#Viajosola : récit d’un voyage en solitaire

Olüdeniz

Depuis quelques temps, le hashtag #Viajosola fleurit partout sur les réseaux sociaux. Essentiellement message de revendication et de liberté pour les femmes qui ont, geste héroïque, décidé de partir seules en voyage. Ce hashtag, je ne l’ai découvert qu’en revenant de mon séjour, alors que je cherchais des témoignages de femmes parties seules à l’étranger. D’un désir compulsif de partir en espérant prendre un peu de recul sur ma vie, il s’est révélé que ce hashtag résume finalement une partie de mon expérience.

Jour -3 avant le départ

Cette année, j’ai liquidé les économies de mes comptes en banque. Je n’ai presque plus rien et pourtant, j’ai décidé de partir. Je viens de faire l’acquisition d’un aller-retour en avion pour quelque part, loin. Bon, trêve de suspens, je vais en Lycie, dans le sud-ouest de la Turquie. En quelques clics c’était bouclé ! Je ne considère pas cela comme un coup de tête mais comme l’une des meilleures initiatives que j’ai pu prendre ces derniers temps. L’une des bonnes initiatives comme j’en ai trop peu prises au cours de ma vie. J’ai une seule certitude quant à mon argent, c’est qu’il partira. Bien vite. Je ne m’arrêterai que quand tout sera épuisé. Mais il me reste encore une liberté à ce propos : choisir comment le faire disparaître. Généralement, il part de façon désinvolte et compulsive, pour oublier, m’oublier aussi. C’est facile de vivre grâce à l’argent. Il compense, divertit, ouvre des possibilités et des échappatoires. C’est par rapport à cela que, paradoxalement, ce voyage est différent. Je pars seule. En terre inconnue. Si j’étais la personne que je tentais d’éviter, dans quelques jours cela ne sera plus possible. Moi, mes pensées, mes sentiments, mes réactions. Il ne me restera que ça. Au milieu d’un paysage magnifique bien sûr, et avec toujours suffisamment d’argent pour m’offrir quelques distractions. Ce n’est pas le récit d’un fardeau, ni même d’une épreuve. Juste celui d’une manière inhabituelle pour moi de passer le temps, en variant les plaisirs. La vérité est que je m’ennuie ces temps-ci. À force de fuir la réalité, j’ai perdu le contact avec beaucoup de choses. Penser, avoir des désirs, des projets, je ne sais plus très bien ce que cela signifie. Donc je suis heureuse de partir, mais j’ai également peur, et je suis heureuse parce que j’ai peur. Mon plaisir, je dois l’arracher à des expériences fortes, parfois même déplaisantes. L’ennui n’est-il pas le pire poison de l’âme, le prédateur de notre énergie vitale ?

Jour  -1

Pas encore partie et je constate déjà un changement. Les pensées qui occupent mon esprit ne sont plus les mêmes. Rattraper le retard que j’ai accumulé dans mon travail, prendre une décision pour arranger mes relations amoureuses catastrophiques, trouver un emploi… Toutes ces questions qui impliquent bien trop d’enjeux sont passées en mode silencieux car l’urgence ne me laisse pas le temps de tout traiter à la fois. En surface, le problème reste identique : que vais-je bien pouvoir faire de moi. Je pars demain. Il faut donc que je planifie mon itinéraire de route, que je me trouve un lit pour ne pas être à la rue, que je fasse ma valise, charge des musiques dans mon téléphone… Bref, beaucoup de choses à régler en une journée mais, pourtant, je me sens légère. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas eu un tel pouvoir sur le cours de ma vie car, pour le moment, tout est très simple et dépend entièrement de moi. Je ne peux pas m’empêcher d’aimer un garçon même si je sais qu’il est mauvais pour moi, mais je peux facilement choisir une auberge sympa et bon marché. Pour le moment, la vertu du voyage semble être de mettre à distance certaines pensées qui nous parasitent et nous harcèlent au quotidien, cette petite voix si présente qu’elle fait presque entièrement partie de nous-mêmes. Une interrogation me vient alors ; voyager, finalement, ce n’est pas s’oublier un peu ? Je ne sais pas si mon identité inclue mes pensées et mes problèmes, ou bien si c’est quelque chose d’extérieur à tout ça.

