Alice et Moi, frénésie créative

© Dani Terreur

On la suit depuis 2016 déjà, et sa trajectoire nous enchante. À l’heure où le sujet de la place des femmes dans l’industrie de la musique ne cesse de gagner en visibilité, notamment via le manifeste des F.E.M.M, Alice Vanor est un modèle de détermination qui devrait en inspirer plus d’une. Si la technique n’est pas son centre d’intérêt premier, sa passion sincère pour la musique, son sens de la direction artistique et de l’entrepreneuriat alliés à une solide motivation l’ont menée sur le devant de la scène comme des magazines. Avec son nouvel EP, Frénésie, elle s’impose comme une figure majeure de la nouvelle scène électro-pop française. Entre synthétiseurs soyeux et nuances glamours, on vous invite à plonger dans la fresque cinématographique d’Alice, peuplée tant de créatures fantasmées que d’anti-héros modernes.

Quand as-tu commencé à travailler sur ce nouvel EP ? 

Ça s’est étalé sur une assez longue période. Mon premier EP est sorti en octobre 2017, j’ai fait un concert à la Boule Noire en novembre, et je me souviens qu’avant de monter sur scène, j’écoutais déjà certains morceaux de ce nouvel EP pour me motiver. En fait j’ai beaucoup composé, j’avais de quoi faire un album, mais je n’avais pas forcément de quoi l’autoproduire en entier, donc j’ai préféré sortir un autre EP, avec mes cinq morceaux préférés.

Pourquoi avoir sélectionné ces cinq morceaux-là, qu’as-tu voulu privilégier dans l’EP ? 

Les EPs sont des formats courts, or je ne voulais pas m’enfermer dans un seul style. Je voulais qu’il y ait une cohérence, bien sûr, mais offrir une palette éclectique. Il y a par exemple un parti pris plus electro sur ‘Je suis all about you’, plus reggae sur ‘T’es fait pour me plaire’, plus rétro sur ‘J’en ai rien à faire’… Je voulais des styles et tempos variés, des choses plus rappées, plus chantées…

Le thème du bad boy est assez récurrent dans tes morceaux, pourquoi ? 

Autant celui du bad boy que de la bad girl en fait, je crois qu’on en a un petit peu marre des héros, des héroïnes, des gens trop parfaits.

On est tous comme ça en réalité, moi toute ma vie j’ai cherché à être parfaite, et quand je me suis mise à faire de la musique, je me suis dit qu’il fallait accepter tous les côtés en fait, les côtés chelous, les défauts et faiblesses que tu as, et du coup j’aime bien voir ça chez les gens.

Je voulais parler du fait d’assumer ses imperfections.

Par exemple j’avais lu un statut de quelqu’un qui disait ‘ça me dégoûte j’ai vu une meuf se maquiller dans le métro sous mes yeux, elle a rien de mieux à faire’, j’ai tellement envie de dire aux gens mais allez tous vous faire foutre… laissez-nous tranquille, mener nos vies comme on l’entend.

© Randolph Lungela

Tu gardes aussi une véritable fascination pour les love stories… 

L’amour est tellement au centre de tout dans la vie, même si c’est le non-amour… ‘J’en ai rien à faire’ c’est la seule chanson justement qui ne parle plus d’amour, c’est pour ça que je l’ai mise à la fin, elle parle juste de moi avec moi-même qui n’en ai plus rien à faire. ‘J’veux sortir avec un rappeur’ c’est le fantasme du bad boy, ‘T’es fait pour me plaire’ du mec raté en soirée qui souffre, ‘Frénésie’ c’est l’entre-deux quand t’as envie de t’engager dans une relation mais que tu n’oses pas par peur de souffrir, et ‘Je suis all about you’ c’est vraiment l’amour too much à l’américaine.

J’essaie de parler des différentes phases de l’amour, avec comme thème central le fantasme.

Je passe ma vie à imaginer des choses ou à fantasmer, c’est pas forcément l’amour réel genre on paye nos impôts ensemble, c’est plus toutes les projections que tu peux te faire en croisant des gens beaux en soirées, le regard que tu peux poser sur les gens, que eux peuvent poser sur toi… ‘Je suis all about you’ par exemple c’est très fantasmé, c’est pas une version réelle de l’amour, c’est une version presque cinématographique.

