Dualité et aspérités, Elbi revient avec ‘Shadows’

Elbi
© Arash Khaksari

Un an après Colorful Shores, la chanteuse et productrice parisienne Elbi revient avec Shadows chez Animal Records, un nouvel EP audacieux et hybride au croisement d’influences soul, house, pop, jazz et hiphop. Si l’artwork s’est minimalisé et assombri d’une sortie à l’autre, ainsi en va-t-il également de la musique, dont la maturité s’accompagne d’une certaine forme de désenchantement, de rugosité, à l’image de ce pull hérissé sur fond gris. Tiraillé entre sombre vocalité et vitalité rythmique, Shadows réussi le pari d’irradier une force intensément positive, mais lucidement débarrassée de toute naïveté pour aller chercher une combativité plus profonde.

Tu as été sélectionnée par le FAIR, qu’est-ce que ce dispositif d’accompagnement t’a apporté ?

C’est une bourse attribuée à 15 artistes indés, on touche chacun une somme assez importante pour acheter du matos, faire de l’aide à la tournée, de la création de contenu visuel. Tu as aussi une équipe de trois personnes qui sont là toute l’année pour t’aider, il y a des formations qui concernent à la fois l’artistique et l’industrie musicale. C’est très concret comme dispositif, très utile. Ça fait du bien, c’est comme si tu avais des super-managers ! Puis on se rencontre entre artistes aussi.

Quand et comment as-tu travaillé sur cet EP ? 

J’ai toujours une phase d’expérimentation pendant l’été, je me prends un mois off, je vais m’enterrer seule quelque part et je me plonge complètement dans la musique. Je fais trop de choses dans l’année pour me sentir vraiment posée pour composer.

J’ai besoin de recréer de l’espace vide dans mon cerveau, parce qu’on est trop stimulés dans la vie courante.

En plus les réseaux sociaux ont tendance non seulement à me faire perdre du temps, mais aussi à m’éloigner de mon chemin à moi.

Quel matériel as-tu utilisé ?

Pas mal d’analogique comme avant, essentiellement les synthés, mais j’ai réintégré aussi pas mal de numérique, d’ordi, ce qui n’était pas le cas sur le premier parce que j’étais à fond dans ma logique puriste. Je suis revenue à un entre deux, c’est la réconciliation !

La plus numérique c’est Neville, que j’ai composée en dernier, plus tard, et qui est un peu trap. En fait je me suis rendue compte que j’écoutais limite plus de hiphop que d’afro-house ou d’acid, du coup j’ai essayé d’intégrer ça. Je suis un peu old-school sur le côté house, j’ai plus mes classiques, alors que ce que j’écoute de moderne est plus urbain.

Quelle direction artistique tu avais en tête en composant ces morceaux ?

Ce qui est sorti c’est un truc un peu plus ghetto dans ma voix, moins chanté, ou alors un chant plus urbain. Je voulais me distancier du côté doux pour aller vers quelque chose de plus raw.

© Arash Khaksari

Est-ce qu’avec le temps du as développé une méthodologie de composition ?

J’ai toujours un peu le même processus, je part d’un synthé que j’aime bien, un kit de drums… Ensuite je développe le truc, je me fais une espèce de longue trame sur laquelle je jamme vocalement mais juste avec des mélodies. Je sélectionne des bouts, j’écris des paroles dessus, puis je retravaille la prod.

Après c’est étrange parce que j’ai commencé à tester de chanter en français, et le processus n’est pas le même. Je compose une mélodie, mais elle bouge avec les paroles.

C’est Roméo Elvis qui m’a débloquée du français, parce qu’en français je n’écoute pas de chanson mais que du rap, du coup je ne me retrouvais qu’avec des codes de rap, mais tu ne peux pas chanter avec ça. Or lui et cette nouvelle vague style Lomepal, Bonnie Banane… qui chante et rappe à la fois, ça m’a ouvert des portes.

Tu as sorti un premier clip, dans quel contexte il a été tourné ?

Il a été tourné en Bretagne. Je voulais un truc très esthétique avec un paysage imposant, quelque chose de contemplatif. J’ai commencé à mater le taff de L’Escroc, un vidéaste pote de potes, qui fait pas mal de clip de rap à la base d’ailleurs, et je me suis dit c’est chanmé, en plus je voulais un drone et il en avait un. On a commencé à taffer ensemble, il a capté mes idées direct, et comme lui il était en Bretagne on a bougé là-bas.

Tu sautes pour de vrai dans l’eau ?

Ah oui oui, en plus il faisait hyper froid et c’était trop drôle j’avais du public, genre famille en mode balade du dimanche, et ils ont applaudi quand j’ai sauté, c’était trop bizarre !

Tu vas clipper d’autres sons de l’EP ?

