« What’s the point ? »

Lundi matin, huit heures. Vous êtes Place de la République, à Rennes. Autour de vous, des gens s’agitent : il y en a qui courent pour ne pas manquer un bus, d’autres qui marchent d’un pas rapide et descendent les marches menant au métro de manière assurée, avec une aisance que l’habitude procure. Il y en a d’autres qui dissertent au téléphone, d’autres qui tirent sur une cigarette, aspirent la fumée sans y prêter attention et se retrouvent enveloppés d’un léger voile grisâtre. Vous faites partie intégrante de cette agitation matinale, de ce flux humain, de ce flot de petites actions insignifiantes.

Et puis vous vous arrêtez, brusquement. Vous regardez autour de vous, et vous vous apercevez que rien de tout cela n’a de sens. Ces gens, autour de vous, ont tous une destination précise en tête, un rôle à jouer, un travail à faire, un cours à suivre. Et tout cela a l’air tout à fait normal. Mais est-ce qu’on se demande pourquoi ? Pourquoi fait-on cela ? Pourquoi se lève-t-on chaque jour, pour aller travailler ou étudier, puis se couche-t-on le soir avec la perspective de recommencer le lendemain ? Quelle est la motivation de tous ces gens autour de moi ? Quel est leur but ? Qu’est-ce qui les pousse à vivre ?

Quoi que l’on fasse, on est condamné dès la naissance : notre durée de vie est limitée et notre existence éphémère. Puisque rien ne durera dans le temps et que notre petite existence ne changera absolument rien à la vitesse de rotation de la Terre, pourquoi continue-t-on ? (pour le suicide collectif, c’est par ici, suivez la pancarte)

Vous allez me dire que ça ne sert à rien de se demander pourquoi on existe. De toute façon, c’est comme ça, point. Alors savoir le pourquoi du comment n’a aucune importance. Très bien, mais lorsque l’on ne connaît pas l’origine de son existence (je veux dire, au-delà des cours de S.V.T. sur la reproduction, mettons-nous d’accord), comment faire pour se trouver un but ? Si notre existence n’a aucune explication, ne repose sur aucun fondement, comment peut-on se trouver une raison de vivre, une motivation, un but ?

C’est la question posée par Mason à son père dans Boyhood, réalisé par Richard Linklater et sorti en 2014 : What’s the point ?

– So what’s the point ?
– Of what ?
– I don’t know, any of this. Everything.
– Everything ? What’s the point ? I mean, I sure as shit don’t know. Neither does anybody else, okay ? We’re all just winging it, you know ? The good news is you’re feeling stuff. And you’ve got to hold on to that.

Image issue du film Boyhood, Richard Linklater, 2014
Image issue du film Boyhood, Richard Linklater, 2014

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis ça, j’ai une petite bulle d’espoir qui se forme dans ma poitrine. Le but de notre existence, ce ne serait pas forcément l’accroissement et la transmission de nos connaissances, ce ne serait pas forcément la perpétuation de l’espèce pour continuer d’exister par procuration à travers sa descendance après avoir disparu, ce ne serait pas forcément rendre son nom immortel pour les générations suivantes afin de ne pas sombrer dans l’oubli.

Peut-être bien que le seul intérêt de l’existence, c’est ce qui nous permet de nous sentir vivants : ce sont les sentiments, les émotions, les sensations. Dans Julie ou la Nouvelle Héloïse, Rousseau nous dit que « si c’est la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit ». Nous sommes des êtres de raison et nous intellectualisons le monde qui nous entoure afin de le comprendre ; le plus intéressant cependant n’est peut-être pas de comprendre le réel, mais de le laisser nous submerger, nous envahir, et évoluer au sein de cette profusion de sensations et d’émotions suscitées par notre environnement, par les stimuli de tout ce qui nous entoure. L’art, qu’il s’agisse de peinture, de musique, de littérature, ne redouble-t-il pas ces émotions ? La peinture, qu’elle soit figurative ou abstraite, qu’elle imite ou non la réalité, n’a-t-elle pas pour but de susciter des émotions chez le spectateur, avant de provoquer la réflexion ? « L’imagination est plus importante que le savoir », disait Einstein. Le plus important n’est pas de connaître et de comprendre le monde, mais de se laisser porter par les sensations et par les émotions que notre environnement nous procure afin de stimuler nos sens et d’enrichir l’expérience que nous faisons du monde qui nous entoure. Se laisser submerger par le sentiment du beau par exemple, et contempler un paysage ou une œuvre jusqu’au paroxysme, jusqu’à ne plus pouvoir supporter tant de beauté, à l’instar de Bergotte face au « petit pan de mur jaune » de la Vue de Delft de Veermer dans À la recherche du temps perdu de Proust.

Johannes VERMEER, Gezicht op Delft (Vue de Delft), vers 1660-1661, huile sur toile, 96,5x115,7cm, La Haye, Mauritshuis
Johannes VERMEER, Gezicht op Delft (Vue de Delft), vers 1660-1661, huile sur toile, 96,5×115,7cm, La Haye, Mauritshuis

Peut-être que l’important n’est pas de laisser une trace sur cette Terre, dans une optique relativement narcissique, mais de faire en sorte que cette Terre laisse une trace en nous. Peut-être que nous ne comptons pas ; et à l’échelle de l’univers, c’est peu dire. Peut-être que le héros de l’histoire, c’est ce globe parsemé de merveilles, et que le seul intérêt qu’il y a à passer quelques décennies à vivre dessus, c’est de s’en mettre plein la vue, de chercher la beauté en toutes choses, de sans cesse s’émerveiller et de partager un maximum de ces émotions avec ceux qui nous entourent, qui sont également à l’origine de nombreux sentiments et expérimentations émotionnelles (ce genre de choses tout à fait irrationnelles comme « avoir des papillons dans le ventre » par exemple).

Il ne s’agit bien sûr que d’une réponse parmi d’autres. Une des meilleures réponses à cette épineuse question est cependant, à mon sens, un curieux message que le site Slack affiche pour faire patienter l’utilisateur lors du chargement de la page :

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Tout est dit.

Suzy PIAT

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2 Commentaires

  • Comme dans ton premier article, tu mets des mots très clairs et des phrases très belles sur ce que je ressens, merci pour cela. Continue à nous faire rêver !
    Bécot

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