after l’Amour : débauche d’arpeggiators pour cadavres exquis

Crédit : Jezekael

Fiasco (iM Electronica), ce sont trois titres nés de la mémoire émotionnelle et visuelle de Jezekael, à l’origine du projet, et des instrus de Thomas, alias Premier Rang, un producteur très discret. Trois titres tout de synthés composés, oscillant du pop/rock au dark wave, où les claviers s’envolent sur des beat pulsés, au rythme d’un souffle rauque et de ses vers resserrés.

Les textes évoquent la vacuité laissée après le sentiment amoureux, nous emmènent en balade « des jardins de Rome aux labyrinthes du Louvre », nous font passer des « nuits cruelles » dans un hôtel ouvert à toutes les convoitises ou nous rappellent qu’il est urgent de respirer, a fortiori quand on plonge en apnée sensorielle. « Fiasco hôtel », le titre qui serait éponyme à condition de tronquer sa moitié, pose l’ambiance de cette écriture versifiée à l’ombre de la séparation. « Ce qui divise / jamais ne cicatrise », constate Jezekael dans un souffle de voix qui ne semble pour autant rien regretter : « Je ne suis pas un mec de dates : je les oublie ; comme les titres, les noms… Je garde que les images, les impressions, les humeurs, et j’ai pas tellement le goût du passé. »

Peut-être parce qu’il est toujours dans l’action : prods, pochettes et clips sont autoproduits par ce garçon qui privilégie l’observation à la contemplation. On lui demande si le thème de l’amour déçu ne serait pas éculé, tant les artistes et poètes se sont épanchés à son sujet : « Évidemment que l’amour déçu est hyper propice à l’écriture, mais il n’y a pas que des chansons qui parlent de ça. Il y en a aussi qui parlent de vigilance, de résistance, de virilité – rien à voir avec une preuve quelconque de masculinité –, de lucidité, du courage qu’il faut pour aimer un autre que soi. Tout est intéressant dans l’amour : l’avant, le pendant, l’après, l’absence, l’illusion… Je ne dirais pas que l’amour est un thème « éculé » : c’est la mièvrerie qui l’est. »

Passion arpeggiators

Les images sont l’une de ses sources d’inspiration, au premier rang desquelles le cinéma, qu’il dévore au sens large, des films d’auteur aux blockbusters. Premier Rang, c’est le nouvel acolyte auquel il a confié le soin de multiplier les arpeggiators – qu’il adore – sur ce nouvel EP. « Le plus invisible des producteurs électro » nourrit ses compositions aux mamelles d’une culture musicale encyclopédique. Ses claviers progressifs contrastent avec les embardées d’une voix étouffée dans les vapeurs d’éther. On les entend particulièrement sur « Les Ombres » : « Pour Fiasco, c’était assez excitant de répondre aux arpèges de Thomas aka Premier Rang. Ses arpèges de synthé sont extrêmement riches, pleins d’une mélancolie très fine, complexe et parfois très radicale, dans laquelle évidemment je plonge illico. »

Leur modus operandi ? « On part soit d’un arpège, soit d’une ligne de basse, et on brode un cadavre exquis. J’interviens sur le son quand je perds l’émotion, ou qu’elle ne va pas assez loin ; par exemple, je voulais absolument une trompette sur « Les Ombres »… De la même manière si ce que je disais n’évoquait rien à Thomas, je pouvais corriger. » Un dialogue qui constitue l’essence du travail auquel l’auteur est attaché : « C’est principalement ce qui m’intéresse dans la musique : l’alliance de deux univers et la construction d’une sensibilité commune. J’aime tellement ce mode de création que j’aimerais multiplier les collaborations et varier les styles, du plus brut au plus orchestré. Pour préciser, j’aurais du mal à juste poser ma voix sur un son prédéfini, ou écrire un texte sans le son. »

Kidnappe-né

Nous l’avions vu en juin dernier faire danser la terrasse du Petit Bain de son râle éraillé avec le titre du même nom, « Et tu danses », produit avec Julien Barthe (Plaisir de France, Slove), avec lequel il a collaboré sur son premier album. Trois ans auparavant, il avait été jeté dans le grand bain (de foule) par son « mec » préféré.e, Sophie Morello, qui l’avait programmé pour le plaisir des 800 fêtards de la Bordelika (une variante de la Kidnappe) au Divan du Monde en janvier 2015, « une fête mémorable. J’ai des flashs de cette soirée : Sophie, un mec rare aux cheveux longs, hyper sex, à la bourre sur sa déco à l’arrache et qui a détendu illico ma timidité. Je me le rappelle plus tard gueulant au micro sur une foule dense venue juste pour pour lui. Je me souviens avoir gueulé aussi et avoir aimé beaucoup ça, et qu’il neigeait à gros flocons en sortant du club ». Également au programme ce soir-là, CAR et David Shaw.

