Et si la France était complètement passée à côté du Kuduro ?

La communauté portugaise (une des plus grandes diasporas de France) nous a fait découvrir des œuvres artistiques merveilleuses : le cinéma engagé de Manuel de Oliveira, le fado mélancolique d’Amalia Rodrigues, les coups francs intergalactiques de Cristiano Ronaldo… Et puis en 2011, Lucenzo nous a offert “Danza Kuduro”. Et ainsi, la France obtient le premier contact avec le Kuduro, nouveau style musical lusophone.

Sept ans après, dans n’importe quel mauvais club de France, à l’écoute des premières notes, un public initié se met à danser une chorégraphie bien synchronisée, à en croire que le morceau ne passe uniquement pour faire bouger les bons élèves du tuto Youtube des meilleures chorégraphies affreuses. Et toujours sept ans après, quand on mentionne le Kuduro, on pense instantanément à ce morceau; ce qui relève de la même absurdité que placer Maître Gims et seulement Maître Gims, dans une conversation sur l’histoire du Hip-Hop en France. Mais alors qu’est ce que le Kuduro?

La recette du Kuduro est simple : des kicks “breakés” (parce qu’il faut danser un peu tout de même), un peu de percussions d’origine africaine, et saupoudrez le tout de sonorités électroniques. Du côté “Vocals”, un flow saccadé, régulier et très technique. En résumé, l’intensité du Kuduro réside donc dans son rythme plus que dans sa mélodie. Un très bon exemple de musique populaire qui se rapproche beaucoup plus de l’essence du Kuduro que le morceau de Lucenzo serait Tchiriri de Costuleta

La version 1.0 du Kuduro a été inventée en 1996 en Angola par Tony Amado. Même si la version bêta de ce style était relativement différente de ce qu’elle offre aujourd’hui, le package “Musique + Danse” était déjà là. Ce Tony a inventé cette danse de type un peu ivre en référence à notre bon vieux JCVD en forme des années 1980 (“Un jour j’ai vu un film où Jean-Claude Van Damme dansait en étant saoul. Il était tellement raide. J’ai repris ses pas, accéléré un peu la cadence, et c’est ainsi qu’est née la danse.”). Donc premier point à noter, le kuduro est la danse des gens déchirés.

Au début boycotté par les médias (comme tout bon mouvement musical intelligent underground), il commence à se populariser dans les années 2000 au Portugal, Cap Vert, Brésil ou le Mozambique avec des artistes de plus en plus nerveux sur scène, de Propia Lixa à Noite e Dia, en passant par Gata Agressiva. Les style évolue donc du zouk vers des morceaux mélangeant culture latine et africaine.

Mais tous ces groupes gardent une notoriété locale et communautaire. Il faut attendre 2008 pour voir arriver le porte étendard du Kuduro sur la scène internationale: Buraka Som Sistema avec son second album Black Diamond. Originaire d’un quartier de la banlieue nord de Lisbonne, le groupe d’origine angolaise démocratise le Kuduro au Portugal, en Europe puis dans le monde entier avec des tubes comme « Kalemba (Wegue Wegue) » ou encore “Yah!”. On retrouve également dans Black Diamond des morceaux proches de la dub (« Quando Lisboa ») ou même des morceaux quasiment uniquement instrumentaux (« New Africas »). Ils collaborent même avec la chanteuse british M.I.A. sur le morceau “Sound of Kuduro” et invitent les Black Eyed Peas en 2010 lors d’un concert pour soutenir l’équipe nationale portugaise lors de la coupe du monde organisée au Brésil.

Buraka Som Sistema est exemplaire sur sa créativité combinée à sa notoriété dans les pays friands de Kuduro (il est presque impossible de ne pas entendre un de leurs tracks dans n’importe quel club portugais, même encore de nos jours), et est également la preuve que la France est complètement passée à côté d’un des styles musicaux underground les plus intéressants de ces dernières années, au profit d’un tube commercial médiocre qui a tué le genre à peine né en France. Lâchez donc la chorégraphie mécanique de Lucenzo et redécouvrez le Kuduro (le vrai) dans ce live Boiler Room de Buraka Som Sistema d’il y a trois ans.

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