Und (Barker/Vincey) ou l’inextinguible parole

Und, de Howard Barker, texte français par Vanasay Khamphommala, mise en scène Jacques Vincey, scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, avec Natalie Dessay et Alexandre Meyer. © Christophe Raynaud de Lage
Und, de Howard Barker, texte français par Vanasay Khamphommala, mise en scène Jacques Vincey, scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, avec Natalie Dessay et Alexandre Meyer. © Christophe Raynaud de Lage

« En retard. Il est en retard », nous dit Natalie Dessay lorsque la lumière du Théâtre Olympia, Centre dramatique régional de Tours, se tamise lentement pour ne laisser en vue que la comédienne, fièrement debout au centre de la scène dans une robe rouge qui la transforme en archétype de la féminité, avec au-dessus d’elle des lames de glace suspendues, comme une menace planant au-dessus de sa tête et de son verbe, une menace que l’on mesure au rythme des gouttes d’eau qui tombent sans discontinuer de ces lames fragiles sur le plateau.
Elle attend un homme. On imagine qu’il s’agit de son amant ; de là, des questions sans réponse se posent et résonnent entre les lames de glace sur lesquelles se reflète la lumière et qui plongent la comédienne dans une atmosphère de danger permanent : est-ce par « mépris de règles conventionnelles stupides et contraignantes¹ » qu’il la fait attendre ? Comment interpréter un retard, un retard infime puis un retard considérable ? Et enfin, lorsque l’homme tant attendu arrive, quelle stratégie adopter ? Cette femme, qui se dit aristocrate et se délecte du mot, se plaît à affirmer qu’elle aime la manipulation, et cherche ainsi comment il convient d’accueillir un homme en retard, dans un dilemme où s’affrontent l’envie et l’orgueil. Cet homme, si on ne le voit jamais, est présent dans l’absence, lorsqu’à plusieurs reprises il sonne la cloche, un son dans lequel s’exprime la tendresse pour elle, ou peut-être l’adieu ; lorsque des bris de verre se font entendre, comme un prélude au fracas provoqué par la chute de certaines lames de glace qui s’effondrent d’un coup et se brisent en morceaux au sol au cours de ce monologue entrecoupé par les marques de la présence de l’absent, de l’homme qu’elle attend et fait attendre.

Und, de Howard Barker, texte français par Vanasay Khamphommala, mise en scène Jacques Vincey, scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, avec Natalie Dessay et Alexandre Meyer. © Christophe Raynaud de Lage
Und, de Howard Barker, texte français par Vanasay Khamphommala, mise en scène Jacques Vincey, scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, avec Natalie Dessay et Alexandre Meyer. © Christophe Raynaud de Lage

La menace plane. Une menace matérialisée par les sons métalliques, assourdis ou assourdissants, créés en direct par Alexandre Meyer, et qui viennent apporter une profondeur inquiétante aux propos de la comédienne, doublant ses réflexions et ses inquiétudes d’une atmosphère étrange et menaçante. Si l’ambiguïté de la relation entre les deux personnages est palpable au travers de l’insistance de l’homme et de la réticence qu’on témoigne à lui ouvrir, elle se situe également au niveau du verbe : lorsqu’elle adresse à l’homme le seul mot « herbe » dans une enveloppe, et que l’homme répond « juive », faisant ainsi se dresser sur scène « le spectre de l’holocauste² », pour reprendre les mots de Jacques Vincey. Alors qu’est-elle ? Aristocrate ? Juive ? Elle se dévêt ; la robe rouge s’effondre au sol, la haute perruque vole. Il demeure une femme, dont la joie, la hardiesse et l’orgueil tombent au sol en écho aux gouttes qui dégoulinent sur les lames de glace et inondent le plateau, en écho aux sons qui s’infiltrent dans les tréfonds de l’âme et y instillent l’inquiétude. Parler, parler afin de maintenir à distance ces menaces qui s’infiltrent autour d’elle, comme autant d’éléments faisant advenir à l’intérieur de son espace le danger : un mot, « juive » ; des fleurs envoyées par l’homme et recouvertes d’un voile ; de la terre recueillie d’une tombe. Parler pour empêcher le drame d’arriver. Mais peut-on vraiment tenir indéfiniment le danger qui menace à distance ? Quand la parole cesse, la vie cesse-t-elle également ? Lorsque le dernier rempart psychique s’effondre face à la menace, l’effondrement de tout le reste prend réalité.

Und, de Howard Barker, texte français par Vanasay Khamphommala, mise en scène Jacques Vincey, scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, avec Natalie Dessay et Alexandre Meyer, en tournée :
– Festival Paris Quartier d’Été, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet (Paris) – du 21 au 24 juillet 2015
– Théâtre de la Ville-Abbesses (Paris) – du 29 avril au 14 mai 2016
– Théâtre des Bernardines (Marseille) – du 17 au 21 mai 2016
– Comédie de Valence-Centre dramatique national Drôme-Ardèche (Valence) – du 24 au 25 mai 2016
– Centre dramatique national d’Orléans (Orléans) – du 1er au 4 juin 2016

Suzy PIAT

Notes :
1. Extrait de la pièce reproduit dans le dossier de production, sur le site du Théâtre Olympia : http://www.cdrtours.fr/sites/default/files/spectacles/und_dossier_production_vers_240315.pdf
2. Extrait du commentaire sur la pièce de Jacques Vincey, reproduit dans le livret du spectateur.

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