Flèche Love. L’héroïne féministe qu’on attendait

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© Roberto Greco

Les mots fusent avec enthousiasme et créent une bulle de bienveillance autour de sa silhouette menue, enveloppée dans un grand manteau noir. Elle a de grands yeux doux mais brillants de détermination, et son tatouage immense qui couvre sa poitrine et ses mains lui donne une allure de guerrière. Avec sa voix puissante et sa présence envoûtante, Flèche Love a enchanté l’édition 2017 des Bars en Trans, où nous l’avons rencontrée pour une longue discussion sur le féminisme, la culture et la spiritualité.

Elle a dévoilé son premier titre solo « Umusuna » à l’été 2017 et on a pu y découvrir un univers esthétique singulier. Suissesse, Flèche Love, aka Amina Cadelli, faisait partie du groupe Kadebostany. Il y a un an, en janvier 2017, elle présentait au TEDxLausanne, un speech inspirant sur la sororité. Au carrefour de différentes cultures, Flèche Love semble pouvoir incarner une force généreuse d’empowerment. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si elle était à l’affiche de la troisième soirée « à définir dans un futur proche » au théâtre de La Loge.

J’ai envie que tout le monde se rende compte qu’il est exceptionnel.

Manifesto XXI – Pourquoi être allée chercher Rone pour ta première collaboration solo, qu’est-ce qu’il t’a apporté musicalement ?

Flèche Love : En fait je voulais me laisser le temps de préparer mes compositions, mes prods et je voulais collaborer. C’est par un ami commun qu’on s’est rencontrés, ça a été assez organique comme collab. Il m’a envoyé des sons, je lui ai répondu et ça a été super simple. Je connais bien son travail, j’aime beaucoup son morceau « Bora Vocal ». Alain Damasio avait l’habitude de s’enregistrer quand il écrivait et lui il a pris ces pistes-là et il en a fait un morceau, c’est à partir de là que je l’ai connu.

Et donc il y a un EP en cours de préparation ?

Il y a un nouveau morceau qui va sortir fin janvier 2018, un album courant octobre 2018. Comme tout est fait de façon artisanale, tout prend du temps et toujours un peu plus que ce que l’on imagine.

Quelles histoires tu vas avoir envie de raconter dans tes prochains titres ? Le premier semble très personnel. Quand tu chantes « Scars shining all over my body… », ça magnifie une expérience en particulier ?

J’ai plein d’histoires à raconter ! Mais « Umusuna » je le vois comme une chanson plus universelle dans le sens où je parle de beaucoup de potentialités. Je trouve que les gens, et moi incluse, on ne se rend pas compte combien on a de capacités incroyables et qu’on a chacun un chemin. À travers ce titre j’avais envie de dire que mes blessures sont devenues des étoiles, que finalement je me suis rendu compte j’étais l’univers, et j’ai commencé à m’accepter et accepter les autres. Ce n’est pas nécessairement basé sur une expérience précise mais plus sur une conscientisation. Je suis arrivée à un stade de ma vie où je n’étais pas forcément bien avec ce que j’ai vécu avant mais j’avais envie de me dire en fait « Ça va aller ».

Dans le rap je dis « I », mais aussi « We » et dans cet album je parle peu de moi en fait. Je parle d’autres personnes, de Camille Claudel, Reyhaneh Jabbari, Kurt Gödel, hommes et femmes, je raconte des histoires. Il y a Kali aussi, la déesse indienne. Mais je parle surtout de potentialités, et il y a des choses qui sont engagées féministes. Il y a plusieurs langues, l’anglais, le français, l’espagnol, un peu d’arabe. Je trouve la rage saine, je trouve sain que cette rage-là soit utilisée mais je ne veux pas rester que dedans, sinon moi je m’épuise. Donc pour pallier, je parle beaucoup d’univers pour tout le monde. J’ai envie que tout le monde se rende compte qu’il est exceptionnel.

Il faut inclure les différentes réalités dans notre raisonnement.

Tu as utilisé le mot conscientisation et ce n’est pas un hasard puisque tu as fait des études de genre, de post-colonialisme, d’ethnologie… L’universel pour toi c’est une forme de réponse à nos problèmes contemporains d’identités multiples ?

Oui je pense que c’est très important de s’inscrire dans l’universel. L’expérience personnelle est valable mais on risque parfois de se refermer aux autres si on ne reste que sur ça. Par exemple j’ai écrit une chanson qui s’appelle « Sisters », et le rap c’est un texte d’Audre Lorde, une féministe noire queer qui parle de la nécessité de comprendre qu’il n’y a pas un féminisme mais un féminisme pour chaque femme et chaque réalité. Ma réalité n’est pas la tienne, celle d’une femme noire n’est pas la tienne et c’est là où l’universalité est importante. Il faut inclure les différentes réalités dans notre raisonnement.

J’allais justement te poser une question sur ton TED Talk et sur la sororité que tu défends. C’est une posture critiquée parfois, notamment parce qu’elle invisibilise souvent le vécu des femmes racisées. 