Jour J

On appellera ça un départ en beauté. Digne de moi ! Pour remettre les choses dans leur contexte, la dernière fois que je devais prendre l’avion, je l’ai raté. « Ce soir je fais nuit blanche, il faut pas que je dorme, j’ai mon avion demain matin ! ». Résultat j’ai fait nuit blanche, mais je suis arrivée complètement ivre à l’aéroport et je n’étais plus capable de me repérer. À croire que depuis ce dernier voyage, je n’ai pas appris de mes erreurs. Hier je n’ai pas dormi. Quand on doit prendre l’avion, il se passe quelque chose. Les gens de la part de qui on n’attend plus rien se manifestent, ont envie de passer du temps avec nous. Et, réciproquement, on a envie de profiter d’eux. Mais je ne pars que quatre jours les gars ! Bon, je n’ai pas dormi et j’ai fait des excès mais je m’en suis bien sortie. Réveillée huit heures avant le vol. Je mets environ deux heures à remplir mon petit bagage à main. Je ne sais plus ce dont j’ai besoin pour partir en voyage… Un bus, je dors. Un avion, je dors. Un autre bus puis un taxi, je dors encore. Entre temps, j’ai quand même eu le temps de dépenser le quart de mon budget dans ces horribles sandwicheries hors de prix des aéroports. J’arrive en pleine nuit, éreintée mais heureuse de découvrir mon nouveau lit. Mon nouvel environnement, je le découvrirai plus tard car avec cette nuit noire, je n’ai vu que les étoiles. Bon, vous l’aurez compris, la découverte de moi-même, ce n’est toujours pas pour aujourd’hui. Entre l’urgence et la fatigue, je n’ai pas eu trop l’occasion de me plonger dans les limbes de mon esprit.

Dalaman airport
Dalaman airport

Jour 2

Ça y est, l’aventure commence. Révolution : je me suis levée tôt. Bon, c’est vrai que j’avais réservé mes petits-déj à l’auberge et ceux-ci ne sont plus servis après 10h. Mais un vent de liberté souffle autour de moi. Que vais-je faire aujourd’hui ? Mon Dieu je suis libre, il n’y a que moi qui puisse en décider. Mon premier jour sera placé sous le thème de la détente. Farniente au bord d’un lagon bleu entouré de montagnes puis promenade à la « Butterfly Valley » (un petit paradis sur terre classé au patrimoine et gardé par une communauté de hippies). Je m’extasie face à ce paysage grandiose, je savoure chaque instant qui passe en prenant du bon temps. Mais penser, pour quoi faire ? Toujours pas le moment opportun il faut croire. Je commence même à me demander s’il reste une quelconque profondeur en moi. Mais j’étais trop emplie de pensées ces derniers temps. Ce serait m’affliger des sévices que de me forcer à cogiter. Puis, à vrai dire aujourd’hui je ne suis plus tout à fait seule. Dans le bus de retour de mon excursion, j’ai rencontré un Américain qui m’a proposé de boire un verre. On dit que c’est aussi dans la rencontre avec autrui qu’on se révèle. Et ce soir, je me suis révélée être une bonne maîtresse de débauche pour cet inconnu peu accoutumé à boire. Le savais-je déjà ? Oui. Mais j’avais oublié que ça venait en partie de moi, habituée à ce que mes amis n’aient pas besoin de guide pour ça.

