Si Van Gogh avait fait une école de commerce…

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Autoportrait de Van Gogh

«Heureusement que Pierre Bergé avait les pieds sur terre et n’a pas connu les frasques de Saint Laurent, sinon ce dernier aurait été… un déchet de l’humanité» m’a-t-on rétorqué à la sortie de l’Avant-Première du film de Bertrand Bonello. En effet, si YSL s’est détaché à grande vitesse de la réalité, pour mieux laisser parler son talent, mais aussi sa psychologie torturée, son compagnon ne perdait jamais de vue les enjeux financiers et se questionnait perpétuellement sur le devenir et le renouvellement de la marque. N’est-ce pas intrinsèque aux génies d’être déconnectés de notre perception du réel pour mieux atteindre « l’essence même de la chose » ? Cette dernière est-elle dénaturée par la dépendance de l’art aux enjeux financiers, si toutefois dépendance il y a ?

Ce débat ne date bien sûr pas d’hier et revient incessamment, des dîners de famille bien arrosés («qu’eessst-ce que l’Aaaart ? »), aux cours de philosophie ; mais il se doit d’être traité car il en est de la valeur, du devenir et de l’essence de l’art.

Le terme de mécénat vient de Mécène, ministre conseiller de l’empereur Auguste. « La pratique du mécénat apparaît véritablement lors de la Renaissance, au XVIe siècle et s’est tout particulièrement développée en Italie, où les arts dépassent la stricte sphère religieuse pour s’épanouir davantage dans celle du profane » selon l’universitaire Rani Jeanne Dang. Mais ce n’est malheureusement pas de simple mécénat qu’il est question dans cet inquiétant débat, mais bien de dépendance malsaine, qui dénaturerait l’art.

L’entreprise culturelle qui accompagne l’acte créateur est une organisation productrice de biens culturels (matériels ou immatériels), qui s’échangent dans la sphère marchande ou non-marchande. Elle nécessite donc une certaine capacité économique et financière pour réaliser sa mission. En effet, selon le « Projet 6Par4 », les enjeux financiers font partie de l’identité culturelle, parmi les acteurs, le public, les artistes et les esthétiques défendus. La création du ministère de la Culture en 1959, a permis jusqu’à présent de maintenir une certaine autonomie économique de la vie artistique, surtout du spectacle vivant. Cet interventionnisme protectionniste a notamment permis l’émergence de notre précieuse « exception culturelle » ; mais comme le rappellent les auteurs du blog Mais où va la culture ?« ces décennies de politiques volontaristes ont construit un secteur économique fragile, dépendant de l’Etat-Providence ». Mais ce dernier, circonstances obligent, se retire peu à peu, attisant la crainte des acteurs culturels sur leur devenir financier, dans un monde en changement permanent : renouvellement des formes culturelles, développement d’Internet, demande sans cesse nouvelle et parfois paradoxale.

FrancisBacon+Manifesto21
Enjeux financiers de tailles lors des ventes Christie’s du Triptyque de Bacon,  » Trois études de Lucian Freud »

Entre législation (loi d’Août 2003 relative au mécénat et aux fondations, statut des artistes) et bouleversement, c’est une course contre la montre que doivent mener les artistes d’aujourd’hui et de demain. Mais cette prégnance de la rentabilité sur l’art, tout en permettant d’assurer sa survie, ne lui fait-elle pas perdre son onirisme et sa liberté ?

Le manque d’affranchissement d’un pan du monde artistique empêche-t-il pour autant l’émergence de génies, qui comme Van Gogh, se lancent à corps perdu dans leur œuvre, pauvres, détachés du Monde, (oui, perchés, on peut le dire, mais c’est pour ça qu’on les aime, non ?) et ne connaissant que la gloire post-mortem? Le triomphe ne peut-il être atteint du vivant qu’à condition d’être épaulé par un business-man né, comme l’a été Saint Laurent ?

