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Ana Bleue, hybrid club music
Ana Bleue

L’heure n’est plus au cloisonnement stylistique, dans nos mp3 comme dans le club, et la DJ, productrice, artiste visuelle et chercheuse Ana Bleue nous en apporte une fois de plus la confirmation. Privilégiant derrière les platines la narration vallonée à l’uniformité autoroutière, elle surfe habilement entre les styles et les BPM pour un résultat multiculturel audacieux à l’image de la jeunesse post-internet. Mais si elle fait preuve aujourd’hui d’une technicité pointilleuse, le chemin de l’apprentissage n’a pourtant pas coulé de source. Entre isolement, complexes esthétiques et sentiment d’illégitimité, retour sur les débuts courageux d’un parcours féminin prometteur.

Comment en es-tu venue à produire et mixer ? 

J’écoutais beaucoup de musique quand j’étais jeune, j’ai fait une dizaine d’années de piano, j’ai grandi en banlieue parisienne et dans le sud-est puis je suis venue à Paris pour les études, et ma culture club s’est forgée à ce moment-là. Au début, je m’intéressais surtout à la musique et au club par le biais de la recherche et du journalisme.

‘J’ai eu du mal à me sentir légitime, en tant que meuf, ne venant pas de Paris… J’ai kiffé le milieu club, mais tu t’y sens plus comme un objet que comme un sujet.’ 

Ça ne me semblait pas forcément possible de mixer ou de produire de la musique, c’est pourquoi j’ai adopté une posture d’observatrice et noué des liens par ce biais. 

Pendant 3 ans j’ai été bénévole à Radio Néo, où j’ai co-créé une émission sur la club culture qui s’appelle La Cabine. On a fait des reportages, des interviews… avec la volonté de mettre en avant des femmes et personnes LGBTQIA+. 

C’est le fait de rencontrer d’autres femmes que ça passionnait aussi qui m’a aidé à passer un cap.’ 

© Ana Bleue

J’ai participé à la création du collectif Gamine, avec lequel on s’est mise à organiser nos propres soirées féministes, du coup je me suis sentie plus à l’aise pour commencer à mixer dedans. Mais entre le moment où je me suis achetée un contrôleur et mon premier dj set, il a du se passer pas loin de 4 ans. Et le travail de se sentir légitime est très long et ne finit jamais. 

Ça ne t’a pas aidée à te lancer de voir des figures féminines importantes de la musique électronique comme Chloé, Maud Geffray, Jennifer Cardini… mener leur carrière avec brio ? 

La représentation est importante, mais pas autant je pense que l’action collective, la dynamique de groupe.’ 

En plus je ne m’identifie pas vraiment à ces personnes stylistiquement. L’une des personnes qui m’a le plus influencée en mix c’est Teki Latex, mais c’est un homme. Dans ses mixes il passe des sons très pointus mais aussi plus mainstream et « radiophoniques », ça m’a permis de décomplexer face à mes goûts très éclectiques. 

Ce qui est compliqué avec ce genre d’esthétique, c’est de rester dans l’art du djing, soit une certaine fluidité, continuité, technicité, tout en passant des choses très diverses.

Ses résidences au Wanderlust en 2015-2016 m’ont marquée, la programmation et l’ambiance étaient vraiment cool. Teki co-organisait des soirées avec Lasseindra Ninja, l’une des pionnières du voguing en France. J’ai découvert cette culture, j’ai adoré regarder les battles de danse, les looks… Et c’est là que j’ai appris que le club pouvait être un espace d’expression, de liberté et de revendication pour une communauté. 

De plus en plus de djs s’aventurent à mixer les styles et s’amusent à rendre poreuse les frontières indé/mainstream, et le terme ‘post-club music’ a aussi fait son apparition ; est-ce que tout cela a pu te conforter dans ton esthétique ? 

Comme je suis déjà beaucoup dans la théorie le reste du temps, quand je mixe j’essaie de ne pas trop théoriser car je veux que ça demeure un domaine plus spontané dans ma vie. 

Comment as-tu appris à mixer ? 

J’ai pas mal creusé seule, d’abord sur contrôler, puis la dj Betty m’a aidée un peu aussi. J’ai appris de manière très scolaire, mon côté universitaire voulait comprendre quelles étaient les règles. Mais ça a été dur de faire les démarches d’aller vers les gens, et je me suis beaucoup acharnée seule. Ça a pris plusieurs années avant que je me dise ok je vais essayer d’en faire quelque chose. En plus j’étais en études donc ça restait un passe-temps à côté. 