Butterfly Valley
Butterfly Valley

Jour 3

Je commence à sentir les effets de la solitude. Je passe de plus en plus de temps à partager mes bons comme mes mauvais moments avec mes amis sur les réseaux sociaux. Je ressens le besoin de communiquer à propos de tout ça. En même temps, le fait d’être une fille seule en voyage en Turquie m’a plusieurs fois mis face à des situations embarrassantes. Je vous passe les détails mais il faut croire qu’être femme et indépendante, ce n’est toujours pas quelque chose d’acquis même dans nos « pays développés ». J’en suis la première étonnée. J’oublie souvent ma situation de femme, car pour moi c’est insignifiant. Si je pense un peu à mes problèmes personnels, ce voyage m’amène surtout à réfléchir à des questions plus générales. La condition des femmes, le poids de la religion et des traditions sur les mentalités, le tourisme… J’aimerais être transparente dans ma solitude, mais peut-être que ce que je vis est bien mérité. Après tout, je passe mon temps à observer les gens autour de moi. Ces familles de classe moyenne en vacances qui claquent tout leur salaire pour une semaine de détente, ces Européens blancs à la peau écrevisse, ces groupes de gens bourrés qui parlent trop fort au bar, et les locaux qui essaient de se faire de l’argent sur notre dos. Je réfléchis à la condition de ces gens, et à la mienne. Car non, je ne suis pas transparente, et moi aussi je renvoie une certaine image. Je me demande bien laquelle. Tout ce que je sais est que les locaux n’ont pas besoin de m’entendre parler pour deviner que je suis française. Ils saisissent en un regard une part de mon identité que moi-même j’ignore. Pourquoi ai-je l’air française ? Comme disait Montaigne des Persans, qu’est-ce qu’être française ? Ces deux derniers jours, j’entretiens beaucoup de dialogues intérieurs avec moi-même sur ces choses auxquelles je n’ai pas l’habitude de penser. L’absence de musique aide. J’ai oublié de charger une playlist dans mon nouveau téléphone avant de partir. Mais il me reste les réseaux sociaux. Peut-être est-ce ce que je devrai faire la prochaine fois pour m’expérimenter dans la solitude : me déconnecter. Mais la plupart du temps, je ne parle pas avec mes amis en ligne. D’où ma nouvelle tendance à parler toute seule certainement. Je ne dis rien de très intéressant. Je me parle comme si j’étais en compagnie d’un ami. Je fais des commentaires sur ce que je vois, sur ce que je fais. Aujourd’hui je me trouvais dans un immense village abandonné, à Kayakoy. Il n’y avait que moi. J’ai aperçu un chat sauvage et me suis mise à lui parler comme si moi et lui nous étions de la même espèce : des bêtes sauvages qui arpentent les ruines à la recherche de tranquillité. Évidemment, le chat n’a pas voulu de ma compagnie et s’est enfui. Mais le plus intéressant est que j’ai cru qu’il m’accepterait. Finalement, je commence à comprendre pourquoi ce voyage ne tourne pas à l’introspection. Seul, au plus proche de la nature, on ne devient pas automatiquement philosophe. Au contraire, la réaction la plus commune est de retrouver une sorte d’instinct primitif. On pense à nos besoins primaires et on épie tout les autres individus autour de nous avec méfiance et retenue. J’étais sur le point de dire que cette méfiance est propre à moi, mais j’ai du mal à croire que les autres puissent être constamment ouverts à autrui. À l’instant, alors que j’écrivais ces dernières lignes, l’homme à la table d’à côté est venu m’importuner. Encore ce problème de sexe féminin j’imagine… De quel droit peut-on interrompre quelqu’un en pleine activité d’écriture seulement pour débiter des discours de drague des plus lourds, puis pour me dire face à ma froideur « Ah c’est parce que tu es française ! Les Français ne parlent jamais anglais. Never, never, never.… ». Autant de « never » qu’il fallait jusqu’à ce que le serveur vienne le virer. Être femme et française, une double tare. Bon, je me tais pour aujourd’hui car j’ai aussi remarqué que je suis bien trop bavarde. Écrire me donne l’impression de partager ma bière avec quelqu’un. Quelqu’un dont j’apprécierais la présence évidemment.

Kayakoy
Kayakoy

Le jour d’après

Je suis rentrée à Istanbul. De retour à la maison donc. Ce n’était pas forcément facile de me faire à cette idée, surtout que pendant tout le trajet j’ai eu des bouffées d’angoisse. Les problèmes que j’avais laissés derrière moi refont surface et la liste des choses que j’ai à faire me paraît insurmontable. J’ai le sentiment d’avoir tourné en boucle, d’être revenue au point de départ sans changement notoire si ce n’est l’impression accrue de devoir prendre ma vie en main. Il pleut. Ça ne me surprend pas. Les clichés n’ont pas un grand degré d’étonnement. Je repousse le moment de rentrer dans cette maison qui n’est pas la mienne, où je cohabite avec de parfaits inconnus et où l’état dans lequel j’ai laissé ma chambre va faire remontrer des souvenirs sur lesquels j’aurai préféré ne pas revenir. Je pars me promener en traînant ma valise. Je vais même à l’université alors que je n’ai pas cours. J’ai envie de me replonger doucement dans ma sociabilité habituelle, en commençant par retrouver des visages familiers. Finalement rien de très compliqué. Il fallait juste que j’opère la transition psychologique qui se fait un peu plus lentement que la transition géographique. J’étais attendue. Je reçois de la visite et l’enthousiasme de mes amis me fait replonger dans ce voyage. C’est en en faisant le récit aux autres que je perçois à quel point il a été plaisant et bénéfique. Même s’ils étaient absents du séjour, je comprends encore une fois que les autres jouent un rôle nécessaire dans ma perception de la réalité et de moi-même. Aujourd’hui, le jour d’après, je me sens pleine d’énergie et d’envies. Je ne parlerais pas de « projets » car il ne s’agit que d’idées à court terme, mais c’est déjà un grand pas. Et je remarque que les idées parasites se font plus discrètes. J’ai réussi à les mettre à distance pendant quelques jours et il faut croire que ça a suffi pour que je m’en détache. Bref, je ne suis pas certaine de mieux me connaître à présent. L’idée que voyager seul permet de se retrouver est certainement un idéal, un lieu commun pour les poètes dans l’âme. Cependant, je ne nie pas les effets positifs. Je crois que respirer et m’éloigner un peu de mes habitudes m’a permis de me remettre dans le cours de la vie. Moi qui devenais spectatrice par facilité et lassitude, j’ai envie, encore une fois, d’essayer de vivre vraiment.

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