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Censored : Le magazine alternatif féministe qu’on attendait

Censored Magazine est un projet initié par Clémentine Labrosse, pensé artistiquement par sa sœur Apolline et rejoint par leur frère, Louis. Le magazine trimestriel, uniquement print, aborde un thème par numéro.

Lancé en novembre dernier, le magazine dénonce, déconstruit et déculpabilise en offrant une réflexion sur le corps, la place de la femme dans la société à travers des articles de fond, des interviews d’activistes féministes, de photos, de collages… Le média adopte une ligne éditoriale qui allie politique et artistique, où forme et contenu se rejoignent. Nous avons rencontré Apolline Labrosse, directrice artistique.

Luc Bruyère par ©Valentin Fabre

Manifesto XXI – Quel a été le point de départ du projet ?

Apolline Labrosse : J’étais en école de mode et très investie dans mon travail. Ma sœur, Clémentine, m’aidait beaucoup à analyser mes créations et à trouver comment être politique dans mon travail parce que ça ne passait pas du tout dans mon école. On avait plein de débats tout le temps. Elle, elle voulait être journaliste, elle a commencé par vouloir faire un documentaire, puis un magazine et on s’y est naturellement mises toutes les deux. C’est vraiment un projet qui est né de débats sur le féminisme, sur notre famille, de questionnements sur notre histoire et notre évolution…

Au début c’était son projet mais j’ai terminé mon école au moment où ça se lançait et elle avait besoin de moi pour trouver une identité, donc on a développé ça toutes les deux. On a fait des réunions, on a rassemblé des amis et des personnes du milieu féministe pour échanger des idées, savoir qui voulait s’investir dans le projet. On a été très nombreuses, tout le monde proposait des idées; l’équipe s’est facilement montée. Les gens peuvent participer pour un numéro et partir ensuite, il y a beaucoup de passage. On est trois à rester tout le temps, ma sœur, mon frère et moi.

Pourquoi ce choix d’un numéro, un thème ?

Ça, ça vient de l’idée de départ de faire une série de documentaires avec un thème à chaque fois. Ça correspondait bien à la volonté de prendre une thématique et explorer le maximum de sujets qui s’y rattaché. On voulait tout un panel de choses à l’intérieur du magazine, c’est pour ça qu’il y a de la BD, des interviews, du stylisme, de la photo, afin que chacun puisse venir s’exprimer sous de multiples angles et puisse choisir son moyen d’expression. Il n’y a pas de contraintes par rapport à ça, les supports peuvent changer, nous ne sommes fixés sur rien.

Photo ©Valentin Fabre
Collage ©Apolline Labrosse

Comment les rôles sont répartis ?

Je m’occupe de la partie créa, je fais les collages, les shootings, la mise en page, le choix des polices ; ma sœur s’occupe de la partie journalistique, l’édito, les interviews, la rédaction des articles et mon frère s’occupe du développement du magazine, des points de ventes, de la comm’, les annonceurs. Il m’aide aussi à organiser les shootings et il a fait des photos pour le dernier numéro. C’est la première fois qu’on faisait un shooting tous les deux et ça a bien fonctionné, j’ai souvent des idées très précises en tête donc j’ai pu le guider.

Comment envisagez-vous votre relation avec les annonceurs ?

On se pose pas mal la question de savoir si on veut vraiment avoir de la publicité, on aimait le fait d’être un magazine indépendant mais il faut aussi trouver un moyen de payer les contributeurs.

Ok pour mettre des annonceurs mais à condition que les marques soient en accord avec nos valeurs. On veut des gens honnêtes, qui soient vraiment là pour la cause, pas seulement re-dorer leur image, on ne veut pas de fem-washing, donc ça reste délicat. C’est pour ça que la pub culturelle, c’est pas mal. On a beaucoup échangé avec Nuits Sonores en amont, qui ont une page de pub dans la magazine et on sait qu’ils sont engagés.

Et puis le dernier point, c’est une question esthétique, je n’ai pas envie d’avoir une pub moche qui vient polluer le magazine.

©Valentin Fabre

Actuellement, comment vous gérez financièrement, sans avoir été subventionnés ?

Le magazine marche assez bien pour qu’on continue, mais il n’est pas encore assez vendu pour qu’on paye les contributeurs ou qu’on se paye nous-mêmes. On a juste de quoi rembourser l’impression et faire le numéro d’après.

On l’imprime en France, donc c’est plus cher, mais c’est important d’avoir un objet qualitatif, de travailler le grammage ou des papiers différents… Mais à terme, on veut pouvoir payer les gens, le but n’étant pas d’être dans une lutte féministe et d’exploiter les gens.

Dans l’édito, le texte instaure une intimité et une solidarité, on sent qu’il y a une liberté assez rare et un choix de lever les tabous…

Clémentine se livre énormément. C’est un projet fraternel, on a commencé ensemble et notre frère nous a rejoint, on puise énormément nos inspirations, dans notre passé, chez nos ancêtres, dans des photos de famille, on s’inspire énormément de notre mère… Toute la ligne éditoriale est basée sur l’intime et le politique. On s’interroge sur comment notre vécu témoigne de notre société, parce qu’on n’est pas des cas isolés, ce qu’on vit en dit long sur la société.

©Valentin Fabre

Quelle a été l’évolution de votre propre regard sur votre corps ? As-tu vu une différence avec d’un côté ta sœur et toi et de l’autre ton frère ?

