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Sortir du culte de la rationalité : la clé pour détruire le patriarcat ?

Crise écologique, crise politique, crise culturelle, sortie du système, décroissance : des gilets jaunes aux théories de l’effondrement, du challenge climatique au retour des sorcières, l’heure est à la remise en question des fondements du capitalisme et avec eux, de la manière occidentale d’être en société.

Alors que la troisième vague féministe s’interroge sur comment détruire le patriarcat pour de bon, les combats convergent : faire basculer le patriarcat pour sortir du capitalisme et vice-versa, comme le courant éco-féministe le préconise. À la base de ce mouvement, la reconnaissance de savoirs nouveaux et d’une manière humaniste de concevoir la science et la raison, en sortant des logiques du profit.

Et si la clé pour bâtir une société plus juste résidait dans la remise en questions de tout ce qu’on nous a appris ?

Dans un monde où les sciences dures sont mises au service des dominants, sortir du culte d’une présupposée rationalité serait une chance d’écrire l’Histoires des minorisés et de répartir les pouvoirs. Réfléchir à une utopie néo-romantique, où le progrès scientifique irait de pair avec le respect de l’humain et de ce qui l’entoure.

Comment la science viriliste et conquérante s’est-elle installée en fondement de notre savoir ? En quoi a-t-elle servi le jeu du capitalisme marchand et du patriarcat ? Déconstruire cette vision de la « rationalité » permettrait-il d’abattre la domination capitaliste et patriarcale au profit de nouveaux pouvoirs et donc, de nouveaux savoirs ? Faut-il que l’humanité accepte sa finitude pour survivre à elle-même ?

Le rêve de l’immortalité : le paradoxe de la « rationalité » moderne

Il y a quelques temps j’ai eu une conversation passionnante sur la mort. Le jeune homme en face de moi, un étudiant en mathématiques, s’intéressait à la cryogénisation et à d’autres technologies nouvelles pour prolonger notre permanence sur Terre avec, pour but final, de pouvoir vivre éternellement.

« Imagine si nous pouvions vivre trente ans de plus en remplaçant des parties abîmées de notre corps ? Si tu pouvais congeler un parent malade et le réveiller lorsque le remède à son mal avait été inventé ? Imagine te réveiller, après avoir été mise en standby, dans une époque meilleure ? Pourquoi finalement devrions-nous mourir s’il est possible de reculer les frontières de la mort ? »

Mes réponses n’étaient pas très éloquentes : je n’aimerais pas me réveiller dans une autre époque, je ne serais pas à ma place. Cela me ferait peur de congeler ma sœur, par exemple, et de la réveiller alors que j’aurais vieilli et pas elle. Tout cela m’angoisse, je trouve déjà la mort angoissante en toute sa simplicité, pourquoi la compliquer encore ?

Ce que je ressentais, sans oser le dire de peur de sembler trop idéaliste, c’était que toutes ces supposées avancées scientifiques me paraissaient inutiles voire absurdes.

Premièrement, pourquoi ne pas accepter de mourir ? Notre existence n’est absolument pas nécessaire sur Terre, c’est fantastique d’exister (ou pas d’ailleurs) mais nous pourrions tout aussi bien ne pas être. Deuxièmement, pourquoi dépensons-nous des fortunes dans la recherche pour échapper à la mort alors que nous ne savons pas encore soigner le cancer, ou même des maux moins graves comme l’endométriose ? Pourquoi vouloir aller vivre sur Mars, congeler des gens ou donner une conscience aux robots alors même que nous n’arrivons pas à nourrir une grande partie des personnes sur Terre ?
Dans un monde qui peine à accepter le transgenre, comment concevoir le transhumanisme ?

Tu préférerais mourir demain ou vivre éternellement ? En toute honnêteté, je préfère mourir demain. Vivre éternellement, pourquoi ? Est-ce que l’objectif d’exister est simplement le fait d’exister le plus longtemps possible ou bien de se réaliser, de profiter de son passage sur Terre ? Et puis si tout le monde vivait éternellement, comment pourrait-on laisser la place à de nouvelles générations ?

