Les 12 moments forts du Guess Who 2017

© Tim van Veen

Pour imaginer à quoi peut ressembler le Guess Who, festival de musique étendu sur quatre jours, il faut d’abord planter le décor. On est à Utrecht, petite ville charmante de Hollande, située au centre du pays. Tout au long de la ville, les rues sont entrecoupées par de nombreux canaux où se reflètent les jolies maisons en brique et les arbres touffus, comme des miroirs liquides qui prennent tout leur sens la nuit quand les lampions sont allumés et les bouteilles de bière décapsulées. Utrecht s’articule autour du Domkerk, impressionnante église gothique, autour de laquelle slaloment des ruelles pavées où les cyclistes sont rois. Je tiens à préciser qu’il arrive que les trottoirs réservés aux cyclistes soient beaucoup plus larges que la fine lisière où il nous est autorisé de poser le pied. Ça vous donne une idée de l’obsession qu’ont les hollandais pour les vélos.

Une ville à taille humaine et à l’accueil chaleureux pour un festival hors du commun. J’ose employer ces termes grandiloquents puisque, dans le cas du Guess Who, c’est bien mérité. D’année en année, l’évènement prend de l’ampleur mais garde le caractère curieux et l’ouverture d’esprit qui font son succès. Le festival prône la cohérence dans la diversité et donne une voix à ceux qui ne sont pas assez écoutés. Ici, pas de groupes de « remplissage », pas de têtes d’affiches mises en exergue, toute la programmation est au même niveau et mérite la même attention. Cette année, le focus était sur le free jazz et l’expérimentation avec des légendes comme Pharoah Sanders, Sun Ra Arkestra, un tribute à Alice Coltrane, mais aussi Shabazz Palaces. Il faut aussi rappeler que si la programmation est si éclectique c’est qu’elle est, en partie, faite par une poignée d’artistes qui s’improvisent curateurs le temps du Guess Who. Maintenant que vous visualisez à peu près le terrain de jeu du festival, on peut passer en revue l’édition 2017 du Guess Who en douze moments forts totalement subjectifs.

1 – Yat-Kha

Qui de mieux que Yat-Kha pour commencer les festivités ? Le chanteur du groupe, Albert Kuvezin, était, jadis, membre de la formation Huun-Huur-Tu, et maîtrise donc le khoomei, chant tranditionnel de la région de Touva. Avec Yat-Kha, il utilise cet héritage mais le mélange à des influences plus modernes, des sonorités rock et y incorpore des instruments électriques. On ne peut être que fasciné par la technique vocale de Kuvezin, sa nonchalance et sa joie de vivre sur scène. Un chouette moment de découverte sonore.

© Jelmer de Haas

2 – Weyes Blood

Weyes Blood c’est le projet de Natalie Mering, que j’avais rencontrée un peu plus tôt dans l’année pour parler de son dernier album Front Row Seat to Earth. Compositrice de génie et interprète à la voix de velours, elle est venue transmettre au public du Guess Who ses morceaux de folk, parfois mélancoliques et parfois solaires, avec la grâce et la sagesse dont elle a le secret. Toujours vêtue de son costume bleu nacré, Natalie semble tenir la salle en apnée. Ses morceaux ont la beauté classique et intemporelle des bons albums de folk des 1970s comme The Fairport Convention ou Mellow Candle, mais restent contemporains par les sujets qu’ils traitent et l’ajout de samples futuristes. Natalie dit elle même aimer mélanger des éléments de science-fiction à un imaginaire médieval… une nostalgique futuriste. Le set est exactement le même que celui que j’avais vu en avril dernier au Point Ephémère, jusqu’à la belle reprise de Vitamin C de Can à la fin. Pas étonnant puisqu’elle avait annoncé que ce serait une des dernières dates avant de se remettre à l’écriture. Lors de ses concerts, Natalie aime raconter des anecdotes et cette fois-ci, elle se confie sur un rêve qu’elle a fait lors d’une sieste ce jour-là. Elle y voyait un aquarium où flottait péniblement un morceau de bacon qui semblait se mettre à bouillir. L’aquarium était en fait son ventre qui était en pleine indigestion dû à un mauvais petit-déjeuner ingurgité le matin-même.

© Jelmer de Haas

3 – Thurston Moore

Thurston Moore a également honoré le Guess Who de sa présence, invité par Han Bennink, avec qui il a joué en duo le premier soir. Le Thurston Moore Group, composé de Debbie Googe (de Bloody Valentine) à la basse, Steve Shelley à la batterie et James Sedwards à la guitare, venait jouer son dernier album Rock’n’Roll Consciousness. Ça ressemblait sacrément à du Sonic Youth mais on ne va pas s’en plaindre. Un set hyper maîtrisé qui s’articulait en montagne russe avec un début un peu plat et une montée en puissance tonitruante qui a fini en mur du son, laissant le public bouche bée.

