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Charbon est-il le film d’une scène émergente ?

Charbon, film réalisé par Elora Thevenet, pénètre l’intimité des acteurs d’une certaine scène émergente parisienne. Se voulant un opus générationnel, il a été réalisé en collectif. 

L’idée naît d’un désir de répertorier les talents naissants du Paris des années 2010. L’éditeur Kahl Editions, représenté par Sarah Kahloun et le collectif Black New Black, représenté par Harmony Coryn, s’attaquent alors à la création d’un livre d’art auquel participent plus de 50 personnes. Un film vient couronner l’œuvre, rencontre intimiste avec ces personnages sortis de la scène alternative de la capitale. 

Le livre et le film sont complémentaires. Tandis que le premier s’intéresse à l’œuvre de chaque personnage présenté, l’autre permet d’aller à la rencontre des acteurs. Au travers du film, c’est le vocabulaire de chaque artiste que l’on découvre, ses centres d’intérêt, son lien avec les autres. Une toile se forme alors, un tableau en paysage qui est une ode à l’effervescence de Paris, à sa musique, son art, ses idées filmées ou écrites. Une envie urgente de travailler en communion et une invitation à ce que la jeunesse créative se ressoude. Rencontre avec la réalisatrice, Elora Thevenet.

On voulait montrer la richesse de la vie parisienne, on voulait laisser une trace, revaloriser notre entourage sous un angle collectif et humain.

Elora Thevenet

Charbon tourne autour de l’art émergent. Mais il tourne aussi beaucoup autour des mondanités liées à celui-ci. Création et fête : à quel point les deux sont liés ? À quel point la fame, l’attribution de rôles au sein d’un milieu est un sujet qui t’a interpellée ? 

Dans le cadre du livre, javais filmé une discussion entre Alice Pfeiffer et Michael Pecot-Kleiner (ndlr, journalistes). Ils disaient, grosso modo, qu’il est presque impossible d’empêcher qu’au sein d’un cercle de personnes il y ait une sorte d’attribution de rôles et d’ordre d’importance. Que ce soit en soirée, dans un milieu précis, au collège.

J’ai souvent rapproché les soirées à une grande cour de recré.

Les personnes émergentes sont aussi les personnes dominantes au sein de la scène artistique avant-gardiste. J’ai donc tourné mon intérêt à la fois vers des artistes talentueux, à la fois vers les dynamiques sociales qui sous-tendent la création. Que ce soit Simon Thiebaut, Régina Demina, Igor Dewe, je les croise depuis des années en soirée. Il y a donc des rapports qui se sont construits : aller en soirée permet de tisser des liens, de se montrer, de se faire connaître. D’alimenter, en somme, cette idée de « milieu ».

Qui a choisi les protagonistes du livre et du film ? 

Les protagonistes du film sont tous issus du livre. Une grande partie des artistes et auteurs ont été proposés par Black New Black, puis l’éditeur a enrichi cette sélection et a défini les thèmes à aborder. Après, c’est une œuvre collective qui a aussi été construite avec les personnes qui y prenaient part au fur et à mesure. Chacun a ramené sa touche. Pour ma part, j’ai choisi certains des personnages pour créer des effets de complémentarité intéressants : par exemple, je trouvais exceptionnelle la relation entre Igor et Regina. Je voulais que leur amour platonique soit sublimé à l’écran.

Les protagonistes de Charbon sont-ils les populaires de la cour de recré ? 

Non, pas tous. Ludo, qui fait du skate, par exemple, il n’est pas une figure de proue de la nuit queer parisienne, ni d’ailleurs Uèle, cheffe d’orchestre et Florent Matteo, chanteur, qui performent au début avec Léonie Pernet. Il y a les deux : à la fois, des personnes que l’on va reconnaître, à la fois des personnes que l’on va découvrir. Il y en a qui sortent beaucoup, il y en a qui s’en foutent de sortir.

L’intention première était de créer du collectif. De dire qu’ensemble nous pouvons créer une génération nouvelle aux propos marquants.

Et si on te disait que Charbon est un film de potes pour des potes tu répondrais quoi ?

