“Très Nostalgique”. L’Ovni vidéo qui détourne Internet

raphaelpfeiffer

C’est sur Instagram que nous avons découvert « Très Nostalgique ». Cette vidéo d’à peine trois minutes réalisée par Raphaël Pfeiffer et Elora Thevenet avait un air de blague atterrie en story, comme les milliers d’autres qui au quotidien détournent l’outil en exploitant tout son potentiel comique.

En dépit de la durée très réduite du film, plusieurs questions ont surgi. Du mauvais goût, des images tellement léchées qu’elles donnent le tournis, un animal très cute et des jolies filles à la bouille ennuyée et désillusionnée, le tout sur un son de Casual Gabberz. Tout est fait pour séduire les enfants d’Internet, à la fois exigeants et résolument second degré. Certains ont qualifié ce type d’œuvres de « post-internet ». Une galaxie de contenus qui se jouent du net tout en le maîtrisant parfaitement.

Une approche esthétique qui méritait d’être élucidée.

Comment vous est venue l’idée de reprendre les phrases du site lesbeauxproverbes.com ?

Raphaël Pfeiffer : En les citant on a cherché à souligner de manière amusante l’absurdité de l’omniprésence des systèmes de co-validation des campagnes de lancement d’aujourd’hui.

Elora Thevenet : Ce site est un véritable sanctuaire de citations et de proverbes, il nous a été utile. Cette illustration verbale s’est faîte de façon ludique. Nous sommes nombreux à aimer les messages évidents de ces proverbes simples mais peu à oser l’affirmer.

Votre esthétique pourrait être définie de « post-internet ». Cet adjectif, de plus en plus utilisé en matière de vidéo, correspond à quoi selon vous ?

RP : Je pense que ce terme est de plus en plus difficile à employer. Si on regarde des artistes comme Jon Rafman ou Amalia Ulman dont l’esthétique a souvent été qualifiée de “post-internet”, on se rend compte qu’il y a davantage une proximité dans les problématiques de fond que dans la mise en place d’une esthétique avec des codes identifiés. Plutôt que de parler d’esthétique post-internet je pense qu’on devrait davantage s’intéresser à un cadre de réception post-internet. Parce que c’est souvent précisément cette enveloppe contextuelle qui va donner à l’œuvre son sens.

ET : Que nous le voulions ou non, un courant absorbe souvent sa génération. Sans chercher à l’être, nous sommes dans la vague d’une esthétique qualifiable de “post-internet”. L’évidence du mot “post-internet” découle de la justesse de ses racines. Oui, notre génération a grandi avec internet. Née en 1991, la même année que le WEB, je n’ai jamais connu un monde sans lui. Je suis issue d’une culture où internet est si influent et puissant qu’il a un impact évident sur nos vies et nos créations. Le web est une extension de soi, un outil de communication, un repère, un divertissement et pour certains le remplacement d’une vie décevante. Nous sommes une génération “post-internet”, affirmer le contraire reviendrait à renier nos origines.

Nous vivons dans une oscillation ambiguë et fragile permanente entre le réel et le virtuel. Le hérisson, propulsé de l’animal sauvage piquant, au mignon Pokémon tout doux, en est l’allégorie.

Votre vidéo est en format 1:1. Est-ce que c’était pour mieux passer sur Instagram ? En tant que vidéastes, avez-vous une pensée « réseaux sociaux » ?

RP : Effectivement il y a eu une citation du format 1:1 d’Instagram, mais je pense que plus largement on est dans une réflexion sur la ré-appropriation de l’image sur Internet. On a conçu cet objet comme quelque chose qui invite à être détourné, à être séparé en screenshots, réutilisés et détournés. D’où l’importance de ces citations et de ces éléments visuels qui peuvent fonctionner hors contexte.

ET : Nous voulions faire un film pour le diffuser sur Instagram, qui est devenu un film au sujet d’Instagram. Nous évoquons la nostalgie, mood moderne, que l’on partage avec nos contemporains utilisateurs de ce réseaux, qui postent le passé, créant des blocs virtuels pour soutenir leur identité. Comment aurions-nous pu parler d’Instagram sans y incorporer ses re-stas incontestables ? Les filles et les animaux. Les filles sont nos utilisatrices et le hérisson est leur trophée “cute” de retour de la chasse aux images. Cette créature, extraite de son environnement naturel pour arriver dans un lieu virtuel dénué de contexte est exactement le chemin que suivent les images sur une page Instagram. Nous mettons à l’image un cycle de vie, celui d’Instagram. 

La construction du mauvais goût a t-elle remplacé la recherche du beau ?

RP : Au contraire, Je pense qu’on est précisément dans une recherche d’une forme de beau naïf. Dans ce film on a cherché à assumer l’émotion que nous procurent des images ultra kitsch, ce “mauvais goût” qu’il était interdit d’aimer, mais qui nous touche profondément.

La construction du mauvais goût est donc davantage une conséquence de la recherche du beau.

ET : Le beau est une notion éphémère qui rallie et conforte une majorité dans son époque. Pour transiter et redéfinir le beau il faut bousculer son concept et oser le mauvais goût. Mais en quoi Pierrot le hérisson serait-il de mauvais goût ?

* (Tim Berners-Lee l’a inventé en 1989 mais l’a démocratisé deux ans plus tard. Pour la première fois le monde pouvait se connecter. Qui dit interaction dit vie, dit naissance d’une conscience, et élit 91 comme l’année où internet est né)

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