La nécessité d’attractivité culturelle et même territoriale donne l’impression que certains artistes se voient dicter leur travail par des instances politiques ou des institutions. La culture et l’art comme instruments et non plus comme empreintes des génies d’aujourd’hui ?…

D’aucuns me rétorqueront que depuis toujours bien des artistes tirent le diable par la queue et qu’il leur appartient de subir ces bouleversements (précarisation, forte irrégularité des revenus, mobilité accrue, exposition aux risques, dérogations faites au droit du travail..), ou au contraire de les utiliser comme de nouvelles opportunités d’expression, bien que l’existence des génies soit permise par leur capacité à se laisser immerger par leur inspiration novatrice, détachés du réel ; leur esprit est peut-être hors du commun, pas leur corps, et survivre avec tout juste le RSA ou ne pas être rémunéré lors d’expositions relève du défi quotidien.

Les prix exorbitants de certaines œuvres font penser à un monde artistique parallèle qui n’a vraiment pas de quoi se plaindre, et où les peintres, sculpteurs et autres créateurs laissent s’épanouir leur génie, sans contrainte financière. Mais prenons l’exemple des plasticiens pour illustrer que nous assistons à une destinée à deux vitesses : comme le rappellent ces artistes prometteurs en quête de statut, « pour un millionnaire dont les ventes font la « une » des journaux, combien de milliers de crève-la-faim, dépendants d’un marché ultra-sélectif ? ».

 MaurizioCattelan+Manifesto21
Un propriétaire ayant fuit Vienne pendant holocauste, a investi 25 millions de dollars dans la statut d’Hitler de Maurizio Cattelan afin de pouvoir à son tour dominer son tyran. 

Face à la prolifération des écoles d’art, doit-on penser que celles-ci se soumettent à ces impératifs de rentabilité en inculquant un savoir uniformisant, ou favorisent-elles au contraire l’épanouissement de talents uniques, garants de la perpétuation de la singularité de l’art ? On le sait, le directeur de l’Ecole des Beaux Arts de Paris, N.Bourriaud a été accusé de transformer son école en marque, faisant venir Ralph Lauren pour présenter sa collection (bonjour l’originalité et l’émergence de talents), coincé entre les sommes faramineuses proposées par le géant du luxe pour la rénovation, et le désir de liberté des élèves. Celui-ci rétorque qu’ « une école d’art doit se tenir à équidistance de l’université et du milieu de l’art et que ses décisions ont permis de maintenir le budget de l’école. Certes mener un navire tel que celui-ci ne relève pas de l’évidence, mais les écoles d’art subissent depuis plusieurs années une crise décisionnelle, d’autonomisation et de préservation de leur vocation artistique ».

A l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris, les étudiants en quête de liberté réclament « une école, rien qu’une école ». Si l’on en croit Emmanuel Tibloux, directeur de l’ENSBA Lyon, l’école d’art est confrontée à un dilemme : « à la fois parce qu’elle est un lieu d’enseignement, et qu’à ce titre elle a vocation à être un lieu à part, préservée de la pression économique et sociale ; et parce qu’elle est un lieu d’enseignement particulier à la création, une forme d’utopie, fondée sur le projet de l’élève, la pratique et l’expérimentation. Mise à mal par une logique de normalisation et d’uniformisation qui laisse de moins en moins de place à la diversité et à la singularité ». Même si les directeurs d’école, toutefois bien conscients de leurs impératifs financiers, rejettent tout vocabulaire entrepreneurial, nombre d’enseignants et élèves déplorent que l’impératif de rentabilité dénature la transmission, et par là le cœur même de l’art.

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l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris

Doit-on ainsi regretter que la politique, ainsi que les intérêts assez peu désintéressés dont elle ne lâche jamais la main, imprègnent les institutions artistiques et leurs productions, qui, à l’origine, tiennent pourtant du spontané?

