Un jogging dans la ville

« Un jogging n’a pas de sexe » a dit récemment la penseuse Héloïse Gueguen. Et elle n’avait pas tort : le jogging est bien un élément vestimentaire caméléon qui a vogué de tendance en tendance depuis les années 1920 grâce à ses racines sportives qui en ont fait une pièce unisexe. Le jogging est en effet né dans le monde du sport pendant l’entre-deux guerres, grâce à Emile Camuset, fondateur du Coq Sportif, avec pour but premier de garder les athlètes à température idéale après leur échauffement. Cet élément, généralement en jersey ou polyester épais était porté par-dessus les shorts, d’où le nom parfois usité de « pantalon de survêtement ». Le jogging s’est ensuite démocratisé dans les années 1970 avec l’arrivée d’un nouveau sport aux USA : le jogging. D’où son nom bien connu. Multifacettes jusque dans ses appellations.

Mais pourquoi un article sur cette pièce dans un numéro sur la ville ? Et bien parce que c’est via la culture street que le jogging a commencé à sortir des terrains de sport. Le hip-hop et le breakdance l’ont adopté pour sa fluidité et la facilité des mouvements qu’il permet, lui imprimant, en plus de son image sportive, une image populaire, de contre-culture contestataire et tous les stigmates que cela engendre. C’est à la fin des années 1990 qu’il sort définitivement du monde du sport et devient réellement omniprésent. Bien que cela puisse sembler un détail peu important, les vestes et pantalons ont commencé à être vendus séparément, les délivrant de leur caractère originel de survêtement. Toujours avec le hip-hop en tant que signe de contestation, le jogging connait un renouveau dans les années 2000 et devient indispensable dans le streetswear avec les sneakers. Porté par Missy Elliott, qui a dû faire grimper les actions d’Adidas, le jogging devient bling-bling. S’il a toujours été un élément de révolte dès sa sortie du sport avec notamment la jambe relevée des afro-américains en mémoire de leurs ancêtres esclaves,  le pantalon de survêtement a néanmoins gardé son caractère sportif. Il est en effet moins évident de courir en jeans.

Missy Elliott début 2000

YOLO philosophy : rejet et reprise de contrôle sur le corps via le jogging

Aujourd’hui, le jogging commence l’ascension vers son apogée. Cosy, confortable, sans ceintrage contraignant ni boutons ou fermeture éclair, il est apprécié des étudiants, athlètes et voyageurs. Progressivement, il s’éloigne de son caractère marginal pour réellement se démocratiser. Le jogging devient la liberté pour tous. On observe une réaction de rejet vis-à-vis de tout ce qui est guindé, tout ce qui se rapporte à la contrainte, au monde professionnel, au monde urbain. Alors que les skinny jeans, en enserrant nos jambes, des cuisses aux mollets, symbolisaient parfaitement l’étau virtuel d’un monde rapide, en transition, en crise, la nécessité de se tenir, le tracksuit lui nous aère. Il nous autorise à reprendre notre temps, à nous lâcher, à nous relaxer. On veut un retour au naturel, au loisir. On l’observe ainsi chez ceux qui sont, mine de rien, d’une grande influence en terme de tendances : les célébrités. Instagram est envahi par les photos des chanteuses pop « off duty », sans fard ni artifice, sans filtre et en jogging. Cela va bien au-delà du sportswear ou même du streetswear, c’est une réelle réaction de la mode au monde. Le jogging va avec toute cette vague du retour au naturel, au sain. Il va avec les photos de pastèques soigneusement découpées en cubes sur Instagram, avec les programmes de sport intensifs, avec le quinoa et le bio : il s’agit d’être à l’aise dans son corps avant tout, pour reprendre le contrôle de nos esprits pollués par le monde. C’est la tendance de l’athleisure, contraction d’athlète et loisir : prendre le temps pour soi, dont fait partie la résurgence du survêtement.