Que je ne suis pas pote avec tout le monde dans le film et que j’ai pu rencontrer beaucoup des participants pendant le tournage. Nous n’étions pas tous potes au départ, c’était plus un ensemble de gens qui se tournaient autour. Ce qui est normal dans une scène artistique. J’ai essayé de promouvoir des propos, pas des potes. Le récit de Claude-Emmanuelle sur ses parents et sur sa transition par exemple, je trouvais cela fondamental qu’il y ait ce passage. Elle seule pouvait l’exprimer avec autant de fraîcheur.

Dans le film l’art pratiqué par chacun des personnages est quasiment absent. Pourquoi ce choix ? 

Le livre et le film vont ensemble, il faut d’abord feuilleter le livre et à la fin, regarder le DVD. Le film se focalise sur les coulisses, sur l’intimité de ces artistes et personnages tandis que le livre est un hommage à leur travail et à la scène underground. Mais les deux sont intéressants aussi l’un sans l’autre. Disons que le film, plus que de montrer le talent, il montre un mode de vie lié au fait d’être artiste.

Charbon est un projet collectif donc. Ce n’est pas trop difficile d’être réalisatrice d’un film sur lequel beaucoup de monde a son mot à dire ? 

Si bien sûr. Mais quand je commence un truc je le finis, du mieux que je peux. Il faut apprendre à surmonter les critiques et les opinions contraires qui n’ont aucune raison d’impacter la constance de la création.

© Régina Demina / Shivani Gupta

Il y a une scène en revanche dans le film qui est bouleversante d’un point de vue artistique : celle de la performance de tatouage. Comment l’as-tu construite ? 

Cette scène me permet également de répondre à ta question sur le talent. J’ai voulu la mettre exprès pour créer une vraie catharsis. Le tatoueur, Nicholas Don Giancarli (ndlr Maison Métamose), voulait faire des tatouages pendant une soirée. Je trouvais l’idée pas mal, mais je voulais quelque chose de plus fort. Nous avons alors pensé de mettre en place une performance pendant laquelle huit personnes seraient reliées par un seul et même tatouage qui soit infini, métaphore du film. Une sorte de volonté affirmée d’aller toujours de l’avant et de créer du lien entre les êtres.

La performance a été pensée par Don et moi-même, avec l’aide de Sarah Kahloun, lors d’une soirée à laquelle jouait Zoë McPherson (la musique est la sienne). Ça devait durer une heure, ça en a duré cinq. C’était épuisant mais magnifique. Cette expérience a bouleversé des vies : par exemple Tristan, auteur du livre, après la performance a senti que son destin était lié à celui des autres à vie.

À chaque scène émergente, sa musique. À quel rythme vit la scène underground des années 2010 ? À quel BPM ? 

Au BPM de la techno. La bande son du film est très représentative de cela. Qu’on l’aime ou pas, la techno et récemment, le gabber, envahissent les clubs parisiens. Léonie Pernet (ndlr interview ici) disait sur le tournage qu’aujourd’hui les gens veulent que ça tape, tape, tape. Que si tu n’appuies pas sur une pédale pendant dix minutes pour leur casser le crâne ils ne sont pas contents. Ils attendent tous la fessée.

© Régina Demina / Shivani Gupta

Au-delà de l’intention artistique, le film a aussi une portée politique. Ceux qui le regarderont, auront accès à des choses que nos écrans ne montrent pas d’habitude. Quels propos étaient particulièrement importants pour toi ? 

Notamment le discours sur les transidentités. Simon et Claude-Emmanuelle relatent avec sincérité l’expérience de la transition, ils démocratisent une manière de vivre et d’être en société qui pour nous est acquise mais qui, en dehors d’un certain entre-soi, ne l’est pas du tout. Montrer un discours sur le corps était particulièrement important, grâce à la participation de personnages comme Leslie Barbara Butch (ndlr interview ici), qui parle de son surpoids de manière totalement libératoire.

Charbon est aussi une réflexion sur la pluralité des identités et des corps.

S’il n’y avait eu que le livre, nous n’aurions pas eu accès à des conversations et des débats presque intimes entre ces personnages. Le film est une archive.