Comment tu fais pour digguer, sachant qu’a priori tu ne rejettes donc rien stylistiquement ? Quels sont tes filtres ? 

J’écoute tous les styles de musique chez moi, mais quand je diggue, je suis quand même une certaine scène artistique – notamment anglaise – de producteurs.ices qui mélangent les genres, dans ce délire de club music.

Après par exemple quand je vais enregistrer un mix, je vais aussi techniquement m’appuyer sur les logiques de BPM. Dans ma bibliothèque, je vais partir de morceaux digués récemment que je veux absolument jouer, ou d’artistes que je souhaite mettre en avant (notamment des femmes, des personnes issues des minorités), et regarder ensuite ce que j’ai en stock qui pourrait coller en termes de tempo. Je teste les mélanges, puis j’avise. Je mixe aussi des choses très différentes suivant le contexte. 

Ana Bleue

Quelles sont tes ambitions avec le djing ? 

‘J’essaie de ne pas me projeter, je suis très contente simplement de réussir à ‘faire’. Il y a tellement de gens qui postent des trucs sur Soundcloud que ça parait banal, mais ce n’est pas si simple d’exposer son travail, de rendre public, sur internet ou sur scène.’ 

J’ai juste envie de kiffer, d’expérimenter des dj sets dans diverses ambiances, dans des contextes d’écoute aussi bien que de danse, et d’aider d’autres personnes qui ne se sentiraient pas forcément légitimes à se lancer. 

Tu sembles contrariée par tes expériences dans l’évènementiel avec Gamine, pourquoi ? 

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Quand tu organises des soirées et mixe, on ne reconnait pas forcément la valeur du travail que tu fournis.’

Tu te retrouves dans une position où tu as envie de faire des choses artistiques et engagées, et en fait tu te heurtes à des problèmes très concrets, tu te rends compte que ce n’est pas si simple de construire des espaces ‘safe’, même si je n’aime pas ce mot car aucun espace n’est réellement 100% safe. Et c’est aussi des conditions de travail parfois difficiles, de nuit, avec l’exposition à un niveau sonore élevé pendant des heures… On oublie d’ailleurs trop souvent qu’en termes de santé mentale et physique, on est pas tou.te.s à égalité.

Donc j’ai revu mes attentes à la baisse, j’ai décidé de développer mon engagement surtout hors des clubs et je suis dans une phase plus réaliste, où je ne m’attends à rien, avec juste l’envie de m’amuser et me sentir bien.

C’est ce qui se passe quand je joue dans des soirées queer, de ce que j’ai pu observer jusqu’ici. Ce sont des espaces qui ont tendance à être plus bienveillants, où je me suis sentie mieux, plus respectée, même s’il y a bien sûr des nuances.

© Ana Bleue

Comment ça t’es venu la production ? 

Depuis que je suis petite j’ai toujours eu envie de faire de la musique, mais pareil ça me semblait compliqué. Une fois que j’ai réussi à mixer, ça m’a encouragée à m’essayer à la prod. J’ai mis énormément de temps à finir quelque chose, car je trouvais nul tout ce que je commençais. C’est à partir du moment où je me suis forcée à finir et poster un morceau que j’ai pu progresser. Il faut accepter que ça ne tombe pas du ciel, que c’est une progression. 

‘J’ai mis du temps pour réussir à essayer.’ 

Tu as appris comment ? 

Je demandais du matos aux fêtes de familles,  l’avis de personnes autour de moi qui faisaient de la prod, j’ai regardé des tutos… Encore une fois j’ai ce côté universitaire qui me fait ressentir le besoin de tout connaître avant de me lancer dans quelque chose, j’ai eu besoin de lire, regarder… J’ai l’impression que ça m’a bloquée, j’avais la sensation de m’attaquer à une montagne. Mais j’ai fini par dépasser ça, je suis dans un truc maintenant où j’y vais, et si je rencontre un problème en chemin alors je m’informe. 

Quels sont tes projets en termes de sorties ? 

J’aimerais essayer de sortir un EP de qualité dont je sois vraiment fière. Les prods que j’ai sorties jusqu’ici j’y passe beaucoup de temps, je ne fais pas ça à l’arrache, mais je considère que j’ai encore une grande marge de progression !

J’ai aussi d’autres projets artistiques en lien avec ma musique ou pas, je veux continuer à faire des créations visuelles, pourquoi pas faire des collaborations artistiques audiovisuelles… J’ai plein d’idées et d’envies !

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