50 shades of Grey : la folie du SM édulcoré

Un homme retrouvé avec son pénis coincé dans un grille-pain ou dans un aspirateur : la situation fait sourire ! Mais depuis trois ans, les pompiers de Londres ont enregistré une hausse considérable de ces étrangetés. Les anglais auraient-ils une sexualité plus débridée, plus aventureuse ? Le docteur Charlotte Jones dans une interview pour le Dailymail répond par l’affirmative. Sa preuve : une augmentation des Infections Sexuellement Transmissibles chez les personnes de plus de 50 ans.

La raison de cette libération sexuelle ? Les pompiers de Londres et Dr Jones pensent l’avoir trouvée ! Le « coupable » n’est autre que le Fifty shades of Grey – Cinquante nuances de Grey en français – roman érotico-sentimental écrit par E.L JAMES. Pour comprendre ce phénomène, je me suis plongée dans l’histoire d’amour tourmentée des protagonistes de ce best seller.

Anastatia Steel est une étudiante calme et studieuse, et -attention, information capitale pour le reste de l’histoire- vierge. Son existence va cependant être bouleversée par sa rencontre avec un homme, Christian Grey. Brillant businessman, sûr de lui, froid et autoritaire, tout oppose ces deux individus. Dès leur première rencontre cependant le désir est palpable. Mais Christian Grey cache un lourd secret : il est accro au BDSM -Bondage Domination Sadomasochisme- depuis son adolescence. En acceptant de devenir sa soumise, Ana nous entraine avec elle dans un univers inhabituel. Au cœur de nos fantasmes les plus secrets. Roman initiatique, l’héroïne y apprend le plaisir dans toutes ses « nuances ».

Malgré des personnages caricaturaux, une histoire d’amour niaise et un style d’écriture simpliste, le roman fut un véritable succès, lançant la mode du « mommy porn ». Moi aussi, j’ai succombé. J’ai lu avec intérêt ce roman, bien que redondant à la fin. Pourquoi un tel succès planétaire ? Pourquoi ai-je aimé cette aventure sadomasochiste ? Pour Isabelle Laffont, PDG des éditions J.C. Lattès, qui publie le roman en France, la réponse est évidente : « C’est la première fois qu’un livre grand public n’oppose pas le sexe et l’amour. Ce n’est pas porno, mais bon enfant, et la sexualité de l’héroïne couvre des fantasmes que nous avons toutes ».

Un mélange des genres novateur fut donc la clé du succès, explorant différent types de fantasmes féminins. Oui, uniquement féminins car, comme le montre Francesco Alberoni, dans son ouvrage L’érotisme, l’éros serait une question de genre, le résultat d’une construction sociale. Les fantasmes féminins et masculins sont donc spécifiques et distincts. D’un côté, on retrouve une histoire d’amour au schéma plus que banal pour un roman de cette catégorie. L’histoire s’appuie sur un fantasme féminin dès plus répandus : séduire un homme inaccessible et parvenir à lui faire oublier ses névroses. Ana ne déroge pas à la règle, et apprend à Christian Grey à aimer le « sexe vanille ».

De l’autre nous avons une innovation majeure pour un roman sentimental : des scènes de « SM soft » particulièrement détaillées. Cinquantes nuances de Grey était à la base une fanfiction de Twilight, publiée sur internet. Or, après une petite visite sur le site fanfiction.net, je me suis aperçue que les histoires à dominantes SM étaient très répandues. Pourquoi ? Pour la sexologue Juliette Buffat, «Le fantasme de domination est le fantasme sexuel le plus fréquent chez la femme, car lorsqu’on se fait imposer une pratique par l’homme, cela déculpabilise complètement du plaisir que l’on peut ressentir. Qui plus est, la femme ayant aujourd’hui plus de pouvoir dans la société, elle a peut-être besoin d’inverser la situation côté sexe». Cette description correspond parfaitement aux sensations éprouvées par Ana lors de sa première expérience dans la « chambre rouge de la douleur » :

« Cette fois, la cravache trace son cercle un peu plus haut sur mon corps. Lorsqu’il m’en donne un petit coup sur le sexe, je m’y attends. Mon corps convulse sous cette morsure délicieuse […] Je ne m’attendais pas que ce soit comme ça… je suis perdue, perdue dans un océan de sensations ».

Après ma lecture, une question restait cependant en suspens. Le SM : simple fantasme féminin ou véritable pratique sexuelle démocratisée au XXIème siècle ? Dans un sondage IFOP publié en 2013, 24% des sondées admettent avoir été fessées par leur partenaire. Soit trois fois plus qu’en 1985. Les femmes tentent donc plus la domination aujourd’hui. Mais uniquement par petites touches : fessées, les yeux bandés ou faire l’amour ligotées. Les véritables pratiquants du SM « hard » sont toujours rares. Ils représentent 5% de la population française contre 3% en 1985. Une communauté marginale donc…Le sadomasochisme est un mode de vie particulier, bien loin des simples jeux sexuels auxquels s’adonnent les couples avec une paire de menottes en fourrure.

Les ventes exceptionnelles de ce best seller confirment néanmoins une véritable démocratisation de l’érotisme, et une libéralisation sexuelle des femmes. Cependant, le phénomène doit être nuancé. 80% des femmes ayant lu ce roman l’ont fait au format Epub (format numérique). Les femmes lisent donc des romans érotiques, mais pas question de les acheter en public. La gêne face à leurs fantasmes sexuels demeure donc encore !

Lucile Fauviaux

 

 

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