova à 23 ans, où il mixe beaucoup de jungle, à la création de son label et la sortie des premiers maxis house d’I:Cube avec un remix des Daft Punk au mitan des années 90, Gilb’R est un acteur historique de cette période si riche. De sa collaboration avec Ariel Kalma en passant par la réinterprétation de classiques jazz par Etienne Jaumet, Gilb’R aura cultivé une curiosité et un éclectisme à toute épreuve dont le nom du label, Versatile, est une invitation à ne jamais se départir.

ManifestoXXI – Bonjour Gilb’R, tu es installé depuis 6 ans à Amsterdam et tu sors ton premier album solo en juin. Tout d’abord, comment vas-tu ? Comment as-tu vécu la période covid ?

Gilb’R : Je vais bien, merci. La période je l’ai assez bien vécue, surtout la première partie. J’aime bien me retrouver enfermé, confiné naturellement donc c’était assez cool. La seule différence c’est qu’avant j’avais un certain équilibre : je partais les week-ends pour jouer et je revenais la semaine à Amsterdam. Et cet équilibre a été un peu modifié. Le deuxième confinement c’était un peu plus difficile, de subir cet enfermement donc j’ai décidé un peu de bouger malgré tout, de venir à Paris un peu plus régulièrement. Avant je venais ici une fois tous les mois et demi et à un moment, tout s’est arrêté. Maintenant depuis 4-5 mois je reviens plus régulièrement. Mais sinon d’un point de vue créatif c’était bien. 

L’artwork est tiré d’un ouvrage d’Alèssi Dell’Umbria, Tarantella !, qui nous transporte dans le monde sonore des danses rituelles populaires du Sud de l’Italie. Par rapport au contexte actuel, qu’est que ça représente ? La fête te manque ?

C’est ironique. C’est un peu une danse de fous, une danse mentale. Sans rentrer dans des trucs trop deep non plus, le titre fait plutôt référence à la danse du monde, au cours un peu fou du monde.

Illustration de Frédéric Coché

Comment a vu le jour l’album On danse comme des fous

Ça a commencé à partir du moment où j’ai déménagé à Amsterdam il y a six ans. Jusqu’ici quand j’étais à Paris, j’avais mon bureau en haut et le studio en bas et j’étais toujours un peu pris entre le haut et le bas donc j’avais du mal à m’investir dans la musique. C’est en arrivant à Amsterdam que je me suis plus investi dans l’aspect musical. Je me suis installé il y a quatre ans au premier étage de Redlight records et c’est là que j’ai commencé à travailler régulièrement et à un moment donné, un truc s’est débloqué. En fait, ça tient vraiment au set-up que j’avais. Ce qui a été un peu un frein à mon travail pendant longtemps c’est que je n’avais pas le bon set-up et que je m’obstinais à travailler avec l’ordinateur. Je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout un outil pour moi alors qu’au début, comme je n’ai pas de formation musicale, c’est vraiment l’ordinateur qui m’a permis de mettre en place les idées que j’avais. Je trouvais ça plus ludique au début mais en fait je me suis trompé de direction. Quand j’ai commencé à travailler avec d’autres machines avec beaucoup plus de caractère, plus intuitives, je me suis rendu compte que c’étaient ces machines-là qui fonctionnaient pour moi. Une fois amorcées, ce sont elles qui m’ont permis de faire ce disque. Là où avant je m’asseyais devant mon ordinateur et j’essayais de mettre des bouts de trucs ici et là. Avec ce projet, tout s’est déroulé assez naturellement.

Comment se sont créées les collaborations ?

Des collaborations finalement il y en a assez peu sur cet album. Jonny Nash vit à Amsterdam et le morceau “Cafe del Pijp” c’est le dernier que j’ai fait pour l’album quasiment. J’entendais bien une guitare, je lui ai demandé de venir et ça s’est fait assez naturellement. Le track avec I:Cube, c’était un peu plus évident, vu notre passif ensemble (ils forment ensemble le duo Chateau Flight). J’avais envie qu’il soit là. Pour ce morceau, c’est vraiment parti d’un truc très squelettique. J’avais fait juste un arpège tout simple, presque rien, et c’est lui qui a rajouté ses sonorités par dessus. Ce morceau, c’est plus qu’une collaboration même si on l’a enregistré à distance. Et pour le morceau avec Cosmic Neman, on était parti enregistrer ensemble un EP, puis on est amis depuis longtemps. Il est venu avec cette idée de vocal en russe et m’a un peu fait la surprise.

Est-ce que ça représente quelque chose de particulier pour toi ce premier album solo ou est-ce que ça s’inscrit dans la continuité de tout ce que tu as produit jusqu’ici ?

