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Le Sacré : la nouvelle formule pour un club plus safe

Le Sacré : la nouvelle formule pour un club plus safe

Déjà deux semaines que les clubs ont rouvert et on attendait impatiemment des nouvelles de notre chroniqueuse teuf. Pour fêter l’occasion, elle s’est rendue au Sacré. Depuis la fin 2021, le club invente une nouvelle formule, qui se veut plus safe et plus inclusive, autant dans les publics que la programmation.

Vendredi minuit, 142 rue Montmartre. Un endroit qu’on connaît depuis longtemps, et pour cause : il a été ouvert au début des années 2000 par le collectif Manifesto (pas nous hein !) sous le nom du Triptyque, devenu ensuite Social Club, Cats and Dogs, le Salò et le 142. Pas tant parce que les ex-boss – qui possèdent également le Silencio – voulaient y insuffler un nouvel esprit à chaque fois, mais plutôt pour se débarrasser au fur et à mesure des prestataires qui avaient l’audace de réclamer leurs rémunérations. Seuls les gros noms d’artistes recevaient leur cachet, mais les graphistes ou les petits collectifs attendent encore d’être payé·e·s. Celleux-ci s’étaient même réuni·e·s sur un groupe Facebook, aujourd’hui supprimé, pour crier ensemble leur désespoir. Le collectif Manifesto a fini par recevoir un coup de fil de Julien Courbet, menant l’enquête dans Ça peut vous arriver (émission pref <3) – on est dans la fame ou on ne l’est pas.

Anyway, en 2019, Martin Munier rachète l’endroit, y fait tabula rasa et ouvre le Sacré tel qu’on le connaît aujourd’hui. Depuis la queue, je peux distinguer des affiches placardées à l’extérieur du club. C’est la charte du Sacré, rédigée avec Consentis – une association qui lutte contre les violences sexuelles et sexistes dans les milieux festifs, travaillant avec la mairie de Paris. La charte liste les droits mais aussi les devoirs qui nous incombent lorsqu’on vient festoyer ici. « Pour certaines personnes, la notion de devoir semble incompatible avec la fête. Iels me disent que la teuf, c’est le lâcher-prise, la liberté. Alors que c’est tout le contraire, explique Camélia, chargée de communication du club et elle-même “grosse teuffeuse”. Je pense que pour que tu puisses être ce que tu veux [au sein d’une fête], il faut que les autres puissent être ce qu’iels veulent aussi et que tout le monde se sente bien. » Ta liberté s’arrête là où commence celle des autres. Une phrase toute bête qu’on retient de nos cours d’éducation civique au collège, mais qui continue d’avoir du sens. La base.

La programmation est 100% paritaire. Mais pas du genre « les filles en warm up ou seulement au disco bar », elles sont aussi en têtes d’affiche.

Maxye, directrice artistique du Sacré
© DR
Deux salles, deux ambiances

Je descends ces escaliers, foulés par tant de générations d’oiseaux de nuit, pour arriver dans le « disco bar ». Des dizaines de boules à facettes tournent et reflètent des lumières roses au plafond. Le bar brille aussi de mille feux. Les enceintes, sans grande surprise, balancent de la disco. Dans le public, un peu de tout, de la petite pépette d’école de commerce jusqu’au type normcore. Maxye, DJ et directrice artistique du club, m’explique : « L’idée du disco bar, c’est d’y réunir notre clientèle d’habitué·e·s qui viennent boire un verre tout en écoutant un DJ set de six heures par un·e artiste. Un exercice de sélecta qui n’est pas évident ! » Ici, dès 19 heures, tu peux boire du vin nat’ à 35 euros la bouteille et déguster un croque-monsieur un peu fancy pour 12 balles. « J’aime bien venir ici en début de soirée avec des ami·e·s, c’est détendu, il y a de la bonne musique et ça prépare bien au clubbing » me confie Juliette, 25 ans, qui travaille dans l’événementiel. 

Un peu plus loin, on arrive au fumoir devant lequel trône une cabine photo qui s’appelle « Tabobine ». Pour 3 euros, tu peux capturer un moment (pour peu que t’aies trop bu et que tu crains de ne pas te rappeler de toute ta soirée, ça peut s’avérer franchement pratique). Sympa. Bon, le fumoir, c’est un fumoir, dans sa définition la plus classique, à savoir une petite pièce fermée qui sent la cigarette avec des gens qui mènent des conversations passionnées, okay. Puis on pousse la porte du vrai club. C’est là que l’expression « deux salles, deux ambiances » prend tout son sens, à croire qu’elle a été taillée pour le Sacré. Plus dark, plus night, la foule se bouscule et danse au rythme du set de Zozo, une DJ turque.