Je ne voyais aucune utilité rationnelle au fait de vivre pour toujours, je me demandais avec angoisse ce que j’aurais fait, si j’aurais été heureuse. Parce que pour que la notion de vie éternelle soit stimulante j’imagine qu’elle devrait s’accompagner de la promesse d’un éternel bonheur. En somme, l’idée que la nausée de l’existence me persécute pour l’éternité a fini par me faire désirer de brûler en enfer une bonne fois pour toutes.

Tant des questions que je n’arrivais pas à formuler mais qui, à bien y réfléchir, se rejoignaient toutes sur un point : est-il plus rationnel de vouloir prolonger notre vie ou bien d’accepter les limites imposées par la biologie, faisant que nous devons tous mourir ?

Dans un monde qui peine à accepter le transgenre, comment concevoir le transhumanisme ?

À bien y réfléchir, dans ce débat mes arguments n’avaient rien de farfelu ni de « poétique ». C’était plutôt deux sortes de rationalités différentes qui s’affrontaient. Une remise en question de notre notion de « connaissance », de notre notion même de « science dure » et quantifiable. Questionner l’idée que l’homme doit se pérenniser absolument, que son existence est fondamentale, que nous (enfin, ceux parmi nous qui pourraient se le permettre) avons tous le droit à jouir jusqu’au bout de la vie possible, que nous avons le droit à consommer, toujours plus, et ce, en bonne santé et au mépris des générations suivantes ou des plus démunis en manque de ressources, c’est aussi remettre en cause une certaine idée du savoir basée sur le narcissisme et la domination d’autrui.

Questionner l’idée que l’homme doit se pérenniser absolument, que son existence est fondamentale

Tout se passe comme si le fait d’être « rationnel » impliquait de se débarrasser du carcan de l’essence humaine qui aurait tendance à complexifier les raisonnements. Pourchasser l’immortalité deviendrait donc tout à fait logique puisque dans la continuité de la tentative de sortir de l’humain pour devenir un surhomme, un monstre de rationalité, un Dieu, tout compte fait.

Il ne s’agit pas ici d’instaurer un conflit entre rationalité et irrationalité, mais plutôt de dire que l’idée que l’on se fait de la rationalité tend à exclure des paramètres de réflexion, la rendant absurde.

L’empathie ne fait-elle pas partie d’une approche réelle du monde ?

La crise culturelle et économique actuelle s’est accompagnée d’un désamour et d’une perte de confiance envers la science et les classes dirigeantes, vues comme ayant failli. De nombreuses personnes manifestent leur scepticisme face aux sciences dites « exactes » accusées d’avoir conduit à l’effondrement d’un système.

En réaction à cette folie marchande généralisée, certains ont fait le choix de renouer avec « l’irrationalité », que ce soit par l’astrologie, la magie, toutes ces disciplines qui interprètent le réel plus qu’elles ne le comprennent mais qui offrent au moins la possibilité de faire parler ses émotions dans un monde rudement dépourvu de sensibilité. Mais la fuite du réel n’est pas non plus une réponse, la question étant : « où se trouve le rationnel ? » et non pas « comment fuir le rationnel ? ».

Est-il possible que le raisonnement défini comme « rationnel » soit celui qui ne tient compte ni de l’humain ni de la société et qui ne s’articule qu’autour de la rentabilité ? L’empathie ne fait-elle pas partie d’une approche réelle du monde ? Si l’homme n’éprouve pas d’émotions ni de sentiments, en quoi est-il différent d’une machine ?

La rationalité moderne est contradictoire et finalement illogique en ce qu’elle a conduit à l’effondrement d’un système et peut-être même de l’espèce humaine tout en promettant un futur pour l’humanité se passant de l’homme.

Aux origines de la « rationalité » patriarcale conquérante et du capitalisme de domination

Dans son essai Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet s’attaque à la déconstruction du culte de la rationalité moderne (« ou plutôt ce que l’on prend pour de la rationalité » écrit-elle). D’après son analyse, ce culte détermine notre manière de voir le monde et de le dire, de concevoir la connaissance à son sujet et la façon dont nous agissons sur lui. Un savoir scientifique puisant ses sources au XVIIe siècle, avec des penseurs tels que René Descartes, qui rêvait de voir les hommes en « maîtres et possesseurs de la nature ».

