La Fraicheur, prophétesse d’un nouvel ordre techno et politique

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© Chris Philipps

Si on devait formuler une prédiction au sujet du premier album de La Fraicheur, c’est qu’il éveillera de nombreuses consciences avec une grâce rareLes neufs morceaux de Self-Fulfilling Prophecy font résonner l’écho d’un futur proche où la musique et la fête joueront un rôle clé dans la (re)constitution d’actions collectives sincères

Self-Fulfilling Prophecy est un mix subtil entre des titres mystérieux, une recherche sonore pointue, et des compositions très affirmées, tant au niveau du rythme que des messages politiques. Pour cet album La Fraicheur a su créer des mélodies idéales pour le dancefloor, captivantes et entrainantes, mais aussi travailler  avec brio des samples de discours pour qu’ils fassent corps avec sa musique. Composé entre Berlin et Detroit où La Fraicheur a séjourné en résidence auprès du légendaire Mike Banks, ce disque claque comme un manifeste politique et esthétique. Elle nous en a parlé, avec un débit passionné, avec le flow de celles qui refont le monde à coups de bons kicks et de bons mots.

Manifesto XXI – Pourquoi ce titre de Self-Fulfilling Prophecy ? La prophétie à laquelle il fait référence est-elle annonciatrice  d’une fatalité ? Ou, au contraire, est-ce le manifeste d’un nouveau monde à venir ?

La Fraicheur : La prophétie auto-réalisatrice, c’est le concept qui veut que comme tu annonces quelque chose, ça va effectivement créer les conditions pour que ça arrive. J’ai choisi ce titre aussi bien pour des raisons politiques que personnelles. Il était très important pour moi de répondre aux prophéties auto-réalisatrices d’aujourd’hui : par exemple, l’élection de Macron, que tous les médias avaient annoncée. J’espérais aussi que les idées que je mettais dans mes morceaux créent les conditions pour qu’effectivement un changement arrive. Tous les morceaux politiques ne sont pas là que pour pointer du doigt des problèmes : à chaque fois, il y a soit un angle d’espoir, soit quelque chose pour expliquer que le sort est entre nos mains. J’espère que les choses que j’annonce dans l’album vont se mettre en place. Il y avait aussi une raison purement personnelle. À un moment, je me suis dit que j’allais faire cet album, sans savoir dans quelles conditions ni si je serais capable de le faire. Je savais que si je l’annonçais, j’allais le faire : et l’album est arrivé.

Tous les morceaux les plus politiques ont des samples : avec ce procédé tu t’imagines une grammaire de musique électronique engagée ?

Pour moi, la musique a toujours été politique, que ce soit le hip-hop d’IAM, que ce soient les Riot Girls ou le punk. En fait, c’est utiliser l’environnement du club pour éveiller les consciences. Avec les prémices des morceaux politiques de l’album, je prends le contrepoint de ce qu’avait dit le patron de TF1, Patrick Lelay, qui disait que son boulot étaient de vendre du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola ; donc de créer des programmes tellement débiles que quand la pub arrive tu n’es qu’une toile vierge qui se laisse imposer un message. Quand tu danses, tu as le temps de  cerveau le plus disponible qui soit – que tu as choisi en l’occurence -, c’est ton moment de transe, de méditation. En tout cas, pour moi, c’est le moment où je suis la plus sereine. Et si les gens me donnent ce temps, en tant que DJ je vais en profiter pour véhiculer des choses. Surtout l’éveil politique. Je ne fais pas des morceaux pour que les gens soient d’accord avec moi. Je fais des morceaux pour que les gens se disent : « Ah, tiens ! j’avais pas pensé à ça. »

J’éprouve juste le besoin que les gens se réveillent – même si c’est sur une ligne différente de la mienne, très bien ! -, mais je veux juste qu’aujourd’hui les gens s’engagent.

Dans « The New Is Not Born Yet », le discours est extrait de quoi ?

C’est Lorenzo Marsili, un activiste, chercheur et directeur d’un think tank italien, European Alternatives, qui travaille sur des méthodes alternatives en politique. C’était une interview qu’il avait donné pour Rising Up with Sonali, un media alternatif américain. Il parlait du G20 à Hambourg. Il se trouve que j’habite à Berlin, et que ce G20 s’est passé dans un climat de violence.