Oui, le prochain clip qui vient c’est un autre délire, on l’a tourné dans le studio, avec un danseur, Link Bink, bboy à la base puis parti dans l’expérimental, je l’avais repéré dans les sessions d’impro de Wynkl. C’est sur la track ‘Black Shadow’, autour de la thématique de l’ombre et de la dualité.

Tu développes ce lien avec la danse du coup, que tu as en tête depuis longtemps déjà ?

Oui ça me tient à coeur depuis longtemps mais je n’arrivais pas trop à développer ça. En live un peu, après je ne suis pas danseuse, mais j’aimerais vraiment à termes taffer cet aspect-là, intégrer des danseurs sur scène, ça me ferait vraiment kiffer.

Je suis aussi en train de faire une série de plein de collabs avec des danseurs pour lesquelles je crée une musique d’1:30 sur leur danse, en freestyle ou choré. Ça me permet de respirer à côté de logiques de formats, de délais, de sorties… de retrouver une certaine spontanéité. Comme je dois m’adapter, j’en profite pour explorer des esthétiques variées.

Comment tu pourrais décrire les thématiques de l’EP ?

Je me suis rendue compte en regroupant l’EP qu’il était traversé par une thématique des hauts et des bas, une alternance de phases.

C’est aussi quelque chose que m’ont inspiré les réseaux sociaux, où on mène tous une vie parfaite, on est tous beaux, contents, on fait des trucs géniaux, puis la réalité derrière qui est complètement autre, où on déprime tous à moitié dans notre coin. Donc une idée de bipolarité, avec un aspect aussi très spirituel et psychologique. Le premier l’était déjà un peu, mais avec cette idée de nouveau monde cool où tout était beaucoup plus beau que chez nous, ce côté solaire, alors que le deuxième est plus dark, il y a plus d’énervement. La bipolarité se retrouve dans la musique aussi, avec ce mélange de voix plutôt dépressive et d’énergie rythmique.

Et l’artwork ?

Plus sobre que le premier, beaucoup plus minimaliste. Avant il y avait un côté fantaisie, avec aussi le maquillage que je portais sur scène, que j’ai abandonné parce que ça correspondait à une époque, ça m’a permis de beaucoup me libérer sur scène, et je pense que j’en ai plus besoin, au contraire ça finissait par me mettre une limite en termes d’émotion. J’ai beaucoup travaillé à remettre en lien mon chant et mes émotions, parce qu’ils s’étaient détachés depuis quelques années, quand j’étais sur scène je me faisais mal par exemple. Ce désir de sobriété vient aussi de là, sois vraie, même si Elbi et Lucile Bauer restent deux entités différentes sur scène, mais dans l’EP je voulais plus de sincérité.

J’ai travaillé avec un super photographe qui a tout de suite capté mes délires. On a fait une collab mode avec Marine Henrion, parce que la mode est un domaine qui m’a toujours attiré. Je me suis mise à la couture par exemple, ça me fait vraiment du bien de faire quelque chose de créatif autre que de la musique.

J’arrive de plus en plus à m’ouvrir, à collaborer, avant j’avais un côté protectionniste, je voulais bosser toute seule parce que j’avais peur de me faire bouffer par les autres, et c’est un peu passé, surement aussi parce que moi je m’affirme et je sais de plus en plus ce que je veux. Je construis peu à peu un entourage de confiance.

Pour l’artwork j’ai pris une des photos du shooting, avec ce pull à pic en relief, et j’en ai fait un visuel.

Côté scène, qu’expérimentes-tu ces temps-ci ?

J’ai fait une petite tournée en Egypte, c’était incroyable. C’est une amie que j’avais rencontrée en Australie à l’époque quand je faisais mes études, on est restées en contact, elle a bossé en production et en administration, et maintenant à l’Institut Français en Egypte. Elle a vu que j’avais eu le FAIR, suivi l’actu du projet… et du coup elle a tout pris en charge pour me faire venir là-bas. C’était tellement agréable de partir en sentant qu’on peut se reposer sur quelqu’un, qu’on a pas tout à organiser, tout gérer ! Coup de blues en rentrant à Paris, tout le poids du monde sur tes épaules à nouveau… Sinon là je pars à Lisbonne le 6 avril, et après peut-être à Prague…

C’est des expériences qui me donnent envie d’approfondir cette idée de tournée à l’étranger, l’avantage d’être en solo c’est que je peux m’organiser facilement, me déplacer simplement, sans rentrer dans des problématiques de frais trop importants. Je me dis que ma musique peut trouver un écho ailleurs. Puis il y a un snobisme, une saturation, un manque de simplicité dans les relations artistes-tourneurs ici je trouve… À l’étranger les choses me semblent plus spontanées.

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