Vanitas

A grands coups de selfies et de télé-réalité, la prédiction d’Andy Warhol semble s’être pleinement réalisée. Chacun a sa minute de célébrité, sa minute de gloire et le narcissisme 2.0 n’a de limite que celui des autres. Sans faire de misanthropie ou de moralité (trop) bien-pensante, le mot « vanité » résume assez parfaitement notre culte de la jeunesse et de la beauté.

De la vanité aux Vanités…

C’est donc naturellement que notre obsession narcissique se décline chez les artistes contemporains. Mais qu’est-ce donc que ces Vanités dans la tradition artistique occidentale ? Il s’agit d’une nature morte de caractère allégorique, proposant une méditation sur la mort et le caractère éphémère des biens terrestres. Priez pour vous pauvres pêcheurs, amen. Le genre est né au XVème siècle dans les Flandres et son expansion a été favorisée par l’esprit calviniste qui interdisait les représentations humaines dans les compositions religieuses. Parmi les symboles les plus populaires, on trouve la fleur, le miroir, la bougie à demi-consumée… et le crâne ! Le déclin du genre est corrélé avec celui de l’influence de la religion au XVIIIème. Pourtant, la sécularisation est considérée comme un marqueur de nos vieilles sociétés occidentales…

Renaissance d’un genre

Aujourd’hui en grande partie dépouillées de leur caractère religieux, les Vanités symbolisent davantage une ode à la vie, la beauté et la fugacité. Les recherches plastiques de l’art contemporain permettent de dépoussiérer les codes du genre par l’utilisation de nouveaux matériaux. Le consumérisme et la pop culture fournissent de nouveaux supports (Boîtes de Campbell Soup, Andy Warhol). L’œuvre est elle-même un bien périssable. Mais comme le disait très justement une guide du FRAC, faisant observer les insectes installés dans une œuvre de Dieter Roth, l’œuvre devient une réalité vivante. N’est-ce pas l’achèvement ultime de la recherche artistique (et le cauchemar des conservateurs), matérialiser la vie ? (Dimitri Tsakylov, Style fruits). Capturer l’instant devient une vanité puisque celui-ci vous échappe ensuite…

Dimitri Tsykalov, Fruit Skulls
Dimitri Tsykalov, Fruit Skulls

  Luxe, Vanités et Hipsters

« Tout est provisoire : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. La mort est tellement inéluctable qu’elle prend tout le monde par surprise. Comment savoir si cette journée n’est pas la dernière ? On croit qu’on a le temps. Et puis tout d’un coup, ça y’est, on se noie, fin du temps réglementaire. 
La mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer. »

99 Francs

A quelle planète confronter cette dure réalité sinon celle de la Jet-set ? Lady Gaga vêtue d’une robe de viande, rappelant celle de Jana Sterback, qui vient jouer le trouble-fêtes. Outre jouer avec la matière qui figure en elle-même notre finitude, cette œuvre est représentative de ce qu’on pourrait appeler les Vanités comiques, car aussi repoussante que puisse être l’idée de se vêtir de viande, cela nous rappelle que nous sommes tous constitués de la même chair… Et que telle la description triviale d’Une Carcasse que livra Baudelaire à sa belle, « Et pourtant, vous serez semblable à cette ordure, à cette infection… ».

Que restera-t-il après notre décomposition, quelle est notre ultime trace de passage ? Le squelette, ossements épurés. Le crâne, démocra-chic et doucement punk, a su s’imposer comme un objet mode à part entière pour son design. Nous devenons un banal objet qui sublime l’universalité des corps. Ce symbole esthétique de l’imagerie des Vanités fait un clin d’œil à l’univers du glamour, à cet esprit embourgeoisé dans lequel l’art contemporain évolue. For the love of God de Damien Hirst, symbole de la vanité du luxe s’est vendu pour la modique somme de 100 millions d’euros… Dans le même genre, la boule à facette de Bruno Peinado vous ferait bien mortellement danser jusqu’au bout de la nuit. Les standards de l’opulence et les codes de la consommation sont eux aussi renouvelés et mis en scène dans des natures mortes d’un nouveau genre, qui ne devine pas la fashionista derrière la composition de Sylvie Fleury.  A travers ces exemples, on peut deviner que la Vanité contemporaine ne se contente pas de nous rappeler notre finitude, mais provoque aussi tout une culture du luxe, et de l’opulence qui n’a in fine, qu’une importance relative.

Damien Hirst, Up Close and Skeletal
Damien Hirst, Up Close and Skeletal

Savoir décoder la Vanité d’hier et d’aujourd’hui

Les Vanités oscillent continuellement entre la fascination et la répulsion. Si le genre a véritablement pris son expansion au XVème siècle, la symbolique du crâne n’en hérite pas moins de la culture latine le message d’un Memento mori. Une esthétique portée par la sage philosophie épicurienne et bien ancrée dans la jouissance des biens terrestres, au contraire de la sentence chrétienne. Jouant sur les codes et les matières, imprégnée d’un long héritage et chargée de symbolique, la Vanité se fait le reflet des mœurs de chaque époque… Décomplexée de sa leçon de morale rasoir, la Vanité est un genre que l’on pourrait pratiquer tous les jours. Pour mieux vivre, relativiser une grosse bêtise, faire le beau autour de soi…  Un « Carpe diem » serein, mais aussi satirique pour mieux rire des Précieux de tout temps.

Apolline Bazin

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