Oui, ça s’inscrit complètement dans l’histoire de Versatile. C’est juste arrivé comme ça et je suis très content que ce soit arrivé comme ça. Ce n’est pas du tout un but en soi de faire un album tout seul, c’est juste arrivé et effectivement, je ne sais pas si c’est la suite logique, mais c’est le fruit des expériences que j’ai eu avant, de toutes les collaborations que j’ai faites. J’étais beaucoup plus dilettante avant, je ne travaillais pas à fond, et je pense qu’en arrivant à Amsterdam je me suis mis à travailler plus – pour gagner plus (rires) ! C’est con à dire, mais quand tu travailles, en rentrant vraiment dans le truc, c’est vachement gratifiant. C’est aussi dû au fait de ne plus avoir mon entourage social, le studio ici à Paris… De sortir, de changer d’endroit… En déménageant, surtout dans un autre pays, tu as une autre vision des choses, on parle une autre langue et ça joue vraiment dans le processus. 

Justement à propos de ce nouvel environnement, il y a des morceaux qui font référence à des lieux, « Triangle Days » par exemple.

Oui, en fait « Triangle Days » c’est par rapport à ce pâté de maison situé au cœur d’Amsterdam que j’appelais le triangle des Bermudes. Il y a avait la maison de disque, la radio et mon studio au-dessus. Et en fait, tu pouvais vraiment te perdre dans cet endroit en fonction de l’heure de la journée ou de la nuit à laquelle tu arrivais. C’était trois endroits aux énergies différentes mais moi qui ai travaillé à Nova il y a très longtemps, ça m’a vraiment rappelé cette énergie de quand j’y étais : ce truc avec plein de gens qui passent, Quelqu’un qui va jouer un disque à la radio. Du coup il sort, va au magasin de disques, plein de DJs viennent au magasin de disque, font écouter leur truc… Donc tu avais une énergie assez unique.

Sur certains morceaux et dans le descriptif de l’album, on sent une forme de nostalgie. C’est quelque chose qui est présent dans ta musique et dans ta vie ?

La nostalgie ? Pas du tout. Vraiment pas ! En fait c’est Ivan (Smagghe) qui a écrit le texte et je pense qu’il fait référence à l’époque de nova dont je te parlais tout à l’heure : il y avait un endroit, la régie DJ, où on enregistrait des mixs tout le temps. C’est sa lecture du disque, mais moi je ne suis pas du tout nostalgique. 

Aujourd’hui il y a une porosité entre les styles, dans une même soirée, on peut passer du dancehall à de la techno, de la disco à de la musique folklorique (…) même au niveau technologique, je trouve que c’est l’âge d’or.

Gilb’R

J’ai lu dans un interview que tu trouvais que Paris est une ville agressive. Qu’est ce que tu entendais par là ? 

En général, je trouve qu’il y a une dureté dans les rapports entre les gens. Après Amsterdam, ce n’est pas forcément une bonne comparaison parce que c’est vraiment l’inverse, très doux et, sans rentrer dans le cliché, c’est presque un village. Amsterdam c’est 1 million d’habitants, Paris c’est 10 millions, tout de suite le rapport est complètement différent. De par la situation économique et sociale, je trouve qu’il y a un côté un peu dur. Nous on en était un peu préservés parce qu’on avait  notre studio, même par rapport au reste de la scène on a toujours été un peu à côté, on a mené notre truc dans notre coin donc je n’étais pas non plus en souffrance mais quand l’occasion s’est présentée je l’ai saisie. Ici, j’amenais mes enfants à l’école, ça me prenait une heure, c’était la course sans arrêt. J’aspirais à un truc un peu plus cool. Et comme mes enfant étaient plus grands et que j’ai rencontré ma future femme néerlandaise… c’est une conjonction. Après ça me manque Paris ! Au début tu as cet enthousiasme mais après tu vois les côtés plus négatifs de l’endroit où tu vis : la langue, l’état d’esprit, les rapports entre les gens, les choses qui te manquent, la bouffe – bon ça c’est vraiment exagéré, c’est vraiment pas le bon exemple ! Mais ça ne reste qu’à 3h de train de Paris et quand je retourne à Amsterdam j’ai vraiment l’impression d’aller en vacances.

Ton départ a aussi coïncidé avec un moment où la scène des musiques électroniques commençait à redevenir dynamique à Paris, avec le retour des fêtes sauvages notamment. Comment as-tu vécu l’évolution des musiques électroniques depuis les années 90 ?

