« Visite », les contes érotiques de Lou Benesch de Gastines et Anna Bouguereau

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© Lou Benesch de Gastines

L’intérieur de mes cuisses
Enrobe ton flanc
Mon cou repose
Sur ta poitrine
Suave suintante
brillante dans le noir
Compacte souple infinie
La masse enchantée de nos corps

Nous connaissons le travail de l’illustratrice Lou Benesch de Gastines grâce aux visuels de Midnight Special Records (qui fêtera ses six ans le 11 octobre). Des monstres aux allures légendaires se dégagent sur les pochettes et les affiches, dévoilant un incroyable sens du détail. Légèrement désuètes, les illustrations de Lou diffusent le charme des œuvres manuelles nourries de symbolisme.

Pour le livre Visite, l’illustratrice s’associe à son amie comédienne Anna Bouguereau pour donner vie à un recueil de poèmes érotiques, édités par leur propre maison d’édition Cendre Bleu. Pourquoi aborder un sujet aussi vaste et exploité que l’érotisme et surtout, comment approcher l’art millénaire du fantasme sans tomber dans la redite ?

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© Lou Benesch de Gastines

Manifesto XXI – Les inspirations de ces illustrations semblent être nombreuses. Je vais donc essayer de les démêler. D’abord, il me semble que votre univers est nourri de références à la mythologie. On pourrait y voir des fêtes dionysiaques, des récits de faunes et de nymphes

Lou : En réalité, c’était une référence à Prélude à l’après-midi d’un faune, le ballet de Nijinsky. Les costumes dessinés pour les ballets russes me nourrissent énormément. Les inspirations sont variées, mais l’idée était d’introduire une partie d’érotisme dans un conte. Comme si Jacques Demy avait fait une scène de cul dans Peau d’âne.

Vous choisissez donc le conte de fée, le mythe, le récit, pour raconter le désir sexuel. Pourquoi ?  

Anna : Oui, bien sûr, il y a une dimension très onirique dans ce travail. Nous avons souhaité qu’autant dans les dessins que dans les textes, tout le monde puisse se reconnaître, trouver un érotisme universel par le conte. La nature, les monstres, ce cadre qui fait déborder sur le rêve permet à hommes, femmes, hétérosexuels, homosexuels, vieux ou jeunes, de fantasmer.

Dans « Les mille et une nuits », nous avons cette dimension fantastique ponctuée d’épisodes crus, scandaleux, de scènes qui viennent perturber le charme enfantin du conte pour le transformer en quelque chose d’autre. Avez-vous lu Les Mille et Une Nuits ?  

Anna : On me l’a lu gamine. Je pense qu’effectivement, c’est ce que nous recherchions. Une fuite vers l’étrangeté. Le conte permet de faire ce que tu veux et de libérer le fantasme sans barrières.

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© Lou Benesch de Gastines

Plus qu’un film porno ?

Lou : Je dois avouer que je ne regarde pas de films porno. En revanche, je lis beaucoup de BD érotiques, de hentai ; je vais être plus excitée par une esthétique que par quelque chose de cru. Je préfère la suggestion. Quand nous travaillions sur le livre, je lisais les lettres de Paul Éluard à Gala. c’est un mélange d’érotisme et de poésie, quelque chose d’à la fois très franc, de romantique et de surréaliste aussi. J’ai trouvé cela tellement riche.

Anna : Disons que l’excitation brute et l’excitation suggérée diffèrent, en ce qu’elles ne situent pas les émotions au même endroit. Dans l’érotisme, il y a de la spiritualité. C’est plus cérébral, plus apaisé en apparence, mais plus fort en termes d’expérience. Nous voulions faire un livre de sensations, décrire ce qui se passe à l’intérieur de manière plus fine et moins saisissable.

Sur Instagram, il y a plusieurs comptes d’illustrateurs qui font des dessins en noir et blanc à fond érotique. Mais c’est assez explicite. Je me suis demandée pourquoi je n’accrochais pas. Je crois que ces illustrations m’ennuient profondément, je trouve que tout est dit et que je n’ai rien à y ajouter. Qu’en pensez-vous ?

Lou : Je comprends parfaitement. Ces illustrations ne laissent simplement pas de place à l’intellectualisation de la chose. Alors que nous, nous voulions apporter des éléments pour ensuite provoquer l’évasion. Le point positif de ces comptes Instagram est qu’ils démocratisent quelque chose, que le cul et la sexualité tombent dans le domaine public.