© Jelmer de Haas

4  – Farida & The Iraqi Maqam Ensemble

Comme j’avais raté le concert complet du Mystère des Voix Bulgares dans le fameux Domkerk le premier soir, il me fallait ma dose d’église. Je l’ai trouvée dans le magnifique concert de Farida & The Iraqi Maqam Ensemble qui se passait au Jakobikerk, une jolie église médiévale au cœur d’Utrecht. On avait même le loisir d’y déguster une Jupiler au nez et à la barbe du Christ. La chanteuse Farida Mohammad Ali est une des rares femmes à maîtriser le maqam, le système de chant traditionnel irakien, car c’est une discipline qui a longtemps été réservée aux hommes. C’était donc d’autant plus émouvant de la voir arriver au dernier moment, après que tous les musiciens se soient placés, prenant place au devant de la scène. La formation, créée en 1997, ne réside pas à Baghdad comme on aurait pu l’imaginer, mais en banlieue d’Utrecht tout simplement. En refusant de faire de leur culture un instrument politique, ils avaient décidé de fuir leur pays pour s’exiler en Europe.

© Melanie Marsman

5 – Violent Magic Orchestra

VMO nous a offert le concert le plus violent de tout le festival et on a adoré. Le set débute avec un voile séparant le pubic des musiciens, où est projeté des logos de tous les groupes approuvés par le Violent Magic Orchestra, dont Darkthone, Ulver, Emperor et Mayhem (Attila prête même sa voix sur un morceau du premier album du groupe). Derrière l’écran fin, les musiciens sont tous alignés, finis au corpse paint, c’est le calme avant la tempête. J’avais fait la grave erreur de porter un béret ce soir là (no comment) et il fut catapulté à l’autre bout de la salle lorsque le chanteur décida de se jeter dans le public tel un chien enragé. Étant plutôt du genre stoïque en toute circonstance, j’ai essayé tant bien que mal d’avoir l’air cool face à ses accès de folie. Ça n’a pas fonctionné. C’est cette terreur ambiante qu’aiment cultiver VMO et qui est visible aussi bien dans la scénographie que l’attitude provocante de ses musiciens qui semblent défier le public. VMO c’est une partie du groupe japonais Vampillia (qui jouait aussi ce soir-là) accompagné de Paul Régimbeau de Mondkopf et Extreme Precautions et Pete Swanson. Ça donne un mélange de black metal, indus, techno et noise dans un brouhaha satanique.

© Ozzy Keller

6 – John Maus

C’est un peu l’évènement de l’année ce retour de John Maus. Ou du moins l’évènement Facebook de l’année puisque sa date de concert parisienne à la Maroquinerie était épuisée en seulement quelques heures, provoquant une euphorie générale. L’inclassable compositeur mélancolique de pop sombre aux morceaux sautillants et saccadés, sortait Screen Memories en octobre dernier et les gens ont adhéré grave. En même temps, il faut avouer que c’était un album réussi, dans la continuité de ses précédents travaux, entre spleen et euphorie. J’avais donc particulièrement hâte de voir ce que ça donnait en live et, surprise ! John Maus n’est pas seul face à un ordinateur mais accompagné d’un groupe, ce qui donne la chaleur et la profondeur nécessaire à la traduction de ses morceaux en live. Il saute, il sue, il gémit, il se tape la tête, il est presque en transe. À mille lieux d’un set de synth pop rébarbatif.

© Jelmer De Haas

7 – 12 hour drone

Une des plus belles initiatives et une des raisons pour lesquelles le Guess Who est un festival d’exception était le 12-hour Drone. 12 heures de drone non-stop dans le Pastoefabriek, le dernier jour du festival. À l’intérieur, la plupart du public est assis, voir allongé, une position requise pour ce type de musique qui appelle à la contemplation. Organisé en partenariat avec la Basilica Hudson de New York, la scène accueillait, entre autre, Thisquietarmy, Jessica Moss, Ben Shemie de Suuns, Lea Bertucci et Big Brave pour des sets de 30 à 45 minutes sans transition. À noter que tout avait commencé en 2014 avec un 24-hour drone (!!!) composé de William Basinski, Stephen O’Malley, Tim Hecker, Steve Hauschildt, Julianna Barwick et Carla Bozulich. Le Guess Who perpétue donc sa folle histoire d’amour avec le drone.

© Tim van Veen

8 – Pharmakon

Le concert que j’attendais le plus de tout le festival était bien celui de Pharmakon alias Margaret Chardiet, grande prêtresse de la harsh noise indus. Son concert parisien avait été annulé mais qu’importe ! J’étais sûre de la voir dans la petite salle sombre de l’EKKO.  Ses shows, très forts et brutaux, sont à la croisée du concert et de la performance artistique, supprimant toute barrière conventionnelle entre elle et le public. En effet, elle se mêle aux corps suintants de la foule, rampe par terre et s’agrippe à des torses, des bras, tout ce qui peut ancrer dans le réel. Mais pourtant, même si elle est physiquement proche de nous, elle semble totalement ailleurs, abandonnée à une douleur palpable. Elle veut qu’on la regarde dans les yeux, qu’on la remarque et qu’on se laisse guider par sa présence même si ça engendre un certain malaise ou une angoisse. Pharmakon recherche à provoquer une émotion brute chez le public qui se retrouve acteur et non spectateur du concert. Dérangeante et magnifique, sa prestation aura marqué tous les festivaliers sur place ce soir-là.

