« C’est qui cette fille? », une romance cruelle. Rencontre avec Nathan Silver

Cruel et dérangeant, le conte de fées détourné C’est qui cette fille? suit Gina, une étrangère à Paris à la recherche de l’amour promis par une voyante. Déterminée à faire plier la réalité à ses désirs, Gina se plonge dans une romance fantasmée des temps modernes. Rencontre avec le réalisateur Nathan Silver.

Manifesto XXI – Du début à la fin du film, le personnage principal Gina – interprété par Lindsay Burge – se perd dans une idée folle. La manière dont c’est amené est assez cruelle : elle est rejetée par tous les personnages qu’elle rencontre. On se sent très mal à l’aise tout au long du film. Que vouliez-vous dire à travers le sort réservé à ce personnage?

Nathan Silver – La plupart du temps, elle ne comprend pas le rejet que les gens expriment en français, une langue qu’elle ne parle pas. J’ai le sentiment qu’elle choisit un pays et un homme, qui la refusent, mais ça n’a aucune influence sur sa foi. Les gens qui la repoussent sont polis dans leur cruauté, et je pense que c’est plus ou moins la manière dont on traite un outsider. Jérôme (interprété par Damien Bonnard) ne cherche à l’exclure que tard dans le film après qu’elle s’invite dans son appartement pour trouver sa boucle d’oreille et qu’il découvre qu’elle habite en face de chez lui. Je trouve que les gens sont très doués pour rejeter ceux qui sont différents, en particulier les étrangers.

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Gina décide de suivre une voie à partir du moment où une voyante lui dit qu’elle va rencontrer un homme qui a « quelque chose dans l’œil ». Comment appréhendes-tu la notion de destin? 

La séance de voyance est fausse. Ses amis ont payé la voyante pour qu’elle lui lise un destin positif. Ce qui importe, c’est qu’elle y croit. Elle est dans un état de désespoir : son compagnon vient de se suicider. Elle est prête à s’accrocher à n’importe quoi tant que ça lui permet de sortir de sa douleur. Elle provoque son propre destin. C’est une question de volonté. J’ai toujours admiré les Don Quichotte. Ils peuvent être confrontés indéfiniment au rejet, leur illusion reste plus forte que la réalité. La réalité se plie à eux. J’ai l’impression que Gina est une Don Quichotte en ce sens.

Je trouve que les gens sont très doués pour rejeter ceux qui sont différents, en particulier les étrangers.

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C’est qui cette fille? (Thirst Street) peut être vu comme une parodie de conte de fées : l’idée de trouver le Prince Charmant (ici un parisien gérant d’un strip club), la voix-off racontant l’histoire… C’était intentionnel ou c’est venu au fur et à mesure au regard de la structure de l’histoire?

Oui, l’histoire était conçue dès le départ comme un conte de fées perverti. Gina est un personnage qui a grandi avec les films romantiques. Dans son cœur, elle croit que la réalité va émerger et ressembler aux films de conte de fées dans lesquels elle a grandi. Nous voulions cimenter ceci à travers la narration…une narration qui, comme la vision du monde de Gina, n’est pas fiable.

Beaucoup de gens autour de Gina semblent se rendre compte très tard de ses attentions, ce qui les rend encore plus insensibles aux gens qui les entourent. Nous avons le sentiment étrange de prendre le parti de tous à un moment différent dans le film…

Tout le monde est plus intéressé par ce qui les affecte directement. Au début, Gina est inoffensive, comme un insecte que tu veux attaquer. Une fois que la punaise mord, ça te fait réagir. Jérôme est plus soucieux de se retrouver avec Clémence (interprétée par Esther Garrel) et de créer son propre club que de s’occuper de Gina. Clémence se concentre sur Jérôme et sa vie parisienne – Gina est à la périphérie de son champ de vision. C’est au moment où Gina perturbe leur vie et s’y immisce de manière flagrante, qu’ils prennent conscience d’elle. Avant cela, ils sont trop préoccupés par ce qu’ils pensent être important.

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…l’histoire était conçue dès le départ comme un conte de fées perverti.

Pourriez-vous me parler de votre rencontre avec Anjelica Huston, elle a choisi de faire la voix off, c’est bien cela?

Deux de nos producteurs américains à Washington Square Films venaient juste de travailler avec elle et nous ont suggéré de la contacter. Elle a regardé le film avec une voix off temporaire. Étant pessimiste, je ne m’attendais à rien. Puis nous avons reçu un email de son assistante quelques semaines plus tard disant qu’elle aimait le film.

Travailler avec elle était super agréable. Je crois qu’il a fallu moins d’une demi-heure pour boucler le texte. Elle savait qu’elle pourrait améliorer le film avec sa voix. Elle ne fait que des projets où elle peut contribuer à les élever, non pas en raison de sa stature, mais parce qu’elle connaît ses capacités.

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On peut reconnaître la touche de Sean Price Williams comme directeur de la photographie : C’est qui cette fille? partage des similitudes en termes de couleurs avec Good Time. Comment s’est passée votre collaboration?

Je connais Sean depuis plus de dix ans. C’était le gérant de Kim’s, un magasin de vidéos où j’allais, et moi je travaillais dans un cinéma qu’il fréquentait. Nous étions amis sans forcément avoir l’idée de travailler ensemble. Puis on s’est dit que ça pourrait être une belle expérience. Dès le début, nous nous sommes très bien entendus. Il n’y avait pas de prises de tête. Sean mettait des films à la télé (il semblait tous les connaître), on écoutait de la musique, on s’est beaucoup amusés au point que depuis, on a tourné un autre film ensemble: The Great Pretender.

Il y a eu un déclic quand on a regardé ensemble Lola de Fassbinder, où elle baigne dans toutes les couleurs. Fassbinder est la preuve qu’il n’y a jamais trop de couleurs et qu’on pouvait aller aussi loin qu’on le souhaitait.

PS. L’affiche du film est signée William Laboury que nous avions rencontré il y a quelques mois.

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Traduit de l’anglais

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