Je trouve que tu as une capacité à glamouriser n’importe quoi.

Je ne fais pas exprès, mais ça me fait plaisir que tu dises ça ! J’ai composé une chanson il y a longtemps qui parle de faire les courses, donc tu me diras si j’ai réussi à glamouriser ça… D’après moi tu peux trouver du fantasme – et du coup du glamour -, partout dans la vie, mais c’est un glamour pas fait exprès, nonchalant.

Je ne me considère pas forcément comme une fille glamour dans la vie de tous les jours.

C’est marrant parce que je suis capable de mettre des mini-shorts avec des bas résilles ou des crops tops sans problèmes mais pas des robes, ça me met super mal à l’aise.

Il y a des trucs de femme que j’ai du mal à faire.

Par exemple je n’ai réussi à mettre des sacs à main que très récemment, avant je n’avais que des tote bags. J’ai à la fois un côté très sociable et un peu glamour, et un autre de petite fille pas sage qui erre dans le métro avec sa tristesse, les deux cohabitent !

Ton univers me rappelle un peu celui de Lana Del Rey, avec ce côté cinématographique et glamour, puis légèrement plus trash en arrière-plan.

Très bonne référence parce que j’adore ce qu’elle projette. Je me suis inspirée d’elle pour ‘Je suis all about you’. Et dans le clip aussi on ne voulait pas exploiter le côté je suis amoureuse d’une personne qui est en face de moi, mais plus du fantasme de l’amour.

D’ailleurs je ne peux pas m’empêcher de clipper tous mes titres, c’est un vrai problème. Peut-être qu’à l’échelle d’un album j’arriverai mieux à choisir, mais sur l’EP j’ai déjà fait l’effort de ne garder que les chansons les plus fortes, et elles représentent chacune une facette différente de ma personnalité et de mon discours. Donc je vais clipper tout l’EP.

Tu réalises toi-même tes clips ? 

Je prends quasiment tout le temps part à l’écriture, je briefe la DA. Mais après je prends plus ou moins part sur place pendant le tournage. J’aimerais être réalisatrice le plus souvent possible, mais j’ai conscience de mes limites, je ne suis pas réalisatrice encore, j’aimerais bien le devenir peut-être un jour, mais pour le moment je préfère travailler avec des gens compétents, comme ça j’apprends, et peut-être que sur mon album j’en ferai un toute seule.

L’imagerie de ton projet est aussi importante pour toi que la musique ? 

En fait quand j’avais 15-16 ans et que j’ai commencé à faire de la musique, c’était sincèrement pour accompagner mes vidéos.

Je filmais des trucs chelous dans la rue ; des gens, des oiseaux, des poupées, moi… je faisais des petits montages et je composais la musique derrière. Donc je m’attendais plus à travailler dans l’image que dans la musique. Au final c’est la musique qui m’a permis d’exprimer des choses plus personnelles, mais comme l’image me plait énormément aussi j’ai du mal à la déléguer à d’autres gens.

Pendant la période de composition de l’EP, tu écoutais quoi, qu’est-ce qui t’inspirait ?

J’écoute énormément de choses différentes… des vieilles chansons comme Queen, Otis Redding… Des trucs un peu plus chill comme Kali Uchis, Steve Lacy… Sinon Frank Ocean, Tommy Genesis… 

Tu écoutes plus de musique anglo-saxonne que française ? 

J’en écoute plus oui, mais après j’aime aussi beaucoup la scène française, Roméo Elvis, Lomepal, Hyacinthe, Sein… des vieilles chansons françaises style Niagara aussi. En fait j’en écoute beaucoup mais j’essaie parfois, surtout en phase de création, de ne pas trop écouter la scène française du moment parce que j’ai peur d’être influencée et que ça se ressente trop.

Est-ce que malgré ça tu as l’impression d’appartenir à une certaine scène française, et si oui laquelle ? 

Complètement oui, à toute cette scène française pop et rap, qui se rejoint de plus en plus. C’est pour ça que je ne les écoute pas tout le temps trop pour essayer d’avoir quelque chose de singulier, mais je les kiffe. Par exemple tout ce qui est passé aux Victoires de Musique, ça me plait.

