Que vaut la suite d’Harry Potter ?

Tels des zombies d’un film de Romero, les nostalgiques d’Harry Potter se sont réveillés cet été après des années de veille : une suite sous forme de pièce de théâtre et trois recueils de nouvelles ont paru !

La première de la pièce Harry Potter and the Cursed Child, écrite par Jack Thorne, John Tiffany et J. K. Rowling, est sortie le 31 juillet au théâtre et en version papier (traduction française prévue le 14 octobre). Les recueils de nouvelles sont disponibles sous la forme d’e-books depuis le 6 septembre.

Alors comment se porte le petit sorcier après tant d’années d’absence ? Neuf ans après le dernier livre et cinq ans après le dernier film, les fans de la première heure ont bien grandi et leurs goûts avec : ceci va expliquer l’accueil plus que frais réservé à ces suites, notamment à The Cursed Child.

Les trois recueils sont un ensemble de textes présentés par le site « Pottermore » et rassemblés sous le titre Short Stories from Hogwarts : « Power, Politics and Pesky Poltergeists », « Heroism, Hardship and Dangerous Hobbies » et  « An Incomplete and Unreliable Guide ».

short stories

Malgré le titre « Short Stories », nous n’avons pas affaire à des nouvelles mais à des compléments d’information sur différents aspects de la saga, et plus particulièrement sur le fonctionnement de Poudlard. Certains textes explorent la backstory de personnages comme McGonagall, Quirrell ou Remus Lupin, d’autres reviennent sur des éléments du monde magique comme les fantômes, les pythies ou les potions. Les premiers sont beaucoup plus intéressants et apportent un nouvel éclairage sur la personnalité des personnages. Les seconds sont plus anecdotiques : J. K. Rowling revient surtout sur les légendes et le folklore qui l’ont inspirée pour créer l’univers de Poudlard.

La plus grosse attente et les plus grosses critiques ont été réservées à la pièce Harry Potter and the Cursed Child. Tout d’abord, petit résumé pour ceux qui sont partis en vacances sans wifi et qui n’ont pas suivi :

« Être Harry Potter n’a jamais été facile et ne l’est pas davantage depuis qu’il est un employé surmené du ministère de la Magie, marié et père de trois enfants. Tandis que Harry se débat avec un passé qui refuse de le laisser en paix, son plus jeune fils, Albus, doit lutter avec le poids d’un héritage familial dont il n’a jamais voulu.
Le destin vient fusionner passé et présent. Père et fils se retrouvent face à une dure vérité : parfois, les ténèbres surviennent des endroits les plus inattendus. »

Nous retrouvons donc Harry Potter, désormais quadra et super-flic du ministère de la Magie ainsi que son fils Albus, 14 ans, ado en pleine crise et surtout meilleur pote de Scorpius Malfoy, le fils de l’ancien ennemi juré de Harry. Albus a du mal à gérer la célébrité de papa et décide donc de s’affirmer en retournant dans le passé avec son pote, Malfoy Junior, pour sauver Cédric Diggory (tragiquement décédé dans Harry Potter et la Coupe de feu).

L’intrigue de départ semble alléchante mais pourtant, les fans crient à l’hérésie dès la parution des premiers spoilers. Mais pourquoi tant de haine ? (N’ayant pas eu la chance de voir la pièce, l’analyse portera uniquement sur le texte.)

cursed child

ATTENTION SPOILERS EN APPROCHE !

Tout d’abord, le scénario a été qualifié par beaucoup comme digne d’une fanfiction. En effet, entre voyages dans le temps, univers parallèles mais surtout Voldemort qui pond un gamin, les éléments de l’intrigue ont de quoi faire hausser quelques sourcils. Non seulement cela fait beaucoup de rebondissements tirés par les cheveux dans un court laps de temps, mais l’intrigue est aussi incohérente par rapport à la genèse d’Harry Potter.

Un retourneur de temps n’est pas censé permettre de se balader plusieurs dizaines d’années en arrière, un humain ne peut pas se transformer en un autre en un claquement de doigts. Le problème, c’est que ce type de règles a permis de tenir l’univers des sept premiers tomes en place. Si ces règles sont bafouées, alors la magie ne devient plus qu’un trope, une facilité d’écriture destinée à résoudre les problèmes des personnages sans trop se fouler.

