Virtualité réelle

Il est 3h du matin. Je ne trouve pas le sommeil, je ne l’ai pas beaucoup cherché non plus. J’écoute Two Miles Away de BOCA, recommandé par Manifesto XXI sur les réseaux sociaux, et j’aurais bien envie d’être à des kilomètres au loin. J’ai le cœur penché sur l’Océan Indien, j’entends le clapotis des vagues, je les entrevois, les yeux mi-clos, teintées de reflets argentés. Fin de journée, le soleil se couche à l’horizon, le ciel vire au rose. Entre chien et loup. En vrai, j’ai les sourcils froncés, je peine à capter quelques malheureuses ondes Wi-Fi. Mon fuseau horaire tend plutôt à me faire glisser du loup au chien et des perles bleutées viennent me faire de « jolies » cernes…

« En vrai », ne veut rien dire au juste : mes pensées divaguent belles et bien hic et nunc. Ma « réalité » est celle que je veux bien me donner, virtuelle éventuellement, au détour de quelques rêveries. Il y a là un trait particulier du psychisme humain à souligner : une capacité de projection, hors du temps, hors des espaces, dans le virtuel. « Virtuel » fait régulièrement la une de journaux ou de revues louant tantôt les avancées sociétales autorisées par la révolution des technologies numériques; s’inquiétant – parfois à l’occasion de tragédies dites des « tueries scolaires » – d’une frange adolescente vivant par procuration, au rythme des combats de fées, d’indiens, de gladiateurs, de ninjas, de soldats ou que sais-je menés par leurs « avatars ».

« Virtuel » est fascinant. « Virtuel » est mystérieux, presque inquiétant. « Virtuel » interpelle autant qu’on feint de l’ignorer. Car virtuel interroge immédiatement la notion de réalité, donnée aussi floue que sacralisée comme facteur ultime de stabilité. Au quotidien, les mots d’ordre « soyez réalistes », « gardez la tête sur les épaules » ou encore « les pieds sur terre » semblent condamner toute digression virtuelle de l’esprit. Et pourtant… Et pourtant, que savons-nous de la réalité ? Inutile de rappeler trop longuement que tout ce que nous percevons n’est pas à l’abri d’une erreur de lecture. Percevoir quelque chose comme réel c’est (dans le meilleur des cas ?), faire confiance à ses sens… Or, s’ils nous trompaient ? Telle est la question sur laquelle achoppe Descartes dans le Discours de la Méthode ; quand Platon avant lui avait mis en évidence le pouvoir des illusions par l’analogie de la caverne. Percevoir quelque chose du réel c’est encore (dans le pire des cas ?) faire confiance aux informations que l’on veut bien nous mettre à disposition. Or, sans tomber dans les extrémistes théories du complot, il n’est plus à débattre que les médias constituent un cinquième pouvoir, pouvoir bien gardé – de préférence – par quelques personnalités bien loties. Plus « concrètement », évoquer les situations pathologiques des personnes autistes, paranoïaques ou encore schizophrènes permet de mettre en évidence que ce que nous nommons d’un commun accord « réalité » n’est qu’une description conventionnelle de l’environnement qui nous entoure et des événements qui s’y produisent.

« Virtuel », cela dit, ne s’oppose pas frontalement à la réalité. Au contraire, il l’enrichit de ses multiples facettes. Le virtuel ne se confond pas avec l’irréel. Le virtuel s’intègre au réel : image d’une réalité non concrétisée, les schémas virtuels ont une existence mais sans matérialité. Le passage du virtuel au réel est une possibilité contenue dans l’essence même de la virtualité, issue du latin « virtus », dont la traduction fiable serait « en puissance ». Pour l’illustrer, le philosophe Pierre Lévy utilise la métaphore de l’arbre et de la graine : l’arbre selon lui « est présent » dans la graine, il ne constitue que son « actualisation ». La graine est un arbre en puissance. Le virtuel enfin recouvre plusieurs réalités. Les spécialistes distinguent par exemple « virtualité psychique » et « virtualité numérique ».

Planches dites du « test de Rorschach ou psychodiagnostic », prêtées à de multiples interprétations…
Planches dites du « test de Rorschach ou psychodiagnostic », prêtées à de multiples interprétations…

La virtualité psychique se rapporte aux capacités cognitives de l’être humain (dans l’ordre, de la plus productive à la plus futile selon la distinction opérée par le professeur Winmicott) : imagination, rêverie, rêvasserie. Cette virtualité psychique renvoie à son tour à de multiples situations dont les plus banales parleront à tout un chacun : imaginaire enfantin, fantasmes, « plans sur la comète » … Dans des cas plus extrêmes, la force mentale pourra se révéler salvatrice pour l’individu dans son intégrité : nombreux sont les ex-otages qui témoignent avoir « tenu bon » en s’occupant l’esprit de souvenirs et de projections mentales en tout genre. Leur « bulle de sauvetage » virtuelle leur aura alors permis de faire face à une situation concrète insoutenable. Aussi, en convoquant leur imagination les humains – et à plus forte raison les artistes – font preuve de créativité. Des objets inédits, tout droit sortis de leur imaginaire en viennent alors à peupler le réel. Dans nos esprits, par nos actes, virtualité psychique et environnement matériel commutent pour constituer deux faces d’une réalité unique, notre réalité.

La virtualité numérique recouvre quant à elle différents outils de simulation, artefacts aux finalités variées, souvent au service de projets d’ampleur colossale ou d’ambition pédagogique. Pensons à la modélisation de projets d’urbanisme; aux simulations médicales dédiées à la formation chirurgicale; aux collections patrimoniales numérisées. On pourrait encore citer les « Massively Multiplayer Online Role-Playing Game » – MMORPG – non sans, toutefois, prévenir le cliché facile des « gamers » : individus mal-cernés, supposés asociaux, souffrants d’addiction au virtuel (« on se console sur nos consoles […] on est fiers de ne plus être humains » prétend Zazie dans sa chanson Cyber…) etc. Pour ce faire, nous citerons les travaux de Philippe Bonfils, spécialiste des « environnements immersifs de communication ». Il souligne que ces joueurs ne sont majoritairement pas dans une démarche d’abandon au virtuel mais sont, au contraire, actifs dans la construction de nouveaux types de relations sociales. Plus encore, selon les auteurs de Acting with Technology, V. Kaptelinin et B.A Nardi, le phénomène d’addiction aux MMORPG qui peut exister serait intimement lié à la part d’humanité « réelle » se cachant derrière les avatars – des personnes en chair et en os et non un « vulgaire » programme informatique. Au bout du compte, la virtualité numérique nous permet peut-être de s’essayer « pour de faux », dans une réalité modélisée, pour réussir « pour de vrai » à mener à terme projets et accomplissement de soi !

Clémence Pétillon

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