Comment tu t’organises pour composer ? Avec qui et comment tu as travaillé sur ces morceaux-là ? 

Je travaille avec Ivan Sjoberg et Angelo Foley. Ce que j’aime vraiment composer c’est les mélodies, après pour les intrus je peux proposer des bouts mais je suis un peu limitée instrumentalement, je continue d’apprendre pour progresser là-dedans justement. Tu vois par exemple les américains ils bossent souvent à plusieurs sur les compos, je me suis dit que je pouvais faire pareil.

Tu écris le texte avant ou après ? 

Plutôt après, mais il y a des mots qui s’imposent à moi tout de suite parfois, ou des thèmes… Par exemple ‘C’est de la frénésie’ j’avais le mot d’entrée de jeu. Pour ‘J’veux sortir avec un rappeur’ j’avais déjà le thème et cette phrase, j’en ai parlé à Ivan, du coup il m’a envoyé pas mal de prods un peu rap, et moi j’en ai choisi une puis j’ai posé la mélodie par-dessus. Une fois qu’on a une première maquette, je vais ensuite voir Angelo Foley, qui arrange et produit.

Je chapeaute la direction, mais c’est une synergie créative.

Si tu continues de te former à côté, c’est que tu aspires à être plus indépendante par la suite ? 

Pas forcément parce que moi j’adore travailler avec d’autres gens, je sais souvent ce que je veux, mais j’ai toujours du mal à l’appliquer, et je ne serai jamais la meilleure, mais ça ne me dérange pas.

Ce qui m’intéresse surtout c’est la direction artistique plus que la technique.

La raison pour laquelle j’essaie de progresser, c’est en fait plutôt pour pouvoir encore mieux me faire comprendre des autres, mieux communiquer sur ce que je veux.

Tu continues à composer en ce moment ? 

Oui j’ai déjà plein de nouvelles chansons de prêtes, et je veux en composer plus encore, pour choisir les quinze meilleures parmi cinquante pour l’album. 

Donc ta prochaine sortie ça devrait être un album ? 

Si tout se passe bien oui ! Je ne pourrai pas je pense auto-produire un autre EP, parce que c’est quand même beaucoup d’investissement et de temps. J’ai ma société maintenant, ça me demande énormément de travail, donc j’aimerais bien que mon équipe s’agrandisse encore un peu et d’obtenir des aides financières. En tout cas le prochain step sera un album, la seule variable reste l’échéance de sortie.

Quelles orientations tu souhaites creuser pour cet album ? 

J’essaie d’écrire des textes qui sortent aussi du fantasme amoureux, même si clairement ça reste présent. J’essaie de varier les thèmes et les styles. Je veux toujours des morceaux très électro, mais aussi un peu plus dans un style à la Franck Ocean. 

Tu voudrais qu’on l’écoute dans quel genre de contexte ton futur album ? 

J’ai toujours voulu qu’on puisse écouter mes EPs dans des contextes de fêtes, en s’ambiançant.

Je veux garder cette partie-là, mais j’aimerais, justement comme c’est un album et que tu as plus de libertés, ajouter des morceaux qui s’écoutent aussi sur ton lit en regardant le plafond. 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans le processus créatif de Frénésie

Je n’ai jamais trop de mal à créer, c’est la partie que je préfère. J’ai surtout un problème avec les choix : quelle version du mix, quelle chanson mettre en avant, quelle chanson clipper…

C’est plus la partie marketing en fait, mais la partie création est fluide ? 

Oui, je suis obligée de le faire pour le moment, et ça me prend la tête. Ça m’arrive de me réveiller dans la nuit et de me demander si j’ai bien fait de clipper tel titre en premier et pas l’autre et pourquoi…

Pour la partie création je pars du principe – mais je sais qu’il y a des gens travaillent différemment – que si ce n’est pas fluide, comme je suis impatiente et que je n’ai pas confiance en moi, ça va être trop compliqué si je m’acharne. Pour le moment en tout cas. Peut-être qu’en progressant dans certains domaines ça changera.

En même temps quand tu gardes les chansons qui te sont venues facilement, elles seront peut-être plus évidentes pour le public aussi.