Complètement. En niant l’expérience de tout à chacun, on nie aussi l’expérience collective. Il y a quand même eu un féminisme de la colonisation, celui du dévoilement des femmes en Algérie ou le « sauver ces pauvres femmes indiennes ». On fait des reproches au féminisme blanc impérialiste. C’est légitime qu’à un moment les femmes noires disent qu’elles peuvent parler pour elles-mêmes, que les femmes arabes disent « On veut parler pour nous-mêmes ».

Après attention c’est vite tentant de devenir spécialiste de tout, d’imaginer que tu peux parler pour tout le monde quand on te pose tes questions.

Surtout en tant qu’artiste c’est délicat de ne pas tomber dans cet écueil-là.

Complètement ! Et si je tombe dedans, j’espère qu’il y aura des artistes qui vont me le dire mais j’essaie d’y faire très attention. Ce n’est pas tant évident, moi ce que je fais c’est que je lis beaucoup sur d’autres réalités. Par exemple, Audre Lorde, bell hooks, chez les musulmanes Fatima Mernissi, Zahra Ali…

Ça dit quelque chose de ta façon de créer aussi. Pourquoi avoir fait appel à des derviches tourneurs dans ton clip ?

Ma mère est musulmane soufie et je suis très intéressée par le soufisme. J’ai grandi en tant que musulmane et je n’ai pas toujours trouvé ma place dans la religion. Quand j’ai commencé à lire sur le soufisme, Rumi, le conte des oiseaux, j’ai trouvé. Je parle beaucoup transe et je danse beaucoup. J’ai fait appel à des danseurs soufis parce que pour moi c’était la suite logique, pas parce que c’était joli et « folklorique ». J’ai fait un stage de danse soufie aussi. Quand j’étais petite j’ai vécu énormément de racisme à l’école et pour moi le soufisme est une optique intéressante pour rassembler les gens autour de la question de l’Islam. C’est cette volonté-là aussi, même si on vide souvent le soufisme de son sens pour ne garder que les derviches, mais il y a une vraie proposition politique.

Je me méfie de l’effet patchwork, qui mélange parce que « ça fait joli »…

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© Roberto Greco

J’aimerais que ma musique ait une approche un peu pédagogique.

Et tu empruntes aussi à d’autres cultures, tu cultives un genre de syncrétisme dans tes créations.

Moi je crois au terme religion dans son sens premier, latin religere, lier. Je pense qu’on est plusieurs à ne pas se retrouver dans une doctrine, surtout dans une génération de la mondialisation qui a accès à plus d’information. Je trouve ça extrêmement intéressant de mélanger mais toujours avec ce travail de conscientisation. Je me méfie de l’effet patchwork, qui mélange parce que « ça fait joli » de mettre une femme indienne dans un coin puis un homme albinos, une femme sans jambe parce que ça fait cool. Quand je parle de Kali, c’est que je suis partie en Inde, que ça me passionne.

Je vais dire quelque chose d’un peu bizarre mais j’aimerais que ma musique ait une approche un peu pédagogique. Je trouve cool d’apprendre des choses, moi je suis passionnée d’histoire… Et non, c’est bizarre ? (rires) En fait c’est dur en interview on parle tout le temps de soi alors qu’en parlant de spiritualité, tu rentres dans autre chose.

Avec les études de genre, j’ai compris que je n’avais rien compris à ce que c’était être une femme…

Non ce n’est pas bizarre ! La dimension spirituelle apparaît clairement dans ton premier clip.

« Umusuna » ça veut dire « le retour à la matrice », c’est un mot japonais archaïque. Je pense qu’on peut allier la colère, elle nous permet d’avancer. C’est drôle parce que chez les hommes la colère est perçue comme un moteur, et chez la femme c’est l’hystérie, tout ça… Moi je pense qu’on peut associer cette colère chez la femme, à une dimension plus forte de spiritualité, de divin. J’ai eu beaucoup de colère, pas de naître femme mais ce à quoi on me renvoyait. J’ai découvert récemment ce courant sur le féminin-divin, et de se ré-ancrer ça fait du bien.

Dans ton chemin de conscientisation, quelles sont les œuvres qui t’ont le plus marquée ? Moi c’est Mulan et King Kong Théorie

King Kong Théorie c’est évident oui ! Ça me donne envie de revoir Mulan du coup ! En fait j’ai eu différents électrochocs à différents moments de ma vie. À dix ans un homme m’a sifflée dans la campagne en Suisse et je ne comprenais pas ce qui avait fait que j’étais passée dans la sphère sexuée, j’ai trouvé ça très violent. Avec les études de genre, j’ai compris que je n’avais rien compris à ce que c’était être une femme, et j’ai fait mon premier travail sur le monde du porno.

Les quatre accords toltèques ça m’a pas mal aidée aussi. Le Prophète de Khalil Gibran m’a beaucoup touchée, c’est Le Petit Prince version Moyen-Orient. Miyazaki me touche énormément, à chaque fois que je regarde ses films je pleure. Ce qui est super touchant c’est que la majorité des films reposent sur des petites filles qui sont super courageuses. Miyazaki je trouve qu’il devrait être Président du Monde ou quelque chose ! Je l’aime trop, c’est le meilleur d’entre nous tous. (rires)

La suite des aventures musicales de Flèche Love est à suivre de très près en 2018…

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