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Certains personnages sont aussi simplifiés avec des traits beaucoup plus grossis. Ron est devenu un simple comic relief, sans trop de profondeur, James Potter est un cool kid qui fait du sport… Cette limite est encore plus flagrante quand on voit le sort réservé aux personnages féminins. Certes, voir une Hermione noire et ministre de la Magie fait plaisir, mais cela ne doit pas nous aveugler sur le reste. Rose Weasley n’a aucune place dans l’intrigue et très peu de répliques car elle ne remplit qu’une seule fonction : être l’intérêt amoureux de Scorpius Malfoy. Même problème pour Ginny : elle n’a guère d’autre fonction qu’être une mère et une épouse. Où est la joueuse de Quidditch badass des livres ? Où sont passées les femmes fortes et combatives de la saga de manière générale ?

La forme de la pièce de théâtre oblige certes à condenser l’histoire et l’univers de la saga ; mais cela excuse-t-il cette intrigue tarabiscotée et ces personnages sans saveur ?

La pièce a aussi été vivement critiquée pour son queer baiting [1] :

Albus et Scorpius ont une relation amicale fusionnelle tout au long de la pièce. Ils affirment à plusieurs reprises ne pas pouvoir vivre l’un sans l’autre et leurs moments de conflit sont montrés dans une mise en scène qui rappelle une rupture amoureuse. Le problème ? Si un des deux personnages était une fille, l’issue aurait sans doute été qu’ils forment un couple à la fin de la pièce. Or, Scorpius réaffirme bien son attirance pour une fille lors de l’avant-dernière scène. Beaucoup de fans déjà mécontents de ne pas avoir vu l’homosexualité de Dumbledore représentée au cours des livres ont vu là une nouvelle preuve d’un manque de courage de J. K. Rowling face à la représentation LGBT.

La pièce a tout de même des points positifs. Tout d’abord, c’est l’occasion d’approfondir les relations entre certains personnages. Au milieu de la pièce, on assiste à une scène très émouvante où Harry dialogue avec le portrait de Dumbledore, et où ce dernier lui avoue enfin l’ampleur de l’affection qu’il lui portait. On voit aussi de plus près la mécanique des couples Harry/Ginny et Ron/Hermione, des relations amoureuses au final peu explorées dans les livres. Certains thèmes comme les relations père-fils ou le poids de la célébrité des parents sont traités avec beaucoup de sensibilité.

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Concernant Albus et Scorpius, les deux personnages sont attachants et drôles : ils sont en fait des représentations d’ados plus réalistes et modernes que ne l’étaient leurs parents. Si on parvient à s’accrocher malgré les bizarreries de l’intrigue, c’est grâce à eux. Jack Thorne a d’ailleurs été scénariste pour la série Skins et cela se ressent dans l’écriture de la relation de ces deux personnages. Les nostalgiques de la série britannique verront d’ailleurs des similitudes entre les relations Albus/Scorpius et Sid/Tony (dans les deux premières saisons).

La pièce, en soi, reste donc agréable à lire, bien rythmée et avec de bons personnages principaux. En revanche, elle est d’une assez mauvaise qualité au sein de la saga Harry Potter dans son ensemble, la faute à un scénario beaucoup trop bancal. Ce que l’on doit en retirer, c’est que les lecteurs d’Harry Potter ont bien grandi : ils sont plus politisés et leurs goûts artistiques se sont affinés. Il est donc logique qu’ils soient plus critiques, même si la désillusion a été rude pour une bonne partie, comme en témoigne la virulence des critiques.

 

J. K. Rowling a déclaré que cette fois-ci, la saga Harry Potter était bien finie et qu’elle n’y reviendrait plus. Au vu de ce qui s’est passé avec The Cursed Child, il est en effet sans doute grand temps d’arrêter là. Harry Potter nous aura aidés à grandir, mais le moment de couper le cordon est arrivé. Nous aurons d’autant plus de plaisir à le retrouver quand sera venu le temps de la transmettre à la prochaine génération.

[1] Quand un créateur de fiction ajoute une tension homo-érotique entre des personnages pour attirer plus de spectateurs LGBT et libéraux, mais en précisant bien qu’ils ne seront jamais effectivement en couple dans cette fiction.

 

Pour aller plus loin :

Une bonne analyse (en anglais) sur l’homosexualité dans Harry Potter

Avant « The Cursed Child », des étudiants avaient déjà mis Harry Potter sur les planches (et c’est très drôle)

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