Anna : Le problème quand tout est dit, c’est qu’il n’y a plus de place pour l’intime. Le rêve permet une approche plus tentaculaire.

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© Lou Benesch de Gastines

FAUNE
Prélude
Accroupie sur son visage
Le dos rond les yeux bandés
Ligotée à ma nourriture
Entre mes cuisses l’adolescence.

Et les poèmes en eux-mêmes, sont-ils aussi oniriques que les dessins d’après vous ?  

Anna : Nous voulions montrer la multiplicité des sensations qui vont avec le sexe, parler des nuances. Ce qui était important dans les textes, c’était surtout de ne pas tomber dans le trivial. C’est probablement une approche très féminine, car ce sont deux femmes qui sont à l’origine du livre. Alors c’est cérébral, certes, mais en même temps, c’est spontané et inspiré avant tout de notre psyché.

Aussi, il ne fallait pas nommer le sexe directement, mais le rendre tout aussi direct par l’usage de métaphores. Décrire ce qui se passe avec des mots nouveaux mais sans prendre de pincettes.

Lou : L’une comme l’autre, nous avons un besoin d’esthétisme dans le sexe. Passer par un imaginaire cinématographique ou illustré, que les choses soient belles. Envelopper tout cela d’une vision.

Et la religion dans tout cela ? Les dessins sont inscrits dans des alcôves, et à plusieurs reprises j’ai vu une iconographie chrétienne, du martyre de saint Sébastien à la Pietà de Michel-Ange.

Anna : Nous ne sommes pas religieuses, mais ce sont des images avec lesquelles nous avons grandi, il n’y a donc rien de blasphématoire dans le fait de les ressortir. Cela fait partie de notre imaginaire. Et puis, la chose amoureuse est sacrée.

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© Lou Benesch de Gastines

Arrivons au cœur de la question : pourquoi parler d’érotisme ? Que vous manquait-il  à une époque où tout est érotisé ? Et surtout, comment en parler de manière nouvelle ?

Anna : Nous sommes amies depuis très longtemps. Nous partageons énormément de choses et donc, évidemment, des récits amoureux. Il y a quelque temps, j’ai eu une relation où nous échangions beaucoup de messages érotiques. Ils étaient franchement beaux.

Lou : Je trouvais qu’elle avait un talent de dingue dans l’écriture de ces messages. Je ne me sentais pas une intruse, je lisais comme si je lisais un beau texte. Alors nous avons spontanément eu l’idée de s’inspirer de ce format, le texto sexuel, pour composer un livre de poèmes.

Anna : Aujourd’hui , cela se fait beaucoup de mettre le SMS au cœur d’une histoire, d’une esthétique. Mais nous ne voulions pas tomber de ce truc hipster du SMS qui devient partie intégrante d’une œuvre.

Gorgée de toi
Empoisonnée
Les yeux fermés
J’avale

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© Lou Benesch de Gastines

Finalement, l’innovation ne serait-elle pas, plutôt qu’une question de contenu, une question de format et de métissage ? Mélanger textos, esthétique du Moyen Âge et ballets russes ? Créer des recettes nouvelles, en somme ?

Lou : Totalement. Nous avons été très spontanées, nourries à la fois de notre éducation et de notre quotidien. Embellir les choses, remettre le romantisme au centre.

Anna : Je pense que nous avions envie de lire des trucs écrits par des meufs de notre âge, en fuyant un peu l’évidence du cul dans notre monde contemporain. Aborder ce sujet de manière élaborée.

Lou : Ce qui m’intéresse, c’est le chemin. C’est le chemin qui conduit une personne à concevoir un certain fantasme. C’est ce que nous tentons de montrer à travers la recherche de complexité dans notre livre. Au lit, nous sommes des êtres encore tout à fait libres. Ce qui m’intrigue, c’est de savoir comment quelqu’un en est arrivé à se dire qu’une commode, par exemple, était son fantasme.

C’est comme la dame qui était amoureuse du mur de Berlin.

Anna : En effet. Elle a dû vivre un truc très fort quand il est tombé.

Vernissage et célébration de la sortie du recueil au Pop-Up du Label le 13 octobre, avec les délicieux FAIRE, Mathilde Fernandez et Cosmo Sonic :

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© Lou Benesch de Gastines
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