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Catastrophe et les kids. Journal d’une rencontre
catastrophe

Pendant une semaine, Catastrophe a collaboré avec trois classes d’enfants des quartiers nords de Marseille – de 9 à 11 ans – afin d’imaginer avec eux un morceau pop, de A à Z.

Une semaine faite de cris, d’yeux qui brillent et de beat-box, où la musique se révèle comme un moyen unique pour s’apprivoiser. Le groupe nous livre ici le journal de bord de ce programme imaginé par les Francofolies. Un format original, qui crée du lien et du beau à la fois.

Lundi – Le premier jour

Il sera toujours 8h37 dans les quartiers nord. C’est du moins ce qu’indique l’horloge londonienne ornant le salon de l’appartement qu’on y loue une semaine, garni de tout ce que Conforama peut offrir de mieux : petits, moyens et grands cadres de motifs grisâtres abstraits, vases remplis de pierres blanches, couettes aux imprimés New-York.

Au premier jour, les yeux mi-clos, nous marchons sur le bord de la route départementale D4 pour nous rendre à la bastide Saint-Joseph où nous donnons les ateliers. Sur le chemin, il faut crier pour s’entendre et ignorer les pots d’échappements aux fumées noirâtre. Les enfants nous suivent à quelques coudées et, alors que nous esquivons de justesse un poids lourd, nous réalisons qu’eux aussi marchent, le matin, le long de ces voix rapides pour rejoindre l’école. Idée qui nous glace.

C’est à la mairie des 13ème et 14ème arrondissement que nous travaillerons cette semaine. Une mairie Rassemblement National (ex-FN), dont les affiches électorales ont fleuri un peu partout les murs du quartier. Nous nous installons en sous-sol.

Bientôt, les classes arrivent : sous les voûtes, des grappes de visages s’avancent, et nous oublions tout. Ils sont 80, ils rient ou se chuchotent des choses. Ils ont 9, 10 ou 11 ans et leurs yeux pétillent comme des Spritz. 

Rien ne nous avait préparé à une telle vivacité. 

Pour se présenter, ils entonnent en choeur notre morceau ‘Nuggets’. Pris de cours par cette avalanche soudaine de mignonerie, nous tentons de faire bonne figure, et de maîtriser nos émotions.

On leur découvre une étrange obsession pour les cornichons et « Jean-Louis David ». On apprend aussi à connaître, parmi eux, le groupe des « ULIS », des enfants autistes intégrés aux classes, et qui font advenir l’absurde, la poésie, le bruit dans le silence. Une d’eux, petite fille indienne, ne quitte jamais sa chaise que pour pousser des cris. La bienveillance des autres à l’égard des ULIS, radicale, le fait qu’aucun ne pense à se moquer, à s’indigner ou à exclure, cette douceur du jeune âge nous touchera tout au long de la semaine.

Mardi – Respirer avec les yeux

Il existe un tour de magie pour calmer le bruit et la fureur des kids. Patricia, une des institutrices, le maîtrise à la perfection. Elle lève la main au ciel, en écartant les cinq doigts, et demande aux enfants de fixer sa paume de leurs yeux.

Ce qui nous change. 

Dès le deuxième jour, nous sentons notre jauge d’énergie menacée par la somme de bruits et d’informations engendrées par cette centaine d’enfants. Nous ne nous attendions pas à ce que chaque moment ouvre ainsi une brèche, propice à tous les chaos, à ce que tout soit, ainsi, sur un fil. Chaque seconde d’inattention, chaque minute laissée au hasard se paye et il faut capter les regards. Notre admiration pour le métier d’instituteur – ce héros moderne – va croissante.

Croissante aussi, notre tendresse pour les kids, qui rattrapent leur brouhaha par l’élan qu’ils mettent à chanter. Les niveaux sont évidemment inégaux et certains peinent à passer d’une note à l’autre, tandis que d’autres ne sont pas dans les temps, mais la bonne volonté sauve tout. Dans le lot, on identifie bien vite ce que nous appelons « des petits génies ». Une Mariah Carey dont la puissance vocale et l’assurance nous scotche. Une Rihanna malicieuse. Un Dr. Dre hésitant. Un petit Vald, qui nous propose son absurde « rap des cornichons » (petit cornichon / on m’a donné ce surnom / je voulais m’appeler concombre / maintenant je sors de l’ombre). Ces découvertes sont équivoques : on met des élèves en valeur et certains sont gagnés par une ivresse narcissique qu’on devine inhabituelle. Nous réalisons que les enfants aussi ont un ego.

En regardant ces enfants, nous ne pouvons nous empêcher de voir celui qu’on a été nous-même — étions-nous de ceux qui se cachaient, de ceux qui se montraient, des fayots ou des têtes brûlées ? Nous entendons, ici et là, des ricanements fragiles quand nous passons devant des groupes de petits boys. Les filles nous offrent des dessins et des lettres à la pelle — elles ne connaissent pas encore la retenue, le frein donné aux élans. Quand elles aiment, c’est entièrement, et plusieurs d’entre elles se précipitent dans les bras de Blandine dès qu’elles en ont l’occasion.

Jeudi – Cauchemars

Nous craignons pour notre cher Neuman U87. Les enfants approchent dangereusement de lui, multipliant les mouvements brusques. La matinée se passe à enregistrer des « ah », des « oh », des refrains, des solos de sifflements ou du beat-box.