Crédit : Sophie Morello

Il s’est également produit en Allemagne, un pays qui a dû le marquer, si l’on en croit sa mémoire retrouvée : « La dernière date marquante c’était en juin à Sarrebruck, à l’invitation d’une école d’art pour la fête de fin d’année. Il faisait très froid, les gens étaient adorables et hyper volontaires – un air de free party ou de rave des nineties dans une langue familière mais incompréhensible. Je me souviens avoir gueulé, comme toujours, et d’avoir entendu des gens gueuler en retour. Je me souviens de l’atelier vide dans lequel j’ai dormi, du carrelage immaculé des chiottes qui sentait l’urine ancienne, d’une envie de Forêt noire au réveil. »

Insolite

Si ses souvenirs peuvent lui faire défaut, son œil est à l’affût quelle que soit l’occasion (il regrette après l’interview d’avoir oublié de photographier le Poppers qui traînait sur la table à côté du bouquin de psycho). Une photo qui n’aurait pas manqué d’atterrir sur sa collection Instagram de captations insolites qui égayent la vie de ses incongruités. Un compte où l’on croise un garçon habillé d’emballages de sodas, un tatouage « gros pédé » ou une paire de chaussettes de sport abandonnées sur le trottoir – qui ne sont pas sans rappeler la pochette de l’album précédent, Cœur obsédé (produit avec Julien Barthe).

« Ma passion des images, ou plutôt de les capturer est plutôt récente et favorisée par l’acquisition d’un smartphone qui rend la photo facile en termes de praticité. On s’est tous acheté ou vu offrir un bel appareil photo qu’on n’a jamais utilisé car encombrant et insortable. Je ne suis pas le roi du cadre, mais l’idée est de capturer ce qui m’amuse dans le quotidien et peut paraître insolite aux autres. Je fais ça depuis toujours : mes yeux traînent partout et voient tout, supposent et réinventent. L’essentiel, évidemment, c’est le point de vue. La façon de voir peut parfois transformer la banalité en petit événement. » Il nous montre sa dernière trouvaille : une plaque de rue arrachée jusqu’à en creuser la pierre comme on éditerait une photo en négatif. Elle se retrouvera peut-être dans un prochain clip, comme le sont ses anciens clichés, qu’il a montés en mode kaléidoscopique pour créer celui de « Respire », une énumération des possibles qui n’ont pas eu la chance d’exister. Les garçons y explorent le goût d’inachevé sur des synthés d’une entraînante intensité. « Si j’avais décidé de n’pas être exemplaire / j’aurais pu éprouver ce qu’est la liberté », susurre la voix en couches superposées avant de mettre en mots les sentiments qu’elle a tus : « Si j’avais rassemblé mes pensées fragmentaires, t’aurais sûrement compris, comme je pouvais t’aimer. »

Des aveux chuchotés sur un beat entêtant qui ne manque pas sa montée en puissance et ses pauses aérées. Jezekael, qui abhorre les jeux auxquels nous astreint les impératifs du quotidien, adresse une litanie à l’interlocuteur qui se reconnaîtra : « You want me to play », prononce-t-il pour une fois en anglais en nous laissant le choix de conclure par un point d’exclamation ou d’interrogation.

« Irréférence »

On chercherait en vain à référencer l’alliage musical des deux garçons, même si leurs productions ne sont pas sans famille.s. Jezekael cite volontiers Boards of Canada, Mary Davidson, le baroque Haendel ou Freddy Ruppert, mais il tient à rester inclassable, « à part », singulier. Son timbre rauque suffit à le distinguer. On pensait qu’il en accentuait les effets, comme on travaille une posture : « Je travaille rien du tout. J’ai pas l’intention d’aller vers le désenchanté non plus. Disons que ce sont mes cordes vocales qui commandent. D’ailleurs je n’écoute que des voix de virtuoses que j’envie secrètement. » Il travaille ses textes à l’économie : « Pour moi, écrire relève des « mathématiques émotionnelles » : je vois ça comme des équations. Le process d’écriture est donc assez simple et immuable. On part d’un accord, d’une boucle, de l’émotion que ça réveille en moi, et s’installe un ping-pong entre les mots et le son. Ma façon d’écrire, c’est comme une régurgitation des émotions que j’emmagasine. Je ne garde en mémoire pratiquement que les émotions, les impressions etc., quasiment aucune donnée formelle. Je fais ça depuis toujours : c’est indépendant de ma volonté. J’ai une mémoire émotionnelle, c’est tout. La musique, comme l’image, ont ce pouvoir de faire ressurgir ce que j’ai gardé. Une note recèle une palette très large d’émotions, un accord de notes c’est un accord d’émotions, d’idées, d’images, de mots », qu’il module entre chant et récitation d’allitérations, dans un souffle encore amer de ses amours passagères. Créer, c’est avant tout son mode de vie, tracé à côté du sillon mainstream.

Fiasco est disponible depuis le 20 septembre.

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