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Cœurs Purs. Le cinéma italien à nouveau dans la rue

Cœurs Purs. Le cinéma italien à nouveau dans la rue

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Nourri de films à cheval entre fiction et documentaire, des films des frères Dardenne et du néo-réalisme italien, Roberto De Paolis aime le cinéma sans filtres. Pour lui, un film est un instant de réalité à l’écran. Au point que le spectateur est amené à se demander si le jeu ne serait pas plutôt une intrusion dans l’intimité des personnages.

Dans son premier long, Cœurs purs, découverte de la Quinzaine des Réalisateurs 2017, Roberto De Paolis arpente les rues des banlieues de Rome, si peu filmées et si peu explorées. Mais le film n’est pas une chronique sociale et dénonciatrice, raison pour laquelle la critique française est parfois passée à côté, habituée aux drames sociaux un brin manichéens.

Avant d’être politique, le nouveau cinéma italien se veut intimiste. Sur un fond social, ce sont les vies des gens que l’on suit. Ce cinéma du réel et de l’intime, que le film Fiore de Claudio Giovannesi avait déjà exploré, n’est pas sans héritage en Italie.

Au fond, comme le souligne De Paolis lui-même, Rossellini, dans son livre Mon après-guerre, avouait ne pas suivre ses scénarios et ne se fier qu’à ses personnages. Plus que l’acteur, c’est à vrai dire la personne en elle-même que le cinéaste suivait. Il abandonnait son film pour ne suivre que la pureté du geste spontané et la vérité brute.

Le jeu d’acteur dans Cœurs Purs est empreint d’une certaine spontanéité. Comment l’as-tu travaillé ?

Je recherchais des acteurs disponibles à faire un travail très profond de recherche et d’improvisation. L’idée était de faire un film qui laisse une grande part à la spontanéité des personnages. Certaines scènes sont totalement improvisées, donc nous n’avons pas travaillé vraiment avec le scénario, mais en partant d’un long travail de préparation pour qu’ils vivent leurs personnages de manière authentique.

Les scènes sont pour moi une question de circonstances quand on filme dans la rue.

Comment on amène un acteur à devenir carrément son personnage, dans un film qui se veut presque documentaire ?

En se plongeant totalement dans son univers. Par exemple Selene Caramazza, qui interprète Agnese, a passé plusieurs mois à l’église, elle a commencé à prier et à suivre la communauté religieuse. Elle a fait des pèlerinages. Lui, de même. Il a vécu dans la banlieue et fréquenté beaucoup ces quartiers. J’ai fait des années de recherche pour ce film, je voulais que les acteurs fassent de même.

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Tu parles de « documentaire » pour définir ton film. Comment on filme un documentaire de fiction ?

Le scénario part d’un fait réel. Un article que j’avais lu dans un journal qui parlait justement d’une fille très religieuse qui avait accusé un rom de l’avoir violée lorsqu’elle a perdu sa virginité. Dans le quartier s’était ensuite déchaînée une vendetta contre la communauté rom. Le fait est que je ne connaissais rien à cette communauté, ni à la vie dans une paroisse. J’avais besoin de vivre et de comprendre ce dont j’avais envie de parler.

Le film est ancré dans la réalité. Il s’est fait en explorant le quartier. Les personnages et les actions sont venus en vivant avec toutes ces communautés.

L’histoire du parking est issue d’une rencontre. Sans cette rencontre, je n’aurais jamais pensé à cela. De même, le récit des parents de Stefano qui sont virés de leur appartement est inspiré d’une chose qui est vraiment arrivée pendant que nous faisions le film.

Pourquoi cette envie de filmer la rue ? Tu n’as pas eu peur de faire un film « social » déconnecté de la réalité ?

Pour moi, faire un film c’est se mettre en danger. Sortir de soi. Aller jusqu’au bout de quelque chose qu’on ne connaît pas. La rue était un terrain de jeu parfait.

Documentaire, rue, spontanéité, la caméra épaule s’est imposée comme une évidence…

Oui. J’aime beaucoup la caméra épaule. Elle était surtout nécessaire. Avec l’improvisation, tu ne peux pas faire autrement. Les acteurs te surprennent sans cesse, ils vont là où tu ne t’y attendais pas. Il faut pouvoir suivre son propre film.

Donc pour le choix des lumières, tu as suivi la même démarche ?

Oui, j’aime la lumière naturelle. Sans artifices. Et puis les acteurs n’auraient jamais pu respecter ça. Simone (Simone Liberati dans le rôle de Stefano) a improvisé tout le film presque.

Le réalisme de ton film met en lumière des contrastes. Rien n’est manichéen. Tu ne défends personne. Tous ces mondes portent en eux leur cruauté et leur beauté. Eglise, rom, dealers… Ils sont tous victimes et bourreaux. Alors, où se trouve la pureté ? N’y aurait-il pas plus de pureté dans le réel que dans le récit imaginaire ?

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La pureté se trouve au-delà du bien et du mal. Je pense que l’histoire d’amour apporte cette vérité, cette évidence. Les deux amants ont chacun leurs zones d’ombre et les rôles s’inversent constamment, laissant place à ce qui les rapproche. Un sens de justice. Le film commence avec cette jeune très catholique qui vole un téléphone. Le vigile, Stefano, la poursuit mais ensuite, il la pardonne et la laisse partir. Ce pardon est crucial car il permet à Agnese de voir en Stefano un être capable de pureté de cœur et à Stefano de cerner l’humanité d’une fille prise dans ses contradictions.

On pourrait dire que la pureté de ces deux personnages vient de ce contraste entre « tendresse » et « violence ». On a dit de ton film que les personnages étaient un peu stéréotypés, la femme-ange et le bad boy. Il me semble que tu as eu envie de montrer autre chose par des nuances…

Oui, je pense que cette dualité vient aussi du rôle de la mémoire collective des hommes, qui véhicule une injonction à la violence. Pendant des millénaires, les mâles ont été agressifs. Néanmoins, mon personnage masculin est habité par autre chose, il dépasse cela. C’est un garçon moderne et je vois en lui une nouvelle manière d’être homme en oubliant son héritage de violence. Alors oui, peut-être que mes personnages incarnent une certaine vision de la féminité et de la masculinité.

Comme le dit le prêtre, l’amour c’est devenir un peu l’autre. Je pense que c’est ce que ces deux jeunes amants font.

Tu n’as jamais voulu, par exemple, critiquer l’église ?

Au départ, si. Mais ensuite en traînant à la paroisse, j’ai découvert des paroles et des gens intéressants d’un point de vue philosophique. Je suis peut-être devenu un peu catholique. En tout cas, je me suis rendu compte que là n’était pas la question.

Quels paysages as-tu envie de filmer ? De quels gens as-tu envie de parler ?

J’aime les histoires que personne ne raconte. Donner la parole à ceux qui ne peuvent pas parler, ni filmer. Le cinéma est un truc de bourgeois, on le fait parce qu’on peut le faire. Dans une banlieue, les jeunes ne peuvent pas se mettre à raconter leur vie. Parce qu’étudier le cinéma c’est un privilège. Je ne connaissais pas le monde dont j’ai parlé. Il faut raconter les histoires de ceux qui ne peuvent pas raconter.

Et l’amour ?

L’amour ça ne s’explique pas. Même pas dans un film. C’est mystérieux, pourquoi deux personnes ont autant envie d’être ensemble. Deux personnages amoureux à l’écran donnent l’impression que les scènes de tendresse pourraient continuer pendant des heures.

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