Le monde serait constitué alors d’objets séparés, inertes, n’ayant aucune signification autre que leur utilité devant être mise au service de la productivité. Au début de la Renaissance et de l’Occident marchand et colonisateur, le rapport au monde devient froid, calculateur, utilitariste. L’idée que la nature doive être domptée s’installe alors, prônée également par celui qui est considéré comme le père de la science moderne, Francis Bacon, qui incite implicitement à « réduire en esclavage la nature » tout comme on réduisait en esclavage les femmes (en les soumettant avec la violence notamment pendant les chasses aux sorcières) et les esclaves noirs.

Le monde serait constitué alors d’objets séparés, inertes, n’ayant aucune signification autre que leur utilité devant être mise au service de la productivité.

Selon Silvia Federici, dans son ouvrage Caliban et la sorcière, c’est précisément sur ce principe de domination et d’exploitation sauvage que se sont construits la cumulation de biens et l’inégalitarisme propres au capitalisme. Une dichotomie nette s’installe entre corps et âme, entre le tangible et l’intangible, en condamnant ou détruisant tout ce qui n’apparaît pas contrôlable ou domestiquable.

C’est tout le sens des théories avancées par Mona Chollet qui identifie dans l’extermination par les chasses aux sorcières des femmes savantes, détentrices d’un savoir ancien lié notamment au respect de la nature, les premiers pas vers le temps de la « science masculine ».

Une dichotomie nette s’installe entre corps et âme, entre le tangible et l’intangible, en condamnant ou détruisant tout ce qui n’apparaît pas contrôlable ou domestiquable.

Une science qui entretient un rapport agressif, conquérant, froid, impersonnel et opportuniste au réel. Une idée nouvelle du monde se diffuse en Occident, où la discipline substitue, à la compréhension des limites et des mystères de la nature, leur élimination pour continuer l’escalade vers le progrès. Ce processus aboutit au XIXe siècle dans l’affirmation d’un esprit scientifique arrogant et aveuglement optimiste, positionnant l’Homme en démiurge, en être créateur tout-puissant. Éliminer les femmes cultivées et toutes les formes de savoir différentes de celles des dominants devient une condition fondamentale pour asseoir le pouvoir de la science patriarcale.

Comme le souligne Mona Chollet dans son ouvrage, et comme l’expliquent Michael Lowy et Rober Sayre dans Révolte et mélancolie. Le Romantisme à contre-courant de la modernité, le Romantisme fut la dernière résistance à cette rationalité instrumentale. Loin de refuser la raison, les romantiques défendaient une rationalité humaine et substantielle, capable d’explorer d’autres sphères psychiques de l’humain et d’inclure dans l’analyse du monde autre chose que des éléments quantifiables. De défendre, en somme, l’émotion en tant que condition nécessaire à la compréhension. De prendre en compte la part d’affectif qui sous-tend le savoir et qui permet de ne pas laisser le réel tel qu’il est, vide d’interprétations et de doutes possibles.

De reconnaître que toute connaissance théorique repose sur le principe du doute et de la possible remise en question d’une théorie, et ce dans n’importe quel domaine du savoir – une position qu’en effet Descartes défend aussi, lorsqu’il avance l’idée que toute théorie scientifique se doit d’être falsifiable. Éliminer les femmes cultivées et toutes les formes de savoir différentes de celles des dominants devient une condition fondamentale pour asseoir le pouvoir de la science patriarcale.

De défendre, en somme, l’émotion en tant que condition nécessaire à la compréhension. De prendre en compte la part d’affectif qui sous-tend le savoir et qui permet de ne pas laisser le réel tel qu’il est, vide d’interprétations et de doutes possibles.

Les romantiques au XVIIIe siècle et, d’une certaine manière, les mouvements féministes intersectionnels contemporains qui réhabilitent la figure de la sorcière en tant que source alternative de culture, semblent tendre vers la réhabilitation d’un concept philosophique fondamental qui était à la base de la pensée grecque et latine et qui semble avoir disparu avec l’avènement de la modernité : l’hybris.