Oui c’est beaucoup plus dynamique aujourd’hui, mais surtout, c’était beaucoup plus codifié dans les 90s : les musiques ne se rencontraient quasiment jamais. Si tu aimais le rap, tu ne pouvais pas aimer la house, si tu aimais la house tu étais considéré comme ça, si t’aimais la hard techno tu ne pouvais pas aimer la house. L’arrivée d’internet a balayé ça. Il ne faut pas oublier que j’ai lancé ce label en 1996, il n’y avait même pas internet. Ça a tout changé. Aujourd’hui il y a une porosité entre les styles, dans une même soirée, on peut passer du dancehall à la techno, du disco à la musique folklorique. Le Covid a évidemment un peu donné un coup d’arrêt, mais même au niveau technologique, je trouve que c’est l’âge d’or. Je le compare vraiment à l’arrivée de la guitare électrique, ou des premiers synthés modulaires. Là où avant tu avais des synthés à 4000 euros très peu accessibles, énormes, aujourd’hui tu as un petit truc, ça coûte 500 euros et on peut le fabriquer en mode DIY. Donc je trouve vraiment qu’à ce niveau là ça a complètement explosé et ça s’en ressent musicalement.

Ce qui fait la force d’un projet aujourd’hui, ce qui fait que la personne va l’écouter à la fin, qu’elle va ressentir quelque chose, c’est quand tu assumes ton truc. Il faut assumer ses choix.

Gilb’R

Aujourd’hui, avec cette démocratisation technologique, il y a énormément de candidats pour assez peu de places finalement : quel conseil tu donnerais à quelqu’un qui compose ou veut monter un label ?

Pour moi c’est simple, mon conseil c’est de ne faire aucune concession et d’aller jusqu’au bout de sa démarche, même si les autres te disent que ce n’est pas terrible ou un peu fou, etc. Après quand tu travailles à plusieurs, soit tu travailles avec des gens qui sont dans le même délire que toi soit il faut que tu fasses des concessions. C’est pour ça que je travaille tout seul d’ailleurs, enfin du point de vue du label même si ça ne m’empêche pas d’échanger avec tout le monde. Mais si je veux sortir un truc je le sors, personne ne va m’en empêcher. Et pour moi c’est ce qui fait la force d’un projet aujourd’hui, ce qui fait que la personne va l’écouter à la fin, qu’elle va ressentir quelque chose, c’est quand tu assumes ton truc. Il faut assumer ses choix.

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Gilb'R Manifesto 21
Gilb’R dans les locaux de Radio Nova © Jean-Claude Chuzeville

Comment tu as vu évoluer le public et les artistes des musiques électroniques depuis les années 90 ?

Assez lentement. C’est vrai qu’aujourd’hui on sort un peu des clichés « je viens de banlieue je fais du rap », etc. Les gens se créent leur place. Et quand il n’y a pas assez de place, il faut prendre la place, la créer. Après j’espère que c’est appelé à s’assouplir avec le temps, que c’est une étape pour que tout un chacun puisse bientôt être représenté « naturellement » mais, aujourd’hui, il y a une nécessité d’être plus radical sur cette question de la représentation.

Dans ton travail de DJ et de production, est-ce que tu sens une responsabilité autre que purement musicale ? 

La manière dont j’essaie de travailler, alors ça va peut être te faire hurler, je ne veux pas que ce soit pris de manière péjorative, mais j’essaie de « m’approprier » la musique que je mixe, et d’en faire quelque chose de personnel, de faire en sorte qu’elle me ressemble. J’espère le faire avec respect. Quand tu le fais sincèrement, le problème ne se pose pas. Le problème se pose quand tu ne comprends pas la musique ou que c’est irrespectueux.

Tu as sorti récemment un album d’Emmanuelle Parrenin alors qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes sur ton label jusqu’ici. Est ce que c’est quelque chose qui entre en compte ?

Je t’avoue que cette question je ne me la pose pas. Je ne me pose pas la question de savoir si je signe une femme ou un homme. Si tu veux, je trouverai ça même insultant pour un.e artiste femme, juif.ve, noir.e d’être sélectionné.e pour cette raison. Peut être que dans 5 ans sur le label il y aura plus de femmes que d’hommes. Je ne sais pas si c’est à tort ou à raison mais non je ne me pose pas la question en tout cas.

Je connaissais la musique électronique bourgeoise en référence à Ed Banger et à la French touch versaillaise notamment mais, dans le descriptif de l’album, vous parlez de hipster ambient. C’est quoi ?

Ce qu’on voulait dire en fait c’est que ces deux dernières années, il y a eu une grande résurgence de l’ambient qui est devenu un peu hype et bon, Ivan (Smagghe), I:Cube ou moi on est là dedans depuis longtemps donc ça pourrait être vu comme le truc du moment alors que pas du tout.

Dernière question : ton album est à la fois inspiré des musiques club, avec des éléments acid et jungle, mais aussi très ambient justement, avec des tempos assez lents : où est-ce que tu aimerais le jouer en live ?

On est justement en train de réfléchir et de préparer le live, donc je ne sais pas trop mais certainement en club !

Image à la Une : © Raymond VAN MIL

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