Bascules de Lucie Antunes. Les émotions borderline sublimées

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©Anne Gayan

Dans la pénombre d’une scène qui commence, un corps se meut et s’étire avant de s’agiter en contorsions acrobatiques nerveuses. Dans un tonnerre virtuose de percussions, ponctué de mélodies mélancoliques jouées au oud et d’arrangements électroniques, Bascules explore les émotions de la douleur, du désarroi à la colère. A la limite, ténue, de la folie.

En une heure et quart, cette création originale de Lucie Antunes – batteuse, entre autre, de Moodoïd – s’intéresse aux émotions qui nous traversent après une chute, un choc, un moment grave de la vie ou le déclenchement d’un épisode de folie. La pièce, qui était présentée au Théâtre de Vanves les 14 et 15 novembre, dresse en sept actes un portrait saisissant de divers états émotionnels : le rejet, la culpabilité, l’espoir… Le tout est une suite de tableau sonores tous plus percutants les uns que les autres, et mieux vaut avoir le cardio bien accroché pour faire face à ce déferlement d’énergie. Après sa transe, l’auteure nous en a dit un peu plus sur les intentions de sa pièce qu’elle performe en trio, accompagnée du oudiste Yadh Elyes et du danseur-acrobate Jon Debande.

Manifesto XXI – Comment racontes-tu la relation entre les trois personnages/interprètes ?

Lucie Antunes : Je suis au centre et j’ai convoqué ces deux interprètes qui sont venus parler de leur histoire à la base. Parce que je savais qu’ils avaient vécus des chutes. Au début ce n’était pas Jon pour la danse mais Felix Carrelet. La rencontre avec Felix a été comme un mariage, sa spécialité c’était la bascule coréenne mais il a fait une chute. Il n’a rien eu de grave mais ça l’a traumatisé et il a sombré dans l’alcool et la drogue. J’étais complètement fascinée par son histoire parce qu’il avait sa vie toute tracée, qu’il est rentré au CNAC très tôt… Je l’ai associé à mon ami Yadh, qui a fait de la prison pour une raison injuste. Le processus a mis longtemps, ce qui m’intéressait c’était le moment d’après la bascule, d’après la chute. On a fait beaucoup d’exercices. Il y a eu trois étapes : apprendre à se connaître, écrire la musique et interpréter nos propres histoires. À la fin, Felix n’y est pas arrivé, et j’ai du faire appel à un interprète qui viendrait jouer son borderline.

Pourquoi ces sons ? Comment as-tu choisi tes surfaces ? Il y a par exemple des bonbonnes de fontaine à eau.

J’ai l’habitude de travailler avec des instruments de récupération. J’ai travaillé avec Vincent Ségal une fois et, j’y suis allée avec une bonbonne d’eau à la place d’une grosse caisse, parce que je trouvais que ça sonnait bien. Ce qui m’intéresse ensuite ce sont les métaux résonnants, je les choisis pour leur acoustique. Je colle un micro capsule sur les résonnants, et je les écoute. Je les ai choisis pour leur son. Je travaille tout en acoustique et j’amplifie. Mon ingé son, Franck Bertoux, est très important. C’est vraiment mon binôme, techniquement il fait tout ce que je ne sais pas faire.

Le choix des instruments a aussi été fait avec l’artisan qui a réalisé la structure. Il fallait trouver un système d’accroche pour le bol et les bonbonnes, il y avait quelques conditions, et prévoir le câblage.

Comment as-tu choisi d’alterner les lumières bleues et oranges qui habillent ta création ?

J’ai beaucoup pensé la lumière pour le premier acte, en bleu pour l’eau. Je voulais quelque chose d’aquatique pour “être sous l’eau”, la musique ma rappelait des nappes d’images de cinéma. Avec ce bleu aquatique, je voulais traduire ce truc d’être complètement noyé-e. Le orange je ne l’ai pas décidé vraiment mais j’ai laissé de la place, ça fait longtemps qu’on travaille ensemble avec mon ingé lumière qui vient plutôt du spectacle vivant. Les gens avec qui je travaille sont très très curieux et vont vers des choses qu’ils ne savent pas forcément faire.

Quand vous jouez ce spectacle, est-ce que ça vous apporte à vous aussi une forme de catharsis ou est-ce que vous répétez vos douleurs ?

Un peu des deux. Le jouer en public c’est complètement différent de quand tu le répètes. Le lendemain de nos deux dates au théâtre de Vanves on avait le corps explosé, ce sont vraiment les montagnes russes physiquement. C’est très très fort, Yadh le joueur d’oud, a les larmes aux yeux quand il joue son solo. Moi quand je fais l’acte de la transe j’ai envie de pleurer juste après.

L’expérience qu’on essaie de transmettre on la vit intensément.

On traverse énormément de sensations, ce n’est pas forcément douloureux mais on est vraiment dans la transe. Ce spectacle est vraiment immense pour nous. On est dans l’idée d’épuiser nos corps, pour voir ce qu’il y a juste après. La transe c’est au-delà de la douleur, et je voulais que ce soit cette performance-là et avec ces deux artistes.

Une production de l’association Joao et de La Muse en Circuit / En coproduction avec le Théâtre de Vanves, le Lieu Unique – Scène nationale de Nantes, Lieux publics, le Gmem, Le Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper, le Théâtre des Quatre saisons.

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