Réhabiliter l’hybris : détruire les fondements de la rationalité viriliste et du narcissisme scientifique

Le concept d’hybris est à la base du système de valeurs du monde grec ancien et se traduit par « arrogance » ou « orgueil ». Il s’agit d’un aveuglement mental qui empêche l’homme de reconnaître ses limites et le pousse à se croire plus fort que ce qu’il n’est réellement. Dans la mythologique grecque, celui qui pèche d’hybris s’attire la colère des dieux, le fthònos theòn. Néanmoins, l’hybris ne demande pas aux hommes de ne pas poursuivre la connaissance, bien au contraire : dans le monde grec, celui qui ne se dépasse pas, qui n’améliore pas son essence, sort de la sphère humaine pour entrer dans la sphère bestiale.

Ainsi, si Icare s’érige au rang de « héros » classique lorsqu’il utilise sa ruse pour sortir du labyrinthe où Minos l’a enfermé avec son père Dédale, il tombe dans l’hybris et il en meurt lorsqu’il s’approche trop du Soleil en volant avec les ailes de cire fabriquées pour fuir de Crète. Malgré les prières de son père, qui le prévient quant au danger que les ailes ne résistent pas à la chaleur, Icare est poussé par une curiosité stupide qui finalement lui coûte la vie.

Dans Faire et défaire le genre, Judith Butler définit l’hybris comme « un excès de volonté virile ». Contrairement aux sorcières de Mona Chollet, qui adaptent leur science à la nature, l’homme moderne proposé par Descartes et Bacon est finalement un pur produit de l’arrogance virile, tirant toute sa légitimité et sa force de la soumission de la nature et des autres. Il faut par ailleurs remarquer que les grecs considéraient comme hybris aussi le fait de « déshonorer l’autre », d’abuser de sa faiblesse physique. L’homme qui pèche d’arrogance est donc par excellence l’anti-héros du monde classique : un écervelé prétentieux et violent qui s’attire la colère des dieux et nuit à toute la communauté – Donald Trump incarnerait alors le mal par excellence suivant cette pensée.

La science prétendument rationnelle qui depuis quatre siècles s’est emparée de l’Occident en balayant toute autre forme de connaissance sur son passage est donc le pur produit d’une société dont le seul but est le progrès technologique et le productivisme basé sur l’exploitation du faible.Elle est, tout compte fait, basée sur l’hybris. Une telle société, au-delà du fait qu’elle remet en cause les fondements du savoir occidental originaire en le dénaturant complètement, ne peut que favoriser le pouvoir du plus fort. Le patriarcat blanc repose sur ce monopole du savoir qui n’accepte aucune mise en doute et qui extermine toutes les voix susceptibles de le faire basculer – tour à tour les juifs au Moyen-Age, les supposés hérétiques ensuite, puis les supposées sorcières sataniques, puis encore les juifs, puis les migrants, les homosexuels et ainsi de suite.

Il est tout de même nécessaire de souligner que cette arrogance scientifique est à l’opposé des bases de la recherche fondamentale, la posture épistémologique actuelle en sciences étant construite sur l’idée qu’est considérée vraie toute théorie falsifiable, comme le préconisait Karl Popper. Le doute systématique est au cœur de la posture du scientifique. La présomption omnisciente semble alors s’affirmer lorsque profit et domination deviennent les bastions de la vie sociale Occidentale. Autrement dit, quand le capitalisme s’affirme en tant que système de société et construit sa pérennité sur la détention du savoir et le monopole de la parole.

