Wilfrid : les rues des amours et l’amour de la rue

« L’amour court les rues ». Voici un tag que l’on peut croiser dans plusieurs endroits, parfois insolites, de la capitale. Mais Wilfrid considère que sa ville, c’est Montmartre. C’est à la terrasse d’un café montmartrois, « Chez Ahmad », que le tagueur de « l’amour court les rues » accepte de nous rencontrer. Habitué de ce lieu et connu de tous, Wilfrid nous livre son histoire… et son amour de la rue.

Manifesto XXI – Tu as un parcours atypique. Peux-tu nous en parler ?

Mon premier job était de faire la pochette d’Authentik, le premier album des NTM. J’étais photographe attitré d’un magazine qui s’appelait à l’époque L’Éléphant rose. J’ai fait deux trois numéros avec eux, puis on m’a contacté – parce que je connaissais hyper bien les milieux du hip-hop – pour faire des catalogues. Ces catalogues se sont transformés en magazine. Moi je faisais des séries de mode, je mettais en avant les fringues que distribuaient les girls. On faisait nos propres pubs parce qu’on n’avait pas encore de digipub.

Manifesto XXI – Tu avais déjà fait de la photo de mode avant ?

J’ai toujours fait de la photo de mode. De la photo tout court. Quand j’étais gosse, que j’étais avec mes parents, c’était toujours moi qui faisais les photos, les vidéos, les montages. À la base je voulais être réalisateur. Mais à force de sortir (quand j’avais 17 ans j’allais tout le temps aux Bains Douches), de serrer des mannequins, j’ai commencé à photographier mes copines, qui vivaient en colocation avec d’autres copines. Puis une m’a dit un jour : « Va voir mon agence, parce que je veux cette photo ». J’ai commencé à faire des photos pour cette première agence et c’est parti comme ça. C’est comme ça que j’ai appris la photo de mode. Ensuite j’ai été le second assistant de Jean-Daniel Lorieux, un grand photographe. Dans ce cadre-là j’ai vu Claudia Schiffer, Stéphanie Seymour…

Après, mon parcours ne s’est pas arrêté qu’à la photo. J’ai été gérant de société multimédia, j’ai été auteur : j’ai fait un guide sur Amsterdam chez Actes Sud (Le Fêtard en poche – Amsterdam 98). J’ai monté plein d’autres magazines, notamment Pit-Bull Posse, un magazine de chiens sans muselière. Je touche à tout, j’aime bien la stratégie de la communication.

Maintenant je fais de la photo pour l’exposer. Je fais des collaborations avec des galeries du street art. Je m’en fous de la photographie de mode. Je vais à la fashion week, je fais des street looks des gens, mais j’y vais surtout pour rencontrer des gens. Je le fais pour mon blog.

©Wilfrid
©Wilfrid

Manifesto XXI – Et le lien avec le tag ?

Aucun lien entre la mode et « L’amour court les rues ». Ni entre la photo et le tag. Je photographie rarement mes tags…

Le dernier truc que j’ai fait c’est arracher des affiches que j’ai collées sur des châssis et que je re-tague par-dessus. Ce qu’on me demande surtout c’est de taguer sur des plans de Paris, des plans de métro. Un type m’a même demandé de lui taguer le dos. Les gens me contactent directement. Parfois ils me demandent des trucs complètement ouf : d’écrire sur le mur, chez eux, au-dessus du lit du couple, par exemple. Même dans la rue, les gens volent souvent des objets tagués… Une fois j’ai tagué sur la cuvette de chiottes abandonnées dans la rue. Je reviens quelques heures plus tard, on l’avait dévissée. J’ai retrouvé le gars pendant un de mes vernissages. Il est venu me voir en me disant « C’est moi qui ai la cuvette de tes chiottes ». Je me suis dit merde, le mec est quand même allé manipuler des chiottes dégueulasses d’inconnus dans la rue pour ce tag. Ça c’était au tout début. Maintenant les gens me reconnaissent. Quand je fais des planches dans la rue je dis aux gens de se servir.

©Wilfried
© Wilfrid

Manifesto XXI – Comment t’es venu le slogan « L’amour court les rues » ?

J’étais dans un autre bar avec une de mes ex. On était assis sur le trottoir à boire des bières et à un moment elle me fait « J’ai envie de baiser ». On rentre en courant comme des gamins. Et sur le chemin elle me freine et me dit « Regarde c’est écrit ‘L’amour est mort’ sur le mur ». J’avais un marqueur sur moi et je ne sais pas pourquoi j’ai écrit « L’amour court les rues ».

Puis, un jour, ma fille – qui a Instagram, moi je ne l’avais pas – me dit « Papa, il y a 650 personnes qui t’hashtag », qui donc avaient pris en photo ce tag. Je lui demande ce qu’il faut faire, elle me dit « Bah Papa il faut te créer un Instagram avec les photos de tes tags ». Alors on est descendus dans Montmartre et on a attaqué.

Maintenant je suis accro, je ne me balade jamais sans mes marqueurs.

Manifesto XXI – Que signifie Montmartre pour toi ?

Montmartre c’est un village, c’est pas Paris. C’est chez moi Montmartre. Il suffit de passer quelques temps dans ce bar pour voir que c’est un truc de dingue. Je ne sais pas comment ça se passe dans les quartiers de Paris. Mais je tague partout. Hier un ami m’envoie la photo d’un type qui portait un de mes tee-shirts « L’amour court les rues » en Sardaigne. J’ai aussi des toiles à Londres. Mais je ne gagne pas ma vie avec ça. Si je le fais c’est pour la rue, je l’offre à la rue. Ensuite, c’est aux gens de les trouver. Au début j’écrivais sur des planches, je mettais la photo de ces planches sur Instagram et j’indiquais l’adresse en disant aux gens de se servir. Le plus rapide c’était neuf minutes. Une femme a accouru pour trouver le tableau.

©Wilfrid
© Wilfrid

Manifesto XXI – Ton lieu préféré ?

Montmartre, chez mes parents.

Manifesto XXI – Le prochain endroit que tu voudrais taguer ?

Le pont des Arts… Je veux dégager Jonone ! Non je plaisante, c’est un street artist que j’admire beaucoup. Ce que j’aimerais faire sur le pont des Arts, c’est un grand panneau blanc où je projetterais « L’amour court les rues ». J’ai déjà fait des projections. Pour la Fête de la musique, un bar m’avait acheté des dizaines de tee-shirts que tous les clients portaient, et ils projetaient sur tous les murs « L’amour court les rues ». J’ai trouvé ça délire.

Manifesto XXI – Quelle est ta définition de la « rue » ?

C’est tous les dangers. Et tout l’inverse. Quand je pose dans la rue je n’ai que des témoignages d’amour. La rue, le street art, ça n’est rien d’autre que le début pour beaucoup d’artistes, ça leur sert de tremplin.

Manifesto XXI – Et ta définition de l’« amour » ?

Il n’est pas mort… il court les rues !

L’amour court les rues

Instagram

Facebook

Elora Weill-Engerer

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  • 16
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
    16
    Partages
More from Elora Weill-Engerer

Pop collection : le bric-à-brac incroyable de Pascal Saumade

La collection hybride de Pascal Saumade déploie ses mutants à la galerie...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *