Art contemporain. Le drone est-il l’avenir de l’œil ?

Manifesto XXI
Vincent Ceraudo, Paris City Ghost, 2015 © Nadia Rahbi La Station - Gare des Mines

Dans le cadre du festival Métamines, qui explorait récemment les « imaginaires du grand Paris », les commissaires Sarah Ihler-Meyer et Clément Postec furent conviés à présenter Embrasser – dans l’oeil du drone, exposition montrée à la Station – Gare des mines. Le plasticien Vincent Voillat, accompagné du  musicien Kerwin Rolland, ont profité du vernissage pour donner à voir Perizener, performance aérienne. Rencontres et choses vues.

Une petite centaine de convives s’attroupent au couchant, ce vendredi soir, dans la cour de la Station – Gare des Mines. Face à nous, un écran encore noir. Attendue tout le jour, une pluie fine vient de s’inviter, quelques minutes avant l’ouverture. Anecdotiques ailleurs, sinon pour les frileux et les porteurs de résilles, ces gouttes chargent l’atmosphère d’une tension presque dramatique. Décollera-t-il, ce drone dont on doit suivre les pérégrinations au-dessus de la proche zone périphérique ? L’intempérie vient perturber les plans millimétrés d’un projet initié il y a près de deux ans. Et l’on imagine Vincent Voillat, non loin de là, du haut de sa tour de contrôle, sonder les cieux autant que l’avis de l’opérateur chargé de piloter l’engin.

L’écran s’anime : le drone finalement s’envole ! Nous le suivons dans une zone intermédiaire, le long d’un chemin encore immobile. Bientôt, des silhouettes, des combinaisons blanchâtres et des lampes torches s’agitent dans l’espace, auscultent carcasses de véhicules et environs, disparaissent et reviennent, dans un ballet qui alterne les prises de vue en surplomb et celles à hauteur d’homme. La diffusion glitch, tressaute ; le public fait de même. Malgré ces alarmes, l’aéronef tiendra bon. Il suivra la chorégraphie imaginée par Vincent Voillat, dont les danseurs sont autant les hommes, les sculptures tribales autour desquelles ils se meuvent, et l’espace urbain dans lequel l’ensemble évolue. « Le drone, par la multiplicité des prises de vue qu’il offre, permet d’appréhender la ville à une échelle topographique autant qu’humaine, et permet ainsi d’en dévoiler les flux. Il induit un rapport sensible au territoire. Onirique, même, par l’élévation », précise l’artiste.

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Vincent Voillat & Kerwin Rolland, Perizener, 2018 © Nadia Rahbi, La Station – Gare des Mines

Le drone est apparu récemment dans l’imaginaire commun. Dans un premier temps par son usage originel, qui fut militaire : reconnaissance, surveillance, frappes. L’aspect anxiogène du drone – cet « objet violent non identifié » , selon le philosophe Grégoire Chamayou – n’est pourtant pas le thème central de l’exposition imaginée par Sarah Ihler-Meyer et Clément Postec. « Par delà sa dimension militaire, qui y est spontanément associée,  le drone a permis aux artistes d’explorer de nouvelles modalités du regard. Cette question du régime optique qu’induit l’utilisation du drone est au cœur de notre proposition », explique Sarah Ihler-Meyer. Les cinq vidéos d’artistes présentées – et de belle manière – dans les entrailles de la Station, sont ainsi autant d’explorations des capacités du drone à produire des images neuves, à « embrasser » les paysages qu’il survole et qu’il nous donne à voir.

Dès l’entrée de l’exposition, la pièce de Vincent Ceraudo illustre les propos des commissaires. À travers l’exploration d’une reproduction de Paris à Hengzou (Chine), Paris City Ghost joue avec nos échelles de représentation, jusqu’au songe éveillé. « Vincent Ceraudo scrute les états de conscience modifiés, cette vidéo tire profit du drone pour restituer cette logique du rêve », nous éclaire Clément Postec. Un peu plus avant, Capucine Vever nous emporte avec Rupa Nigra, vidéo contemplative d’une vingtaine de minutes.  Arpentant des territoires immaculés, des océans lunaires, un narrateur erre le long de plans-séquences magnétiques, et ne se dévoile qu’à travers quelques lignes évoquant son rapport distendu à l’espace et au temps. Magnétique, ce narrateur l’est tout à fait, puisque Capucine Vever donne ici voix et regard au pôle nord, entité immatérielle, certes, mais aux influences globales. Cette errance filmée, c’est celle des 55 kilomètres que le pôle parcourt chaque année, des terres australes du Canada à la Sibérie. « Le drone permet ici de jouer sur l’ambiguïté d’une narration qu’on sait ne pas être humaine, sans être toutefois capable de la définir. Le cadrage embrasse des étendues vastes autant que des détails infimes, et nous montre ainsi un lieu qui n’en est pas un », poursuit Sarah Ihler-Meyer.

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Capucine Vever, Rupes Nigra, 2018 ©Nadia Rahbi, La Station – Gare des Mines

Au même étage, Fabien Giraud et Raphaël Siboni montrent The Unmanned – 2045 – The Death of Ray Kurzweil. Dans un monde post-humain, où la singularité de la machine est advenue, on suit l’errance du célèbre transhumaniste, et de son fils, scrutés par l’œil parfois convulsé du drone.

À ce moment du parcours, nous prenons la mesure du parti-pris des commissaires par une observation minutieuse : pas une fois, dans une exposition lui étant consacré, on ne voit le drone apparaître. L’objet s’efface derrière l’outil de captation. Parti-pris avoué – il est ici question d’embrasser, le territoire, le monde. Toutefois, cette prédominance du drone comme régime optique, par delà les enjeux éthiques, sociaux, qu’il a pu poser et qu’il posera bientôt, nous tiraille.

Certes, la question du drone comme engin militaire a été maintes fois rebattue – on regrettera que l’installation de Martin Le Chevallier, qui aurait contribué à traiter cet angle, n’ait finalement pu être montrée. Le drone s’apprête à entrer dans une ère nouvelle, celle où sa présence physique devrait devenir pour nous une rupture, et bientôt une habitude, à mesure qu’il deviendra moyen logistique et commercial à l’échelle industrielle (en témoigne les 65 brevets déposés depuis trois ans par Amazon). Voire une source nouvelle de terreur terroriste, préfigurée par cette anxiogène dystopie imaginée par un professeur de Berkeley, spécialisé en intelligence artificielle. Passer sciemment à côté de ces enjeux est un choix curatorial fort, discutable peut-être dans la mesure où peu d’expositions se sont jusqu’ici emparées du sujet. Les commissaires assument ce choix. « Il existe bien évidemment une dichotomie entre l’image lisse, esthétisante, des plans captés par le drone, et le potentiel de dangerosité dégagé par l’objet », abonde Vincent Voillat. « Dans sa dimension matérielle, il est difficile d’appréhender le drone », poursuit-il. C’est en plongeant au sous-sol de la Station, à la rencontre de la vidéo d’Omer Fast, qu’une partie de ces questionnements trouvera un prolongement.

Five Thousand Feet is the Best forme une boucle hypnotisante. La vidéo d’Omer Fast alterne l’interview fictive d’un pilote de Predator – meurtri, hagard, au point de ne donner pour réponses que des prétextes à de savoureuses digressions – celle, bien réelle et floutée, d’un véritable pilote, ainsi que des plans de surveillance de banlieues pavillonnaires américaines. En jouant sur l’ambiguïté géographique du pilote, dirigeant depuis une base du Nevada des frappes au coeur du Moyen-Orient, où les cibles terroristes se confondent ici avec une famille américaine en fuite, Omer Fast déploie une œuvre magistrale, déroutante. Elle nous parle de l’utopie originelle du drone comme arme militaire « propre », qui épargnerait des morts inutiles aux soldats comme à leurs cibles, puisque le corps militaire, malgré les milliers de kilomètres qui le sépare de sa frappe, se voit meurtri dans son âme et dans sa chair, tandis que demeure le risque des dommages collatéraux.

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Omer Fast, Five Thousand Feet is the Best, 2011 ©Nadia Rahbi, La Station – Gare des Mines

Bouleversé par cette vertigineuse expérience, nous avons quelque mal à appréhender l’approche plus poétique de Nicolas Boone, dans Etage 39. Sur un fond vert, théâtre de prises de vues aériennes et de terres indéterminées, des comédiens amateurs divaguent sur le sens de la vie, de notre être-au-monde. Si le contraste avec la vidéo précédente ne permet pas immédiatement de s’en saisir, cette dernière vidéo contient toutefois la clé du propos de l’exposition. « Nicolas Boone met en exergue l’incapacité humaine à donner une structure aux choses, à ressaisir le monde dans son entièreté. Le régime optique du drone, par sa capacité à se déployer sur des territoires entiers, est ainsi une forme de réponse à cette indétermination », explique Sarah Ihler-Meyer.

Par sa capacité à appréhender le monde, dans un même plan, d’une échelle humaine à un œil quasi-cosmique, le drone peut ainsi réconcilier l’homme singulier et le placer dans un territoire, un monde. Embrasser, c’est autant voir que se sentir faire partie d’un par-delà soi, et les commissaires ont fait le choix de traiter la poétique du drone plutôt que son éthique. Choix générant, peut-être, un léger déséquilibre au sein de la programmation, entre la puissance du récit d’Omer Fast et la dimension davantage contemplative des autres vidéos ; mais qui reste plus pertinent qu’une dénonciation datée de la technologie comme potentiel de destruction : « Notre démarche consistait en ne pas partir d’un procès d’intention – la plupart des technologies ont d’ailleurs une genèse militaire – mais de venir ressaisir le médium lui-même », souligne Clément Postec. « Il est urgent aujourd’hui pour l’art et les artistes d’interroger ces nouvelles modalités, et d’ainsi réinvestir le drone de cette dimension sensible. »

Embrasser fut une exposition nécessaire, et l’on saura gré aux deux commissaires, à Vincent Voillat ainsi qu’au soutien du collectif MU, de nous avoir offert ces regards portant sur le sujet, appelé à devenir de plus en plus prépondérant. Le projet mériterait d’ailleurs d’être appelé à de futures itérations, les commissaires le confirment. Une occasion, peut-être de creuser plus avant les influences de ces technologies sur le corps, les manières dont elles l’altèrent, le contraignent ou le dépassent. Et de montrer comment les œuvres d’art devraient avoir un rôle à jouer, comme l’assénait André Breton à l’aube d’un monde de révolutions toujours accélérées, « autant que passent en elles les reflets tremblants du futur ».

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Fabien Giraud et Raphaël Siboni, The Unmanned – 2045 – The Death of Ray Kurzweil, 2014 ©Nadia Rahbi, La Station – Gare des Mines
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