L’extermination de la minorité n’est pas simplement liée au phénomène du « bouc émissaire » typique des sociétés en crise. Elle est aussi le fruit du totalitarisme patriarcal, qui a été cautionné par des instances aussi bien religieuses que laïques, se rejoignant sur un point : la connaissance est un domaine masculin et doit rester dans les mains des puissants.
L’Eglise, les universitaires et même les Lumières – n’oublions pas les trois procès faits à Voltaire dans les dernières années qui, même si à nuancer, lui reprochent sa pensée teintée d’esclavagisme, antisémitisme et islamophobie – ont permis au fil des siècles de légitimer, à force de violences et d’esclavage, la pensée universaliste blanche dominante.
Une pensée qui contient en elle le germe du totalitarisme en ce qu’elle refuse de reconnaître en tant qu’humains tous ceux qui ne sont pas des hommes blancs occidentaux et qui, encore plus grave, colportent des savoirs humanistes et scientifiques différents. Réhabiliter la notion d’hybris signifierait redonner à la science la possibilité de s’ancrer dans un monde réel et non pas dans les fantasmes narcissiques, tout-puissants et, somme toute, extrêmement phalliques d’une élite qui a peur de disparaître.

… quand le capitalisme s’affirme en tant que système de société et construit sa pérennité sur la détention du savoir et le monopole de la parole.

Cela signifierait retourner à une rationalité réellement pragmatique, qui accepterait les limites de l’homme et la supériorité des forces naturelles qui le dépassent, y compris de ses émotions – attention, il ne s’agit pas ici de faire l’apologie du structuralisme qui voudrait que puisque les choses sont d’une certaine façon en nature, alors le culturel doit s’y conformer. Le concept d’hybris permettrait, par exemple, d’écouter l’appel des écologistes, de regarder la réalité en face et de se rendre compte que l’on se trompe. Ce mansplaining global est précisément la cause de l’effondrement civilisationnel auquel on fera face si on ne fait pas demi-tour. Il est aujourd’hui impossible de trouver « rationnel » quelqu’un comme Emmanuel Macron qui, même si son amour des chiffres est notoire, n’arrive pas à s’ancrer dans la réalité simple qu’il a devant ses yeux : il faut faire de l’écologie une priorité et de l’égalité citoyenne un objectif immédiat. À ce pragmatisme vrai, il préfère le pragmatisme de sa classe dirigeante qui est celui du profit à outrance et de l’épuisement des ressources. L’apogée de la pensée capitaliste patriarcale s’opère lorsque la technologie cesse d’être un moyen pour atteindre une fin et devient une fin en elle-même.

Réhabiliter la notion d’hybris signifierait redonner à la science la possibilité de s’ancrer dans un monde réel et non pas dans les fantasmes narcissiques, tout-puissants et, somme toute, extrêmement phalliques d’une élite qui a peur de disparaître.

On perçoit ici toute l’extravagance de la rationalité technocratique qui n’a d’autre but que de produire de la technologie supplémentaire… sans aucun but.

Si on en revenait au rêve d’immortalité à ce stade de la réflexion, on pourrait se rendre compte aisément de la pauvreté intellectuelle qui le sous-tend : Serait-il, une fois de plus, une chimère de la domination masculine ? Le point de non-retour d’une civilisation fondée sur le narcissisme ?

L’apogée de la pensée capitaliste patriarcale s’opère lorsque la technologie cesse d’être un moyen pour atteindre une fin et devient une fin en elle-même.

Ce sentiment de toute-puissance face à la nature me paraît la preuve même que l’on ne peut effectivement pas faire confiance à notre science – ce qui n’inclut pas tous les scientifiques et chercheurs qui favorisent un réel progrès, l’idée étant simplement de dénoncer l’usage qui est fait de l’autorité scientifique et le pouvoir que les logiques de rentabilité peuvent exercer sur elle comme sur d’autres disciplines – puisqu’elle est mue par des questions d’ego, souvent masculin. D’où la nécessité de déclarer une guerre sans merci à l’arrogance masculine, à l’universalisme occidental qui dérive de l’arrogance masculine elle-même, et enfin, à l’universalisme français, qui coupe notre pays de l’Histoire telle qu’elle se déroule réellement.