Oui, si l’on en croit les étudiants de l’Ecole de Beaux-Arts de Bordeaux, qui animent depuis février une école de nuit qui veut se démarquer de « la simple manifestation politique », afin de devenir un « véritable projet pédagogique ». Mais encore une fois, face à l’évidence de la situation, il est plus utile de se saisir de l’opportunité que de tenter de la combattre vainement. Et E. Tibloux préfère rappeler que politique signifie aussi « valeurs partagées par une communauté ». En somme, les acteurs du monde de l’Art doivent s’unir pour sauver ces valeurs, menacées par les différentes réformes et contraintes qui pèsent sur le processus décisionnel. Bien des politiques ne se fondent que sur l’attractivité culturelle ou territoriale pour perpétrer un vivier artistique, cela n’engendre peut-être pas de « génies », mais continue de stimuler un monde sans qui nous verrions en noir et blanc.

Parler de clients et non plus de spectateurs est déplorable et inquiétant au plus haut point mais l’art (sur)vit avec son temps et l’intervention des pouvoirs publics et des entrepreneurs privés a permis de faciliter la démocratisation de l’art.

La philanthropie à l’américaine est-elle la solution pour garder nos génies à l’abri de la pression financière ? Est-elle moins exigeante en termes de résultats ? Selon Rani Jeanne Dang, la France accuse un retard en termes de mécénat, mais elle note « un regain d’intérêt de cette pratique par les entreprises françaises ».

On le sait, il existe les pratiques de mécénat divergentes en Europe (emprise de la sphère publique) et dans les pays Anglo-Saxons (plus libéral).  Cela tient à la culture de ces pays : le « self-made man » est bien plus valorisée outre-Atlantique, et l’on hésite pas à faire profiter la société de la réussite obtenue. Les donations sont moins présentes en France et même en Europe. Entre grandes fondations (plus faciles à contrôler institutionnellement) et dons particuliers (XXème), la philanthropie américaine, de nature progressiste, représente en 2011 2% du PIB ( contre 0.2% en France) dont 70% viennent de donateurs issus des classes moyennes ! Un quart des américains effectue donc régulièrement des dons à des œuvres de charité ou des projets artistiques. Cet esprit, qui amène une population à faire preuve d’un élan de générosité en pleine crise économique, nous paraît bien singulier à nous les Français, mais cela tient à un développement et une vision différente de l’organisation sociale et des projets.

Mais la culture du don et de la philanthropie désintéressée s’immisce progressivement en France, comme le montre la loi de modernisation économique des Fonds de dotation (2008) qui facilite la création de fonds de dotation. Cependant, cet esprit ne favorise pas forcément les artistes, car les dons américains sont tournés vers toute sorte d’œuvres, dans une optique de « giving back » (comme dans Gospel of Wealth où Andrew Carnegie énonce sa responsabilité à rendre à la société une partie de ce qu’il avait gagné) et les talents américains ne prennent pas vraiment appui sur cette générosité. Ce modèle complexe serait difficilement exportable et réalisable dans des pays à l’organisation culturelle non moins complexe, comme la France qui à l’inverse des USA, dispose d’un Ministère spécialisé (bien que la plupart des Etats aient une state art agency). Mais peut être que la liberté artistique américaine est le secret des années 2000 pour faire émerger des talents : entre bouillon de culture artistique dans les quartiers bobos, fundraising et centres d’art indépendants… ?

Quoi qu’il en soit, les artistes, la tête dans les nuages desquels pleut le talent, trouvent bien souvent que la profusion de biens matériels et d’argent est superflue, mais d’une part, cela les aide à innover et les stimule parfois (de façon bien « impure », reconnaissons-le), et d’autre part, cela est maintenant intrinsèque à leur travail. En somme, si l’argent n’aide en rien à l’émergence de l’idée, il permet de la faire connaître et subsister.

L’art a toujours été au service ou en confrontation avec les pouvoirs publics, mais l’émergence des génies de demain ne doit pas être compromise par une soumission malsaine. La culture vue comme extensive ne peut certes pas s’affranchir totalement des codes du business, entre entrepreneurs culturels et managers porteurs de projets, mais soutien ne doit jamais rimer avec compromission.

Mathilde Le Meur

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