Chaque midi, tout le monde pique-nique dans le jardin qui jouxte la Bastide Saint Joseph et qui, sauf avis contraire, est ouvert à tous. Ce midi-là, un gang d’adolescents l’a envahi — qui foncent soudain vers les enfants, armés d’un couteau à cran et d’un extincteur. Pour les accompagnateurs, cette « attaque » ne semble pas si extraordinaire, ils l’évoquent même avec une certaine détente. Et nous nous souvenons alors que la vie de ces quartiers obéit à des lois qui nous échappent.

Dans la nuit de mardi, un règlement de compte a eu lieu dans les quartiers nord, près de la Busserine. Kamel Rahrah, 42 ans, a été tué à la kalachnikov. Dans le parc, au milieu des cris d’enfants ayant déjà retrouvé la joie, nous lisons La Provence pour en savoir plus.

L’après-midi, nous proposons aux kids de répondre à des petites interviews. Aaron, un des Ulis, se prête au jeu. Nous lui demandons de nous raconter un rêve : il opte pour un cauchemar. Nous l’écoutons alors, comme hypnotisé, dans une langue sans logique apparente, nous livrer un vrac de visions violentes : coups portés, ‘veilleurs attrapés’, sang qui gicle. Nous ne disons rien. Nous essayons d’accrocher son regard, lui sourire. Puis nous changeons de sujet.

Vendredi – Jets de mimosa

La journée commence par un vote pour trouver le meilleur nom de groupe pour les enfants. « Le crew des marseillais », « Epic game », « Le gang des cornichons » ; c’est finalement « Mini Catastrophic » qui emporte l’unanimité. Nous doutons parfois des bienfaits de la démocratie.

S’en suit une séance de photo avec Aude Carleton, venue d’Arles spécialement pour ça. C’est la fin de la semaine, la nervosité est à son comble. Dehors, les kids s’envoient des paquerettes, du mimosa et de la terre plein la figure, mais tout demeure bon enfant.

Jusqu’à ce que ça ne le soit plus.

Nous nous extirpons de cet impromptu guet-apens de justesse. Nous isolons quelques minutes. Soufflons. Rions. Et puis la vie reprend son cours.

Il est 15h, Arthur et Blandine doivent partir avant d’assister au mini-concert que les enfants ont prévu pour clore la semaine car un autre concert, à Paris avec Bertrand Burgalat, les attend. 

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Ils ne savent pas encore que leur taxi n’arrivera jamais à cause d’un accident dans les quartiers, pas plus qu’ils ne savent qu’ils rateront un train, deux trains, et qu’ils finiront par atterrir à l’aéroport en catastrophe, prêts à prendre in extremis l’avion de 17h30, courant, chargés comme des mules, jusqu’à ce qu’on leur annonce que, depuis cinq minutes, le vol est complet. Ils ne savent pas encore qu’ils rentreront à Marseille, dépités et en sueur. 

Ils ne savent pas non plus qu’au moment où ils courent après les transports dans toute la ville, alors qu’ils pestent et cherchent des solutions, le concert intime des Kids bat son plein dans la Bastide Saint Joseph, ils ne savent pas que cette petite fille autiste, toute la semaine assise sur une chaise et hurlante, vient désormais de se lever en silence, qu’elle vient de rejoindre ses camarades pour se mettre à danser, ils ne savent pas qu’elle rie, impressionne tout le monde et que, pour la première fois de sa vie, elle chante.

Lundi – Le grand soir

Les filles arrivent avec des yeux de biches. Les garçons ont mis leur plus beaux joggings. Tous les regards brillent.

Avant le tube des kids, nous jouons nos morceaux. Comme à l’ordinaire, nous avons récolté les peurs du public avant le concert. A ceci près que nous avons voulu, cette fois, nous concentrer sur les peurs des enfants — qui les ont inscrites sur des papiers. Au moment venu, nous les lisons devant la salle. Et nous les mangeons. « Peur que la ville soit détruite »,  « Peur de Dieu », « Peur des rats »,  — les phobies des kids de Marseille sont inédites à nos yeux, habitués aux classiques peur du vide et des araignées. « Peur que mon père ne vienne pas ce soir » — et certaines sont plus difficiles à prononcer que d’autres.

Entre chaque morceaux, des acclamations bestiales — aux fréquences sur-aigües d’enfants n’ayant pas encore mué. L’hystérie est au rendez-vous, et, bien que démesurée, elle nous réjouit. Puis vient pour eux le moment de monter sur scène. Et pour Oriane, mini Mariah Carey, d’interpréter un couplet seule, devant les 800 yeux rivés sur elle. Son talent, manifeste, déclenche de plus belle les hurlements de la foule. Adam et son rap du cornichon, venu avec un bruyant fan-club récolte lui aussi des ovations.

Ce concert aura été empreint d’une saveur particulière : celle des premières fois, avec l’impression de graver un souvenir spécial dans les mémoires des enfants, pour qui tout est plus grand. 

Après le show, des parents viendront aussi nous dire qu’ils assistaient à un concert pop pour la première fois de leur vie, et qu’ils sont fiers.

Il n’y a rien à répondre à ça. Dehors le mistral souffle et on entend les voix des enfants, encore un peu, moins déjà ; la nuit engloutit le jour, bientôt chacun fermera les yeux.

Photos : Aude Carleton

Graphisme : Charlie Acker

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