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Dj AZF, ou l’importance d’une techno bienveillante
Portrait d'AZF par Jacob Khrist

Elle est dynamite. Derrière ses platines, elle danse – frénétique : on dirait presque qu’elle veut découper l’air avec ses bras. Pour la troisième année consécutive, la Dj AZF a fait chauffer la “Salle Polyvalente” de Dour, dans un closing explosif. On l’a rencontrée, juste avant son set. Il était 2h du matin : nuit réchauffée par une discussion pleine de colère et de passion. L’artiste techno cogne avec ses mots autant qu’avec ses sons. Elle nous a parlé de son collectif “Qui Embrouille Qui”, de sa récente sobriété et surtout – surtout – de sa colère, face à la fermeture de Concrete. 


Manifesto XXI – Puisqu’on te voit juste après ton passage en studio avec Radio Nova, je voudrais te poser une petite question à ce propos. Je me questionne un peu sur le côté plus intimiste de la radio, en techno. Toi qui tiens aussi une émission sur Rinse, est-ce que tu penses que la techno peut s’écouter autrement qu’en club ? Dans son salon par exemple ?
AZF – Honnêtement,  je prends l’exercice complètement différemment, et je ne joue pas du tout la même techno quand je suis à la radio. Je trouve qu’enregistrer des sets et les diffuser, ce n’est pas très intelligent parce que tu sors du contexte et que tu n’as pas la même intention, ni la même attention. Déjà parce que tu es tout seul face à un mur. Moi je n’ai pas l’habitude de ça. Je n’ai pas de platines chez moi, et j’ai un rapport très lié aux gens qui viennent me voir jouer et aux danseurs. En radio, c’est vrai que l’exercice est particulier. Je vais jouer une techno peut-être un peu moins rapide, un peu moins violente, mais un peu plus mentale. Et peut-être un peu plus mystique aussi, pour une écoute chez soi. Je vais travailler sur les textures plutôt que sur une techno beaucoup plus impactante comme je la jouerais en set. 

Tu dis que tu as un rapport particulier au public. Tu l’as pas mal souligné dans le passé : l’importance de la fête et de son côté humain. Sur ton profil instagram, j’ai été interpellée par un post que tu as publié sur Paula Temple. Tu y écris que d’habitude, tu évites d’admirer des artistes parce que tu es déçue de la personne qui se cache derrière le masque… Dans le milieu de la techno, tu as beaucoup été confrontée à ça ? 
Ouai, plusieurs fois. Même avant d’être Dj, j’ai été confrontée à ça en étant programmatrice. C’est-à-dire qu’à chaque fois que je programmais des gens que je ne connaissais pas mais que j’admirais trop, ça s’avérait être des connards. Des gens vraiment pas sympas et pas du tout en adéquation avec ce qu’ils disaient. J’ai été très déçue, plus jeune. En mode, grosse déception ! Et moi, on ne m’y reprend pas à deux fois. Du coup, j’ai complètement changé mon fusil d’épaule et j’ai compris que ça ne servait à rien d’inviter des gens hyper connus parce qu’en fait, ce n’est pas avec eux que les choses se passent. La vibe, elle n’est pas là. La vibe, elle est avec les gens qui font des trucs tous les jours, à Paris ou pour moi, à Bruxelles – parce que maintenant, je vis entre les deux. Et c’est là que je trouve l’inspiration et l’envie de collaborer, plutôt qu’avec des grosses re-sta. Paula Temple est une exception parce que c’est vraiment quelqu’un d’hyper humain et c’est assez rare d’avoir quelqu’un en adéquation avec ses valeurs. C’est vraiment quelqu’un d’hyper important. Quelqu’un qui compte pour moi, dans le paysage de la techno.

Avec le collectif « Qui Embrouille Qui » vous essayez de mettre en avant les petits artistes indépendants. Vous semblez vouloir redéfinir un esprit de fête, et recréer une rave party comme vous l’imaginez… c’est quoi pour toi la rave party d’aujourd’hui ? 
Je sais pas si on essaie de recréer les rave parties. Moi, j’essaie justement de sortir de ces carcans : du retour à la rave, etc. Ça me saoule de ouf de vivre dans le passé. C’est pas du tout ma philosophie de vie. Je suis quelqu’un qui essaie de vivre dans le présent, et j’essaie de capter ce qui se fait autour de moi, maintenant. D’ailleurs c’est pas toujours facile. Donc, non, on n’essaie pas de recréer des raves, on essaie de recréer du lien entre les artistes et avec le public. C’est ça, le centre de tout notre travail. C’est pour ça qu’on ne grossit pas trop vite non plus et qu’on a nos résidences. Pour nos soirées, on a choisi des artistes qu’on veut faire revenir tous les ans, pour suivre leur évolution, et non pas avoir des gens différents chaque année. L’autre accent du collectif a aussi été mis sur les artistes émergents. Par exemple, à « Qui Embrouille Qui », il y a plein d’artistes qui font leur premier live avec nous. C’est un truc auquel je tiens. Cette année, on a aussi fait plus attention à la présence des filles. Pour moi c’est un réel combat. Pendant longtemps, j’ai été focus sur un autre combat : celui de faire parler des artistes émergents francophones. J’en avais marre qu’on ne parle que de Berlin. Mais je ne pouvais pas mener tous les combats en même temps. Pour l’année prochaine par contre, je vise la parité complète. Tu vois, notre truc est constamment en évolution. On ne peut pas tout faire d’un coup, parce qu’on n’est pas des saints, ni des surhommes. Par contre, on essaie de faire une fête plus tolérante – je trouve que c’est un milieu qui manque de bienveillance – et de garder des prix bas.