C’était tellement tendu qu’il a été très clair très vite, et pour tout le monde – y compris la presse allemande conservatrice -, que l’usage de la force n’était pas nécessaire. J’ai eu envie d’en parler. Je me suis renseignée et quand je suis tombée sur cette interview, qui part de la situation du G20 pour expliquer comment les dynamiques du capitalisme néolibéral et la montée des mouvement d’extrême droite sont intrinsèquement liées – puisqu’elles créent les conditions économiques, culturelles et sociales qui mettent les gens dans des situations de désespoir et d’abandon telles qu’ils cherchent des solutions alternatives. Et, plus l’extrême droite monte, plus l’establishment néolibéral se pose comme la solution. Donc les deux sont dans une relation incestueuse : ils ont besoin l’un de l’autre. C‘était tellement clair, que c’était LE moyen pour moi d’expliquer. Quand j’essaye d’expliquer les ravages du capitalisme à ma famille ou à des gens avec qui je ne suis pas d’accord, ce n’est pas toujours facile !

Tu es très engagée, au quotidien aussi, dans les soirées que tu organises à Berlin. Tu t’es beaucoup mobilisée pour la manifestation contre l’Alternative für Deutschland (ndlr : AfD, le parti d’extrême droite allemand). Est-ce lié à la scène locale d’outre-Rhin, qui serait plus politisée que la scène française ?

Cette contre-manifestation était particulièrement touchante et puissante, parce qu’elle était assez unique par sa forme et par sa popularité. On était 70 000. Pour être honnête, y a un paquet de manifestations qui se mettent en place contre les néo-nazis car, malheureusement, ils peuvent défiler au nom de la liberté d’expression. Mais toutes les manifestations n’ont pas eu cet écho-là. Y a eu beaucoup de manifestations en soutien aux réfugiés, contre Trump… À Berlin, les gens manifestent beaucoup, mais en très petit nombre.

Pourquoi, alors, cet engouement sur cette manif en particulier ?

Ça a marché cette fois parce qu’on a utilisé la tehno comme moyen de mobilisation. Et je pense que, pour beaucoup, l’AfD appartient au reste de l’Allemagne. Dans notre bulle créative, cosmopolite, queer, on se met toujours en décalage avec le reste du pays. Donc, quand le parti a décidé de venir ici, je pense qu’il y a eu une réaction du style « pas chez nous, c’est notre territoire! ». Et puis l’AfD, il y a quelques mois, a voulu faire passer une loi pour réguler l’ouverture du Berghain : là, les gens se sont dits qu’en fait l’AfD pouvait avoir un effet sur notre vie quotidienne. C’est malheureux de constater qu’il faut attendre que les gens sentent leur privilège attaqués pour réaliser l’ampleur de la catastrophe annoncée qu’est l’AfD, mais ça a aussi réveillé pas mal de gens.

J’ai l’impression qu’il y a une sorte d’accélération exponentielle des catastrophes, et que les gens sont en train de prendre conscience de ce qui est en train de se réaliser, et de l’enjeu global que cela contient. 

Pourquoi tu commences l’album sur ce premier titre « Renegade » ? Ça dit quelque chose de toi ?

C’est le morceau le plus atypique de ma création musicale. J’ai fait plein de choses, mais du 90 BPM pas fait pour les clubs ni pour danser, ça, j’avais jamais fait. C’est un des premiers morceaux que j’ai composés, et il était tellement différent des autres que je n’étais pas sûre de le mettre sur l’album. Jusqu’au jour où Mike Banks, qui m’a accueillie en résidence à Detroit, m’a emmenée faire une tournée de la ville en voiture à 2h du matin, la veille de mon départ, pour me raconter sa ville. L’ambiance de Detroit la nuit, comme ça, pour moi c’était pile ce que l’on aurait pu mettre dans la voiture. Et, quand j’ai envoyé l’album à Mike, le premier titre sur lequel il a accroché c’est celui-là, parce qu’il colle à la ville. Je l’ai mis en début d’album, parce que je suis connue comme une DJ techno, qu’il a été dit assez tôt que l’album était en train de se faire à Detroit et que les gens s’attendaient, je pense, à un disque techno et pas à un tel morceau.

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© Chris Philipps

Qu’est-ce que cette ville t’a apporté dans la construction de ton album ?