La reconnaissance d’autres désirs et savoirs pour l’émergence de nouveaux pouvoirs

Redéfinir l’universalisme et la norme

Dans l’un des derniers essais qui composent Faire et défaire le genre, celui qui est consacré à la supposée fin des différences entre les sexes, Judith Butler décrit la difficulté rencontrée lors de la conférence des Nations Unies sur la condition des femmes qui s’est déroulée en 1995 à Pékin, à définir ce qui est « universel ». Pour les féministes, en effet, la prétention universaliste est forcément biaisée par le regard des dominants, même s’il est nécessaire pour ceux qui ne sont pas encore considérés comme « des humains » à proprement parler (les femmes, les LGBTQI) de se revendiquer comme faisant partie de l’universel pour pouvoir tout simplement survivre et éviter les violences et les constrictions. Mettre la norme en doute afin d’élargir le concept de norme pour y inclure d’autres réalités finit en somme toujours par exclure certains groupes.

La pensée universelle, si elle est fondamentale pour harmoniser le droit et favoriser la transformation sociale, devient une source de malheur et de répression si elle ne s’ouvre pas à l’option du doute, de la déconstruction, de la réécriture. Une loi universelle est telle car elle est évolutive, selon Butler.

Ici la lutte s’articule bien plus sur un plan symbolique que législatif : si les droits des personnes LGBTQI+ sont reconnus comme partie des droits de l’Homme, symboliquement il est encore difficile pour ces personnes d’être acceptées parmi les humains, même au sein des pays qui ont déjà légiféré en faveur du mariage homosexuel. L’universalisme est tenace en ce qu’il régit des lois symboliques (comme celle de la famille ou des rôles sociaux des différents sexes) sur lesquelles repose l’ordre social. La rationalité patriarcale régit ces normes au sein des sociétés occidentales : l’universalisme inflexible et autoritaire est l’arme principale du culte de la rationalité.

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© Rune Fisker

On vénère un certain type de savoir car il est réputé comme étant « universel » mais l’absurdité au sein de ce mécanisme de pensée réside précisément dans le flou de qui décrète l’universel. Un peu comme si on nous expliquait qu’il fallait absolument suivre ce que dit le professeur et que le professeur, étant fortement catholique, nous inculquait que toute l’Histoire s’explique par la volonté de Dieu et qu’il n’existe aucune rationalité en dehors de cette vérité. L’élève musulman se sentant mal à l’aise et réprimé, posera alors la simple question de « Pourquoi faut-il absolument suivre ce que dit le professeur ? ». Le petit sera alors vu comme un trouble maker, l’outsider d’Howard Baker qui devra entamer un chemin de survie pour pouvoir exister au sein d’un monde qui ne le reconnaît pas comme un être digne d’exister.

La rationalité masculine capitaliste n’est autre que ce professeur contre qui s’érigent les Pink Floyd dans Another Brick in the Wall – chanson qui devint, par ailleurs, un hymne des manifestations des Noirs Sud-Africains contre l’Apartheid et qui fut pour cela interdite en Afrique du Sud. D’ailleurs, dans le film The Wall, portant sur la vie de Roger Waters, un professeur se moque de l’écolier qui a écrit un poème pendant l’heure de géométrie : après l’avoir dénigré devant toute la classe en raison de son émotivité, le professeur reprend son cours en expliquant des règles de mathématiques. Ensuite, le film montre les enfants broyés comme des cochons dans un abattoir. Une métaphore parfaite de la répression intellectuelle qu’a été la pensée ultra-rationnelle capitaliste.

La signification d’« universel » est, dans les faits, culturellement muable ce qui met à mal sa prétention transculturelle. Pour autant, il ne faut pas renoncer à l’universel en tant que tentative de créer une union fraternelle entre les individus et les peuples. Il serait plutôt souhaitable de penser l’universel comme un projet ouvert d’harmonie reposant sur des conditions tout sauf universelles. Lorsque le savoir universel devient une norme immuable, un savoir irréfutable, commencent les totalitarismes, les colonialismes, l’interventionnisme. Est-il rationnel d’exporter la démocratie américaine par des actions non démocratiques ? Une question que le monde entier se pose depuis environ un siècle désormais…

Il serait plutôt souhaitable de penser l’universel comme un projet ouvert d’harmonie reposant sur des conditions tout sauf universelles.

Redéfinir l’universel signifie élargir l’idée établie de ce qui est humain. Faire vaciller la norme pour qu’elle reconnaisse l’existence de l’autre. Cet autre est porteur de désirs différents – et il est important de ne pas dire « de désirs nouveaux » car les considérer comme successifs au désir dominant les discréditerait d’emblée et de plus, ceci ne serait pas historiquement correct, donc d’expériences et de savoirs différents.