Avec ma sœur, on a grandi avec l’habitude de faire des régimes. J’ai fait Weight Watchers pour la première fois en CE2. Ma mère avait un rapport compliqué à son corps, elle passait sa vie à faire des régimes et on a retranscrit ça, j’ai grandi en me trouvant énorme, ma sœur aussi. C’est en arrivant à Paris, et en s’éveillant vis-à-vis du féminisme, qu’on a réussi à changer notre vision et à s’accepter.

Notre frère, lui, a grandi avec trois sœurs, il a toujours été sensibilisé et sensible à ça. Et il a toujours été très respectueux, il ne nous a jamais fait de réflexions sur nos corps, ni eu de regards jugeants. Il nous soutient beaucoup, il apprend, il s’informe et c’est devenu une cause essentielle dans sa vie aujourd’hui. Parce que le féminisme concerne aussi les hommes, comme en témoigne notre numéro sur la virilité. Plus jeune il n’avait pas ces trucs des régimes comme nous, mais c’était un rugbyman, donc cette pression à être ultra viril, il n’y a pas échappé.

D’où est venue cette volonté de créer un magazine qui déculpabilise le corps et apprend à avoir une réflexion qui déconstruit les stéréotypes ?

De lever les tabous. Personnellement j’ai vraiment l’impression de mener une enquête, sur moi intérieurement et sur ma famille. Je me demande pourquoi j’ai été élevée avec une éducation dans les règles patriarcales, comment je l’ai intégré et comment et pourquoi je m’en suis défaite. Et puis maintenant, comment faire pour que tout le monde s’en défasse.

©Motoki Nakatani

Esthétiquement on retrouve une dimension d’archive, notamment dans les collages ou les shootings.

Oui ! Je passe ma vie dans une énorme maison de famille dont une grande partie a été abandonnée et je vais fouiller. Je récupère des tissus, des rubans, des vêtements que je recoupe, je lis des lettres, retrouve de vieilles photos… On a tourné un court-métrage récemment pour lequel je me suis inspirée de photos de repas de famille qui se sont passés dans cette maison et qu’on a tourné dans cette même maison. J’aime faire ce parallèle.

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Il y a un côté punk, trash, une vision libertaire et décomplexée, qui resurgit en ce moment au sein de la scène émergente et qu’on retrouve dans votre travail…

Mon esthétique, qui forcément se retrouve dans le magazine, c’est une ambiguïté entre quelque chose de très doux, de poétique, sensuel et quelque chose de beaucoup plus énervé. Le côté trash vient du fait que je n’ai pas du tout envie de faire un féminisme mignon, qui ne froisse pas, je veux montrer les choses telles qu’elles sont, les mettre devant nos yeux, qu’on soit tous obligés de les regarder. Je suis énervée, on a toutes les raisons de l’être. Et je l’assume.

©Valentin Fabre

C’est agréable d’avoir un magazine de mode qui parle de corps avec bienveillance et réalisme, et qui adopte un discours d’émancipation…

C’est marrant, parce que tous les gens que je rencontre dans la mode, tous les profs de mon école par exemple, se disaient féministes, mais derrière rien ne changeait. Quand j’essayais de faire des choses, quand je prononçais les mots féminisme ou patriarcat, ils me montraient que ça les saoulait. Moi j’essayais juste de dénoncer des choses et de m’exprimer dans le seul moyen que j’avais trouvé à l’époque, à savoir la création de vêtements et ça ne passait pas du tout.

Donc là le magazine, c’est l’occasion pour moi de faire de l’esthétique et de la politique et d’avoir une réflexion intelligente sur des sujets importants.

La mode est politique. Ce qui se passe dans la société se reflète dans la mode, c’est un super moyen de faire passer des messages.

Dans la mode on te demande de ne faire que du beau, on te dit que ce n’est pas de l’art. Alors oui, elle ne l’est pas tout le temps, mais elle peut l’être. Si tu fais de la mode d’un point de vue commercial, non, si tu te sers du vêtement pour t’exprimer, oui. Le côté business de la mode ne m’intéresse pas.

Comment menez-vous votre réflexion sur le genre ?

Le premier numéro était sur le corps de la femme, le deuxième sur la virilité, mais on n’a pas du tout voulu parler exclusivement des hommes. Au contraire, on voulait remettre en place la définition de la virilité qui ne concerne pas du tout que les hommes. On se questionne beaucoup là-dessus, à la base, je voulais surtout parler des femmes mais le fait que notre frère nous ait rejoint nous à fait revoir les choses différemment. On veut aussi travailler avec des personnes trans, toucher d’autres communautés. Le but est de n’exclure personne et de parler de tous les combats qui se rattachent au féminisme, comme la lutte anti-raciste ou écologique…

©Yannick Fornacciari

Que prévoyez-vous pour la suite du projet ?

Développer de plus en plus le magazine ! On veut aussi organiser des événements culturels. On est en train de monter une expo qui sera présentée vers septembre, composée exclusivement de femmes artistes, parce que la place de la femme dans l’art est toujours celle de la muse et il est important de la montrer en tant qu’artiste.

Et puis la priorité est de réussir à rémunérer les personnes avec lesquelles on travaille et de pouvoir en vivre ensuite ! Le projet m’apporte beaucoup, c’est très enrichissant et stimulant, je fais des rencontres incroyables, donc on va continuer !

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