Detroit m’a apporté la possibilité de trouver mon son.

J’y suis arrivée avec des démos, avec un peu tous les styles, sans trop savoir à quoi ressemblerait l’album. Et, en arrivant là-bas, je me suis mise à faire beaucoup de musique, avec une légèreté que je ne me connaissais pas et qui est sans doute lié au luxe de la résidence d’artiste. Tous les morceaux que j’ai crées dans la première semaine ont résonné avec certaines de mes démos et, d’un coup, le son de l’album est devenu clair pour moi.

C’est quoi le son du Detroit que tu as vécu ? Comment caractérises-tu ce paysage sonore ?

Le son de Detroit, pour moi, c’est d’avoir pu faire tous mes field recordings. Avant de partir, j’ai fait des contact microphones (qui ne captent pas les vibrations de l’air) grâce à une musicienne expérimentale allemande. Donc je me suis beaucoup baladée dans des usines abandonnées, mais pas que. Detroit, ce n’est pas que l’abandon, c’est aussi une renaissance. Donc, pour moi, c’était important d’enregistrer des sons du decay et de la reconstruction. Dans tout ça, il y a des sons métalliques, un adjectif qualificatif lié au vert avec lequel j’ai eu beaucoup de plaisir à jouer. J’ai presque eu un rapport de remix avec, c’était très ludique.

Le son de Detroit, c’est aussi celui des grands DJs qui font du pass pass avec de la techno : j’ai pris des grosses claques en technique. Ah ! oui, aussi, le son de Detroit c’est la variété. C’est là qu’est née la techno mais tu as beaucoup plus de “sectarisme musical” à Berlin qu’à Detroit. La culture musicale de ces gens-là, c’est d’embrasser la diversité des musiques électroniques. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le son de Detroit c’est pas le son du traffic, parce qu’il n’y a plus beaucoup de monde pour la superficie de la ville ! Mon premier choc sonore, ça a été d’entendre plus d’oiseaux que je n’en ai entendu nulle part ailleurs…

C’est quoi les sons sur « Plant 21 » ?

C’est des sons que j’ai enregistrés dans une usine qui porte ce nom – du groupe Ford -, qui se trouve à deux pas des locaux d’Underground Resistance. Tous les sons, à part la basse et le kick, ont été attrapé dans cette usine.

Ça veut dire quoi pour toi l’arrivée chez InFiné ?

J’ai senti un poids s’enlever de mes épaules, parce que j’ai toujours mené ma carrière seule. J’ai toujours été DJ mais passée la trentaine, je me suis dit que les DJs c’était comme les sportifs de haut niveau : y a une date de péremption, surtout pour les femmes. Si tu veux continuer, il faut passer au niveau supérieur parce que sinon ça va commencer à décliner gentiment. Donc à ce moment j’ai tout lâché et j’ai tout porté, quand ils m’ont dit « Banco ! On sort ton album. » Je me suis sentie légère : ça permet de me concentrer sur autre chose, en étant épaulée. Y avait aussi un petit côté “légitimitée”, de me dire que, peut-être, ma musique était suffisamment bien pour finir être distribuée par InFiné. Je me suis sentie comprise, ça me rend fière.

Mon album n’est pas que techno : je voulais un album qui fasse comprendre la nécessité d’une diversité de la musique électronique. Qu’elle ne soit pas là que pour faire danser.

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© Chris Philipps

Y a deux ans dans une autre interview, tu nous disais qu’à part composer, tu lisais aussi beaucoup. Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

J’ai commencé un Fred Vargas, là, pour me remettre à relire en français. Avant, j’ai lu le bouquin d’Angela Davis, Freedom Is a Constant Struggle, où elle parle de l’intersectionnalité des luttes – qui est, pour moi, le mouvement social ou activiste le plus pertinent et puissant qui puisse être aujourd’hui. Que tu parles des Noirs américains de Ferguson qui se font buter dans la rue, ou que l’ont voit les Palestiniens occupés sur leur terre, ou des homosexuels en France qui n’avaient pas droit au mariage il y a encore trois ans et qui n’ont toujours pas le droit à l’adoption… Qui est l’oppresseur, pour toutes ces personnes-là ? Toujours le même – désolée – : le patriarcat capitaliste, blanc, européen, postcolonial. Je conseille à n’importe qui de le lire, parce que c’est ultrasimple.

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