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De Black Bones à l’Eurovision, petit point sur l’émission phénomène

Entre le 14 et le 18 mai se tenait, vous le savez, la 64ème édition du Concours Eurovision de la chanson, cette magnifique émission stato-centrée devenue phénomène de société, paroxysme de la diplomatie du marketing national. Que vous l’ayez déjà regardée ou non, vous la connaissez, on parle bien-sûr de celle qu’on surnomme coquettement par son diminutif, l’Eurovision, occasion rêvée de controverser, moquer, instrumentaliser la musique. On était déjà archifan de la chanson de Télex « Eurovision ». Rebelote dans ce que l’événement peut étonnamment inspirer de merveilleux : le groupe Black Bones sortait il y a quelques jours le clip du morceau « Destiny », parodie de l’émission, et petit bijou.

Black Bones est le projet d’Anthonin Ternant des Bewitched Hands qu’il a formé avec Marianne Mérillon (ex Bewitched Hands), Odilon Horman, Samuel Allain et Ludovic Caqué. « Et si en 1977 Black Bones avait été le représentant de la France à l’European Song Contest avec Marianne en chanteuse principale pour interpréter « Destiny » ? »

Le clip est sorti le soir de la demi-finale, coup de cœur pour le son, enchanté·es par l’image. Black Bones plaque un sourire sur le visage de l’auditeur qui dodeline complaisamment de la tête. Cols roulés, chevelures seventies, couleurs d’un automne suranné… Power-pop en force pour un morceau terriblement entêtant, espiègle à souhait et désinvoltement eurythmique.

La musique pour revendiquer quoi ?

200 millions de téléspectateurs cette année pour la compétition musicale qui prenait place à Tel Aviv. Il s’en est passé des choses : Madonna a chanté faux, les Pays-Bas et leur candidat Duncan Laurence ont gagné, le candidat israélien a pleuré, et des drapeaux palestiniens ont été arborés, ce qui a quelque peu agacé les hôtes de la finale.

Notre bien aimé Bilal Hassani a fini 14ème (les plus chauvins d’entre nous diront qu’on a quand même niqué l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni). Représentant la France, Bilal Hassani a catalysé toute la beauté des identités multiples auprès du grand public, prouvant que les mal nommées « minorités » ne se doivent pas d’être cantonnées à la culture « de niche », mettant à disposition du grand public la chanson au potentiel mainstream d’un jeune français, arabe et gay. Et telle est la force de l’émission, qui reste aussi une plateforme de prise de parole ultra-médiatisée.

Si l’on ne se contente pas seulement de jauger la capacité de notre si beau pays (33,9% des voix exprimées pour le parti de Madame Lepen au second tour des dernières présidentielles, petite info jamais hors-contexte) à se servir de l’émission comme un canal progressiste, on restera sur un bilan amer et toujours hypocrite de l’émission de cette année ; ne serait-ce que sur le choix d’Israël pour accueillir les candidats. Si l’Etat hébreu avait déjà profité de l’édition de 1998 pour envoyer une candidate trans (vainqueuse par ailleurs), si Tel Aviv est surnommée la « Mecque des homos », le pays reste pointé du doigt pour son marketing droit-de-l’hommiste furieux, accusé de pinkwashing.

Alors merci au groupe islandais Hatari (électro-punk anarchiste) et aux danseurs de Madonna qui ont eu raison d’arborer ces drapeaux palestiniens, ne serait-ce que pour faire chier les autorités israéliennes. Et merci à Black Bones, et à tous ceux qui donnent à l’Eurovision son côté mythique, indémodable et toujours assez jubilatoire.

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