© DR

« C’est la première fois que je viens ici. J’ai vu leur Instagram et ça m’a semblé cool. Je n’écoute pas trop ce type de musique d’habitude, mais franchement, l’endroit est bien. Les deux salles n’ont aucun rapport ! » raconte Maxime, 28 ans. Je demande à Maxye comment est construite sa prog, et quel type de public elle attend pour la nouvelle formule Sacré : « Ma programmation, en tout cas sur les week-ends, est 100% paritaire. C’est-à-dire que chaque mois, il y a autant de femmes que d’hommes qui jouent le week-end. Mais pas du genre “les filles en warm up ou seulement au disco bar”, elles sont aussi en têtes d’affiche. »

Qui dit réajustement dit réadaptation. J’ai du mal à trouver des habitué·e·s ce soir-là : beaucoup sont venu·e·s pour la première fois et semblent découvrir des sonorités nouvelles. « L’idée, c’est d’attirer des gens qui viennent pour la programmation, qui ont une vraie sensibilité artistique, et en même temps de garder notre clientèle d’habitué·e·s avec le disco bar. Depuis la réouverture, il y a une super vibe, le public s’est diversifié. C’est aussi pour ça que la bouffe et le bon vin étaient importants pour moi. Ça séduit les épicurien·ne·s ! » C’est sûr que de siroter du pet’ nat’ avec des copaines en écoutant des DJ internationaux·les, ça change de la musique pétée et de la vodka-Red Bull dégueulasse. Le pari est méga chouette, et la mayonnaise en train de prendre.

On m’a appris à contrôler le GHB qu’on trouve beaucoup en club, à avoir un œil attentif et bienveillant sur les personnes qui laissent leur verre sans surveillance.

Jonathan, chef de la sécu du Sacré
Sensibilisation partout

Dans le club, la population n’est pas exactement la même que dans le disco bar. Ici, des petit·e·s techno-pouf·fe·s en all black, New Rock et frange courte qui se trémoussent (no offense, je m’inclus totalement dans cette catégorie, j’en suis même une pionnière). Là, toujours le normie en chemise qui aimerait « que ça tape plus » (ah celui-là…), et des profils un peu plus « zikos », venu·e·s pour les DJ. Je continue ma petite balade interlope, enregistreur à la main, pour demander aux gens ce qu’ils font là (le toupet). Alice, 27 ans et cheffe de projet communication, me répond : « C’est la troisième fois que je viens. La première, c’était il y a deux semaines, et depuis j’y ai passé mes week-ends. J’aime les deux ambiances, le fait que tu puisses en changer quand tu le souhaites, passer du club au disco bar. Surtout, ce qui m’a plu, c’est que la dernière fois j’étais avec une amie vraiment trop bourrée et les videur·se·s ont été super safe et bienveillant·e·s avec elle. »

C’est peut-être un détail pour vous mais pour nous ça veut dire beaucoup : le personnel de sécurité a lui aussi été formé par Consentis. Non contente de saouler toute la boîte avec mes interventions intempestives, je me rends à la porte pour y faire sensiblement la même chose, quelques degrés Celsius en moins. Jonathan, 36 ans et chef de la sécu, me dit tout le bien qu’il pense de sa formation avec le collectif : « Ça m’a permis de me défaire de certains jugements que j’avais. Ici, on accueille et protège les gens peu importe leur orientation sexuelle, leur genre ou leur appartenance ethnique. On m’a surtout appris à contrôler le GHB qu’on trouve beaucoup en club et donc à avoir un œil attentif et bienveillant sur les personnes qui laissent leur verre sans surveillance au bar par exemple. » Iels ont aussi été sensibilisé·e·s aux problématiques d’agressions sexuelles : « On communique avec les client·e·s. Si on apprend que quelqu’un·e s’est fait agresser, on lui porte directement assistance, on le/la rassure et on l’accompagne au mieux. » 

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Tout le staff y a eu droit, à cette formation. Pour l’équipe, il était primordial que l’organisation du club aille dans le sens de la direction paritaire mise en place par Maxye, et donc vers une inclusivité à tous les niveaux : « On a deux chartes, une interne pour tout le personnel et une externe pour les client·e·s. Le but, c’est que tous·tes s’engagent sans équivoque à respecter des principes de comportement et des valeurs. C’est aussi quelque chose qu’on impose aux artistes : ça n’a pas de sens de booker un artiste mondialement connu s’il harcèle des meufs en soirée » continue Camélia. C’est pourquoi on retrouve la charte partout dans le club, des vestiaires jusqu’à la billetterie, où elle est inscrite juste en dessous d’un mot indiquant l’obligation de montrer son pass vaccinal. « On fait des stories et des posts Instagram où on rappelle régulièrement le contenu de la charte pour remettre des coups de sensibilisation. Tu vois, si t’es un·e vrai·e tordu·e et que tu te rends compte qu’au Sacré on ne peut pas toucher des culs, bah t’iras peut-être ailleurs » plaisante la chargée de comm’.

Après une réouverture forte de café comme on les aime, avec notamment Tama Sumo x Lakuti, le couple de DJ allemandes dont l’une est résidente au Berghain, on n’attend pas mieux que Ricardo Villalobos pour les trois ans du club le 27 mars prochain. Avec un petit verre sans sulfites et la certitude d’être entre de bonnes mains, on ne va pas se le cacher : on a hâte.


« Tous les jours c’est samedi soir », c’est la chronique de Manifesto XXI sur la nuit et la fête. Ici, pas d’analyse musicale ni de décryptage de line-up. L’idée est plutôt de raconter avec humour ce monde de la fête que l’on connaît tout bas. Qu’est-elle devenue après plus d’un an de confinements ? Qui sort, et où ? Et bien sûr, pourquoi ? Manon Pelinq, clubbeuse aguerrie, entre papillon de lumière et libellule de nuit, tente d’explorer nos névroses interlopes contemporaines, des clubs de Jean-Roch aux dancefloors les plus branchés de la capitale.

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