© Erik Luyten

9 – Jane Weaver

La groovy chick de Manchester, Jane Weaver, était aussi de la partie pour nous jouer tout son superbe dernier album Modern Cosmology. Une collection de morceaux de pop psychédélique, gracieux et emprunts de références sonores pointues ouvertes sur le monde. Un pied dans les 1970s et l’autre dans une dimension futuriste, Weaver nous offrait ce soir-là un voyage cosmique, vêtue d’une belle robe vaporeuse imprimée. On notera quand même que sa voix est moins puissante et limpide que sur l’album, mais étant donnée sa production si précise, on ne lui en voudra pas.

© Ozzy Keller

10 – La bouffe

À tous les amateurs de junk food, Utrecht est faite pour vous, et donc pour moi, puisque tous les aliments sont frits ou trempés dans de la mayonnaise. Le rêve. Croyez-le ou non, j’ai assez bien mangé pour que ça devienne un point fort du festival. Il y a le fameux kipcorn (ou poulicroq’ en Belgique), une barre de poulet pané servi avec des frites et la sauce « spéciale », à savoir un mélange de mayonnaise, de pâte de curry et d’oignons crus : un délice. Autre institution gastronomique, le Febo, un distributeur de gras, accessible à même la rue, qui propose des croquettes aux nouilles (oui, oui je vous assure), des cheeseburgers ou des friands à la saucisse, tous rangés dans des petits casiers. Il y a aussi le Italiaansebol, énorme sandwich composé de généreuses tranches de charcuterie, de crudités, de fromage hollandais non-identifié et d’un piment entier, entre deux tranches de pain rond italien. Ils sont souvent vendus dans des petits camions ambulants mais ferment tôt donc impossible de bouffer ça à 2h du mat’ après les concerts, ce qui est fort dommage. Vous y trouverez aussi un Dunkin Donuts, où j’ai passé un long moment à m’empiffrer de trucs fourrés à la crème fluo. Je vous déconseille de vous y arrêter sauf si vous aimez vous faire du mal. Sinon les hollandais adorent le café, ils en boivent tout le temps et partout, et ils le font bien surtout ! Il y en a même au bar dans la plupart des salles du Guess Who si vous avez un coup de mou.

11 – Les concerts mystères

Le festival ne s’appelle pas « Guess Who » pour rien puisque la grille de programmation contenait de mystérieuses cases remplies d’un point d’interrogation. En effet, certains artistes restaient secrets jusqu’au moment du concert, une bonne manière de faire des découvertes. Le premier soir, en entrant dans la Grote zaal, une des plus grosses salles du festival, je suis tombée sur Amadou et Mariam. Un joyeux concert qui a fait danser tout le public sur la voix chaude de Mariam et les solos endiablés d’Amadou. Une performance bien loin des concerts cérébraux et contemplatifs qui avaient eu lieu la journée mais qui avait l’effet d’une parenthèse de partage et de joie de vivre sincère, sans prétention. Le jour suivant, j’ai fait l’erreur d’aller au Mcdo pendant le concert mystère et c’est en revenant dans le Tivoli que j’aperçois une table couverte de merch des Residents. J’apprend alors que le concert que je viens de rater, c’est le leur. Ils ont eu the Residents, j’ai eu des nuggets. Princess Nokia était la dernière « invitée mystère » du festival et ça c’était assez inattendu. Mais que diable allait-elle faire au Guess Who ? Ça aurait pu fonctionner si elle ne s’était pas fendue de discours gênants et qui n’avaient absolument pas leur place là-bas. « Si vous avez un problème avec le fait de voir une femme sur scène, cassez vous! », « Si vous avez un problème avec ma couleur de peau cassez-vous! », et enfin la cerise sur le gâteau : « Si ça vous gêne que je chante en playback, je peux vous montrer une ordonnance de mon médecin qui prouve que j’ai de l’asthme. » Un besoin constant de se justifier face au public le plus ouvert d’esprit et chaleureux du monde à un festival dont les têtes d’affiches sont quand même Pharoah Sanders et Sun Ra Arkestra. Malaise.

© Erik Luyten

12 – Le stand de Giov

Au milieu des stands de merch au deuxième étage du Tivoli se trouvait la petite table de Giov, sympathique belge, qui proposait des cartes à gratter afin de gagner un lot parmi des badges de son propre anus (« c’est un selfie », nous a-t-il confié), des posters sérigraphiés et des t-shirts mixant un logo d’un groupe avec la photo d’un autre groupe. Je me suis donc prêtée au jeu et j’ai eu l’immense joie de gagner un t-shirt !!! J’ai choisi le meilleur d’entre eux : Le logo de Kiss avec une photo d’Immortal. Merci à lui pour ce beau cadeau!

Avec un nom pareil, le Guess Who donne envie d’imaginer de quoi serait composée sa future programmation alors je vous laisse tenter de deviner! L’édition 2018 se tiendra du 8 au 11 novembre et les places early bird s’achètent ici.

***

Retrouvez plus d’informations sur le Guess Who ici!

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