Ma sobriété est quelque chose dont je suis fière dans ma carrière. C’est récent, c’est fragile, mais il faut en parler parce que c’est possible de continuer de kiffer comme ça.

AZF

Nous, on choisit de faire le festival en Août, parce qu’à la base on le faisait pour nos potes qui n’ont pas de thunes et qui ne peuvent pas partir en vacances….voilà , ce sont des valeurs qu’on essaie de ne pas perdre. Et par exemple, cette date de mi-août, on ne la lâchera pas, tu vois. Même si au final c’est un mauvais calcul financier. On essaie de casser tous les codes. Mais j’essaie pas du tout de créer une rave idéale moi, je ne sais même pas ce que c’est. Par exemple, j’ai arrêté la drogue et l’alcool il y a un an. J’ai plus du tout la même façon de faire la fête que mes collègues.

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Tu penses d’ailleurs qu’il y a un réel mouvement comme ça, de Straight Edge, ces gens qui décident de ne plus prendre de drogue et qui veulent casser cette image de techno liée à ça et à l’alcool ?
Ouai, on est de plus en plus à le faire. Après on ne le fait pas tous pour les même raisons. Mais voilà, quand tu penses à la vague de consommation de GHB qu’il y a eu l’été dernier… Moi j’ai vu des trucs de ouf. J’ai vu une fille faire une overdose avec ses potes qui continuaient à danser tout autour. Il y a un manque de bienveillance de fou dans la prise de cam. C’est peut-être moi qui ai vieilli, je veux pas faire le vieux con, mais c’est vrai que c’est un peu plus dur maintenant. On a perdu des gens récemment, et ça m’a mis une claque. Alors, oui, arrêter la drogue, l’alcool, c’est vrai que c’est un truc qui tourne de plus en plus. Et puis, c’est différent aussi quand tu joues tous les week-end. Moi, au bout d’un moment, je ne voulais pas que toutes mes soirées se ressemblent. Et le problème c’est que, si tu es bourré, tu ne te souviens pas de toute ta soirée, ni des gens que tu vois, ni de la vibe. Si j’avais continué comme ça, je pense que dans un an, j’aurais pété un plomb parce que j’aurais eu l’impression de faire toujours la même chose. Là, je suis sobre et je kiffe vingt fois plus. Ne pas être défoncée m’a aussi permis de m’améliorer techniquement. Ma sobriété est quelque chose dont je suis fière dans ma carrière. C’est récent, c’est fragile, mais il faut en parler parce que c’est possible de continuer de kiffer comme ça. On s’entend parfois dire :  t’es un traître de faire ça, dans le milieu de la techno. Ouai, effectivement avec des taz ça marche trop bien, je ne dis pas le contraire. Je l’ai fait, j’ai trop kiffé, et je ne regrette pas du tout. Mais ça ne me correspond plus. Aujourd’hui j’arrive à faire la fête autrement, et à profiter. Bon, c’est vrai que le volume horaire est réduit [rires] ! Je ne fais plus des teufs de 15h, mais je kiffe. Si des personnes de ce milieu se demandent si c’est possible, je peux leur dire que ça l’est. Moi j’étais vraiment, vraiment dedans. 

Portrait d'AZF par Jacob Khrist
AZF / Crédit photo : Jacob Khrist

C’est bientôt la fin de la Concrete. Tu y étais très habituée. Pour toi ça représente quelque chose d’important ?
Bien sûr. Ca me brise le coeur. Je suis en colère. Je suis en colère qu’on puisse fermer une institution comme celle-là en 6 mois et par du lobbying privé, alors que pour une fois, même les institutions qui – dieu sait ! – sont molles en France ont pris position. Je suis aussi un peu déçue de notre réaction molle à nous, les artistes et le public. On ne s’est peut-être pas assez rebellés, ni impliqués. Moi, ce que je ne comprends pas c’est que, j’ai commencé à jouer dans des endroits avec des gens malhonnêtes ou dans des clubs qui ne payaient pas les artistes, et eux arrivent encore à avoir pignon sur rue alors qu’ils traitent leurs employés comme de la merde. On continue à leur filer leur licence comme si de rien n’était, alors que les gens qu’on trouve à la Concrete sont passionnés et – contrairement à ce qu’on pense – se donnent du mal à appliquer les règles pour avoir cette licence 24h, pour élever le game et faire les choses de manière équitable, tout en pensant à la nouvelle scène et sans jamais faire de l’entre-soi. Ouai, ça m’énerve. Un truc de ouf. Je sais bien qu’ils vont se relever, qu’on va les aider, et qu’on sera toujours là pour ça. Mais j’espère au moins que ce ne sera pas un promoteur qui va reprendre Concrete, parce qu’il va avoir du mal à faire vivre cet endroit. Moi j’te le dis : on ne risque pas d’aller jouer pour lui. Avec toute l’équipe, on va essayer de se concentrer sur le futur et de se relever. On va recréer une aventure et moi en tout cas, j’en serai.

Ton set commence bientôt. Dour, c’est ta 3eme année du coup
Troisième fois oui, et c’est toujours un événement hyper important ! Les gens sont toujours à fond, j’ai hâte. C’est mon endroit, c’est mon heure, jsuis chaud. 

Et quel autre artiste tu veux aller voir à Dour, tant que tu y es ?
J’aimerais carrément aller voir Schoolboy Q, dimanche. J’aurais aussi aimé voir le dj set d’Objekt, qui passe juste avant moi.

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