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Quelque part, Charbon ne serait-il pas une ode aux « monstres » dont la société a si souvent peur ? Un hommage à une génération qui effraie par sa liberté jubilatoire ? 

Oui, c’est une tentative de désacraliser le monstre, de montrer qu’il n’en est pas un. De redorer le blason d’une génération incomprise dans ses envies et ses peurs, une génération qui promeut un message d’amour et de tolérance très fort. La liberté y occupe une place clé. De s’asseoir à table avec ces protagonistes, discuter avec eux, partager des idées.

© Hannibal Volkoff

La scène underground parisienne est de plus en plus engagée. On ne peut plus parler d’émergence sans y inclure la notion de lutte, que ce soit concernant les LGBTQIA, les femmes, l’afro-féminisme et j’en passe. Faire la fête aujourd’hui signifie non pas être des cool kids et prendre des drogues, mais aussi choisir sa soirée en fonction des valeurs qu’elle promeut. Quels sont tes envies d’engagements dans Charbon ? Est-ce qu’il y a des choses que tu voudrais mettre plus en valeur ? 

L’idée pour ce film n’était pas d’insister sur le côté politique. Même s’il y a un engagement sous-jacent.

Je pense notamment à l’attention portée aux transidentités. Encore une fois, à la question du monstre, avec cette séquence où Igor se fait dévisager dans la rue par des hommes étonnés.

Nous avons coupé certaines scènes, notamment une où Leslie était sur le char Act Up à la Pride et elle tenait un discours anti-pink washing. Le livre est globalement plus politisé : je pense notamment au passage où Léonie Pernet dénonce les méfaits de la drogue. Voilà, les revendications sont partout dans le film et le livre, même si elles ne sont pas le fil rouge du projet.

Nous avons voulu rester vraiment sur l’art : pour cet opus, on souhaitait surtout présenter l’effervescence de la scène parisienne.

L’avant-garde, historiquement, était le premier rang d’une armée. Elle partait à la découverte, elle était exposée au risque. C’est pourquoi je parlais d’engagement : le propos politique donne une direction à l’avant-garde artistique et guide sa quête esthétique. Sans engagement, il est dur de prendre des risques, et une avant-garde qui ne prend pas de risques n’est par essence pas une avant-garde. L’idéal est ce qui meut aussi une scène émergente. Alors ma question est simple : pour toi, elle va où cette avant-garde ? Quels engagements prend-elle ? 

Ce qu’on a voulu montrer, de manière subtile, c’était une histoire de femmes. Le féminin est omniprésent dans ce film, il n’y a pas de rôles masculins majeurs. De Regina à Claude-Emmanuelle en passant par Leslie, les femmes portent le film et de surcroît, la scène émergente.

Il y aura donc une suite à Charbon 

Charbon est l’opus numéro un d’une collection de livres qui s’appelle Under. Je ne peux pas en dire plus pour le moment, mais il y aura toujours cette idée de rentrer dans l’intimité d’une scène alternative.

Pour plus d’informations sur le livre :

Les auteurs du livre : Tristan Boisvert, Guillaume De Sardes, Hannibal Volkoff, Massimiliano Mocchia Di Coggiola, Amaury Bergoin, Leila Chik, Igor Dewe, Alcibiade Cohen, Paul Franco, Régina Demina, Elora Thevenet, Juliette Seydoux, Maison Métamose, Shivani Gupta, Marie Beltrami, Alice Pfeiffer, Raphael Pfeiffer, Elsa Bres, Yannick Haenel, Tiphaine Samoyault, Tom De Peyret, Michael Pecot-Kleiner, Léonie Pernet, Erwan Le Gal, Chill Okubo, Cuco Cuca, Sina Araghi, Simon Thiébaut, Ludovic Azémar, Alexandre Bavard, Jacob Khrist, Rafaëlle Emery, Emmanuel Mousset, Florent Mateo, Uèle Lamore, Guillaume Héry, Georges Human, Ariel Boreinstein, Emma Burlet, Gabriel Smith, Julien Boudet, Alex Housset, Garance Marillier, Claude Emmanuelle Gajan-Maull.

Pour acheter le livre et le DVD, ici 

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