Dans quelle formule tu joues actuellement sur scène ? 

C’est la formule groupe que j’ai depuis un an, avec Dani Terreur à la guitare, Adrien au synthé/basse et Noé au pad électronique, ça me plait bien comme ça, ils me portent. On a déjà fait pas mal de résidences mais il y en aura d’autres pour retravailler certaines choses. J’ai commencé à travailler sur de la scéno aussi, qui mêle influences rap et girly à la fois. J’exploite ma grande passion pour les néons, et mon symbole de l’oeil.

C’est quoi ta priorité cette année ? 

Faire beaucoup de scène, parce que là je ne pouvait pas trop dernièrement à cause de la date à la Maroquinerie en mars, il fallait tout miser dessus. Ça me manque trop, donc je suis très contente de reprendre, avec notamment une belle date à Montréal, quelques festivals cet été…

Côté compo je ne veux pas me mettre la pression, j’en ai déjà pas mal de côté, je vais me concentrer sur mes concerts, et si des choses m’inspirent je ferai de la musique, mais sans stress. 

Qu’est-ce qui t’aide à garder le cap, à te lever le matin, à ne pas te décourager sur le long chemin de la reconnaissance musicale ? 

Franchement, je sais que c’est dur, mais déjà rien que de se lever le matin et se dire ‘ça va le faire’ ça aide. Moi souvent je me regarde dans le miroir, j’avoue, ça peut paraître stupide mais… je le fais souvent avant de monter sur scène, je me dis que je crois en moi, pas forcément à voix haute, mais dans ma tête. Puis je fais pas mal de sport pour évacuer la pression, je bois des bières aussi !

Après j’essaie de me dire que dans la vie quand tu portes un projet, c’est forcé que tu rencontres des problèmes et des challenges. Si à chaque fois tu te le prends violemment en mode c’est injuste, c’est trop dur, tu ne vas pas y arriver. Il faut se dire que c’est normal, c’est ça mon métier en fait, gérer les problèmes.

Ça devrait peut-être pas être comme ça, mais il faut l’accepter, garder son sang-froid et chercher des solutions. Au pire si un truc est annulé ben il est annulé, on le fera plus tard… Ça fait partie de la vie, tout le monde sur Terre gère des problèmes tout le temps, il ne faut pas dramatiser.

Et enfin, on parle beaucoup en ce moment de la place des femmes dans la musique ; quel conseil tu pourrais donner à celles qui veulent se lancer ? 

Déjà il faut qu’elles y aillent à fond. Pendant très longtemps je n’ai pas fait de musique parce que je n’étais pas assez forte techniquement, et si je m’étais arrêtée à ça je n’en ferai pas aujourd’hui. En fait il y a plein de métiers dans la musique, et c’est super de travailler en équipe. Par exemple quand tu vas dans les crédits sur Spotify tu prends conscience du nombre de gens qui travaillent sur un seul gros morceau américain. La musique c’est aussi une histoire de rencontrer les bonnes personnes, d’échange…

Il ne faut pas avoir peur, se dire parce que j’ai des limites sur un aspect je ne peux pas le faire. Au contraire, c’est se dire ok j’ai ces limites-là, comment je vais les dépasser, comment je vais rencontrer des gens, agrandir mon équipe.

Et enfin, ne jouez pas sur la rivalité avec les autres meufs.

Il y a déjà beaucoup de mecs qui sont là à te juger, sur ta technique, où à te dire ‘mais tu es sûre que tu veux y aller parce qu’il y a déjà Angèle…’ ou alors ‘attention vas-y vite parce qu’il y a une petite jeune qui arrive et va tout défoncer’… Je suis là mais, tant mieux pour elle ! Comme s’il n’y avait pas assez de place… alors que pour les mecs on dirait moins ça.

Ils ne font pas forcément exprès mais les gens veulent t’intimider, te décourager, peut-être parce qu’ils projettent leurs propres peurs sur toi, mais il ne faut pas les écouter, si tu as envie faire quelque chose, fais-le, à fond, et ça plaira bien à des gens ! Si on écoutait tout ce que les gens nous disent et nos propres peurs, franchement on irait nulle part, autant faire ce qu’on aime dans la vie et tenter le tout pour le tout !

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