Exprimer ses désirs et affirmer ses savoirs est le présupposé du pouvoir. Au sens de « pouvoir faire des choses » mais aussi au sens de « pouvoir influencer les choses ».

D’où le drame de l’universalisme ultra-rationnel viriliste : accueillir les femmes et les LGBTQI+, entre autres, dans la sphère du savoir et reconnaître leurs désirs signifierait d’emblée céder le pouvoir. Troubler la pensée universelle et la souveraineté scientifique par la rationalité dominatrice signifie réhabiliter le savoir perdu, changer la manière de s’approcher aux sciences et au monde et admettre d’autres profils dans la sphère du pouvoir, même au risque de le perdre – d’où la phobie des extrêmes qui imputent la fin de la civilisation aux personnes homosexuelles, entre autres. D’une certaine manière, ils ont raison : ce serait la fin d’une certaine civilisation… et tant mieux.

Reconnaître les désirs et les savoirs de l’autre : faire basculer le pouvoir

Une précision tout de même : ce n’est pas parce que des personnes issues de catégories marginalisées accèdent au pouvoir qu’elles sont toujours porteuses de savoirs nouveaux. Margaret Thatcher par exemple était bien une femme, mais elle était issue du parti conservateur. Elle n’était pas porteuse d’un nouveau savoir ni d’une nouvelle manière de concevoir le pouvoir. Aux dernières nouvelles, Florian Philippot est homosexuel, pourtant il fait sa carrière politique à l’extrême droite. Les exemples de personnes aux identités contradictoires sont nombreux. Ce qui intéresse ici c’est le fait de déconstruire le mythe de la rationalité moderne productiviste et pour cela, on peut supposer que d’ouvrir le pouvoir à des catégories marginalisées pourrait en changer les mécanismes et conduire vers un nouveau modèle de civilisation.

L’idée est de dire qu’en réhabilitant un savoir basé sur l’harmonie avec la nature, le dépassement du dualisme entre corps et âme, la reconnaissance des émotions dans le processus de l’apprentissage, pourrait porter à la fin du culte du capital et ouvrir la voie au respect conscient du monde dont nous faisons partie.

Cesser de percevoir le savoir comme quelque chose de froid et la vie comme une suite mécanique de faits menant à une fin définie serait une manière de soigner le fameux désenchantement générationnel, le burn out à tout va et l’émergence massive du malaise de l’hypersensible. Je suis convaincue que le sujet de l’hypersensibilité revient simplement parce que l’expression de nos sentiments est gravement brimée autant par notre éducation scolaire que par la société marchande et que donc de plus en plus de personnes se considèrent comme « faibles » ou « hypersensibles » juste parce qu’elles n’ont pas la possibilité de réaliser leurs émotions naturelles au sein du monde dans lequel elles vivent.

La culture marchande s’est installée même dans les zones les plus privées et intimes de notre conscience, même dans l’expérience de l’amour, vue comme une entrave au succès personnel et à l’organisation pragmatique de son quotidien. La déconstruction de l’architecture du choix amoureux basée sur le principe de cumulation des conquêtes et donc de capital érotique en est la preuve, même si le couple continue de représenter un idéal de réussite… pour les femmes, dont le sens de la vie se résumerait à engendrer des nouveaux humains.

Comme si cet aveu de faiblesse et d’émotivité pouvait rompre la chaîne productive, nuire à l’hyper-pragmatisme glorieux censé mener à la réussite de sa vie, si tant est qu’on puisse philosophiquement « réussir une vie ». L’engagement fondé sur le sentiment serait par excellence néfaste car, dans une époque d’économie de marché, aucun engagement – aucun « contrat » – ne doit se faire – se « signer » – sur la base d’une « simple » émotion – l’émotion étant quelque chose de stupide, le propre du mauvais commerçant qui se ferait constamment arnaquer.

La douleur de l’amour, tout comme l’insoutenable certitude de la mort, sont balayés par la possibilité de jouir sans danger et de ne jamais disparaître.
Comme après une nuit de fête quand, le corps visiblement épuisé, à l’aide d’une drogue nous repoussons l’horreur de la fin du rêve en partant en after. Et nous restons dans cet « après » comme si l’existence était devenue un éternel au-delà, pire, un vaste limbe, et nos corps des machines inhumaines.

Le jeune Werther, icône du romantique Johann Wolfgang von Goethe, capable de se suicider à cause de son amour impossible et chaste pour Charlotte, serait le parfait outsider des temps modernes. Celui qui refuse, justement, de troquer sa pureté de cœur contre le mensonge de l’impassibilité.

Nous pourrions envisager, prochainement, l’essor d’un « néo-romantisme », en se basant sur les mouvements artistiques post-internet, affichant le drame du romantique égaré, inadapté, dans une planète qui ne veut pas de lui, le condamnant à la solitude et à l’incompréhension. Mais l’amour et l’art au temps du capitalisme sont une thématique qui mériteraient des études à part entière. Au sujet de l’amour, les écrits d’Eva Illouz sont édifiants.

Il s’agit ici d’avancer l’idée que la reconnaissance des désirs pourrait faire tomber une fois pour toutes le patriarcat et le capitalisme avec lui. Reconnaître dans la sphère de l’humain ces « vies mutilées » (selon l’expression de Judith Butler) et vécues « à moitié ». Ces vies qu’on a exterminées par des chasses aux sorcières, des génocides, des discriminations et qui sont porteuses d’une vision autre du savoir.
Leur combat pour l’accès aux sphères d’influence ne devrait plus en être un : c’est sur eux que repose la chance de transformer notre société et d’offrir à l’humanité un destin autre que l’effondrement et le décadentisme. Sortir du mythe de la virilité toute-puissante, de l’homme maître de la nature dont la prochaine conquête serait l’espace, de l’homme violent et colonisateur dont l’objectif serait de se dissocier de ses émotions afin d’accomplir le rêve du Dieu-machine. Car vivre éternellement ne pourrait pas se faire en éprouvant des émotions : l’existence, comme évoqué, ne serait qu’un infini chemin de croix sans résolution. La rationalité pour être telle ne peut pas subsister sans se confronter à la réalité et aux frontières qu’elle impose.

La rationalité ne peut pas être telle si elle fait une croix sur des millénaires de connaissances dont font partie des disciplines à l’apparence aussi illogiques que l’astrologie : le simple fait que toutes les civilisations aient tourné leurs yeux vers les étoiles nous dit quelque chose de crucial sur ce qu’est un homme. Bafouer l’amour de la nature sous prétexte qu’il est « ingénu » est une idée faussement rationnelle qui est en réalité un triomphe d’arrogance et d’aveuglement, un aveu d’ignorance grave et toxique.

La rationalité pour être telle ne peut pas subsister sans se confronter à la réalité et aux frontières qu’elle impose.

Défendre la fantaisie et le songe, l’impalpable et l’utopique mystère de l’existence, la tragédie inévitable de la fin et la douleur insoutenable des sentiments, les accepter comme une partie inéluctable de l’être humain, sortir de l’hédonisme insensé voulant enlever à la vie tout ce qu’elle a de terrible et de passionnant, est le vrai combat intellectuel et artistique de notre siècle.

Bafouer l’amour de la nature sous prétexte qu’il est « ingénu » est une idée faussement rationnelle qui est en réalité un triomphe d’arrogance et d’aveuglement, un aveu d’ignorance grave et toxique.

Suite à la discussion eue avec mon ami mathématicien j’avais pris un tableau, je l’avais mis à l’entrée de mon appartement et j’y avais marqué dessus « tu préfères mourir demain ou vivre pour toujours ? ». À ma grande surprise, la plupart des gens s’étant confrontés à cette question avaient répondu avec un soupir amusé et une légère nostalgie dans le regard « mourir demain ».

Je pense que tant qu’il y aura des gens rationnels qui répondront « mourir demain » il y aura pour l’humanité la possibilité de relever l’immense défi de survivre à elle-même.

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