Sans titre

Chill général : entre pragmatisme et symbolisme

Les joggings sont partout, utilisés pour tout. Ils peuvent même être un élément de communication : autant les stars que les hommes politiques les utilisent pour se rapprocher de leur public ou électorat. Pour leur dire « Moi aussi, regardez, je prends mon temps, je suis comme vous. ». En attestent les multiples photos de Nicolas Sarkozy en train de courir dans les magazines lors de son mandat présidentiel. Et que portait-il ? Un jogging. Il est aussi très prisé par les universités. Il n’est en effet pas rare d’apercevoir un étudiant se traîner dans son survêt barré de l’inscription « Kedge Business School » au café du coin. C’est ici aussi une question de pragmatisme : il est plus confortable de travailler dans des vêtements qui ne contraignent pas le corps quand l’esprit est déjà mis à rude épreuve. Ce phénomène de chill général frappe particulièrement les étudiants, qui sont les premiers à être touchés de plein fouet par le monde actuel, mais aussi les premiers à être susceptibles d’adhérer à une réaction de rejet. Ainsi, Nike reste de loin la marque préférée des adolescents aux Etats-Unis par exemple. On peut donc voir dans cet âge d’or du jogging un subtil mélange de pragmatisme et de symbolisme. Néanmoins ne soyons pas radicaux, l’image du jogging n’est pas sans tâche. Une grande partie des gens l’associent encore au monde du sport uniquement, au mauvais genre dû à la culture street, quand il est le plus souvent porté au nom de l’aisance ou des effets de mode. En témoignent les offensives anti-survêtements dans certains lycées en France, sorte de prévention du monde professionnel guindé.

Newton Olive Joggers de la marque Publish
Newton Olive Joggers de la marque Publish

Walking in a luxury store like what’s up I got sweatpants

Le jogging garde un élément de son histoire : son caractère de rupture et déviance. Des études ont d’ailleurs été publiées dans le Journal of Consumer Research, réalisées par l’étudiante Silvia Bellezza et deux professeurs d’Harvard. Celles-ci démontraient que l’anticonformisme du jogging pouvait parfois valoriser le statut d’une personne dans certaines situations. En effet, dévier demande une sorte de courage dans le sens où se conformer aux normes, c’est rester dans sa zone de confort. Ainsi, rentrer dans un magasin luxueux en survêtement donne une impression de confiance en soi, les vendeurs auront tendance à croire que l’on aura assez d’argent pour se permettre les articles du magasin. La confiance en soi ne réside plus dans les choses matérielles, il n’y a pas besoin d’exposer sa richesse. De même qu’un professeur adoptant un look plus casual inspirera plus facilement le respect : il n’a pas besoin d’avoir des signes extérieurs d’autorité pour en obtenir. Cela ne fonctionne cependant si l’environnement s’y prête et s’il est explicite que cet anticonformisme casual était fait exprès. Il n’aura pas cet effet de confiance s’il semble accidentel. Celui qui porte un jogging a moins à prouver, sa confiance ne vient pas de signes extérieurs. Il est sans peur, il est libre dans son pantalon et libre dans son esprit, il n’a pas de restrictions. Il est confortable physiquement et mentalement. C’est cette image qui est renvoyée. L’athleisure et le casual deviennent la norme.

Catwalk, chic nonchalance et combijogging

Le jogging c’est donc le confort avant tout, est-ce donc le fait de se mettre soi avant les autres ? De l’irrespect ? Ce n’est aujourd’hui plus tout à fait vrai, puisqu’il est extrêmement présent dans la mode, qui s’impose au monde. A partir des années 2010 en effet, on note l’introduction d’un renouveau de la mode urbaine sur les podiums. Alors que cela semblait être l’ultime tabou dans la mode, en témoigne Karl Lagerfeld qui disait dans Vogue en 2011 « Les joggings sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, alors vous achetez un jogging. », il est aujourd’hui synonyme de chic nonchalant. C’est d’autant plus ironique que Lagerfeld apportera par la suite la combijogging sur les catwalks. Le pantalon de survêtement renait en 2011 avec Alexander Wang qui le raccourcit et utilise le tricot mais aussi avec Versus Versace en 2012 qui sort une version en coton léger aspect cuir. C’est la tendance du « soft dressing », du « sport luxe » avec les yachtings pants de Coco Chanel, Isabel Marant, les survêts chics d’Alexander McQueen, Bottega Veneta, Michael Kors, Ralph Lauren, Jean-Paul Gaultier ou encore Jonathan Saunders en Automne/Hiver 2014 chez les hommes. Les matériaux stretchy permettent la réutilisation des mêmes techniques de fabrication saison après saison. Ce n’est cependant pas la mort du jeans, en atteste le Printemps/Eté de 2015 plein de denim. Néanmoins depuis quelques saisons on observe un relâchement, notamment chez les hommes, une nouvelle modernité. On leur offre des pièces améliorées de ce qu’ils possèdent déjà. En effet, le vestiaire masculin a tendance à être plus confortable que le vestiaire féminin, mais les femmes commencent aussi à suivre cette vague. Cela reste en partie associé à la culture street, avec notamment Kanye West et son jogging de cuir Balmain. Le jogging est très présent dans les hautes sphères des trendsetters, avec par exemple Rihanna qui le porte avec des talons ou Victoria Beckham en Lanvin sur le tapis rouge. Dans le Loup de Wall-Street, le survêtement de Leonardo di Caprio a généré plus d’excitation dans l’industrie de la mode que les robes vintage Chanel et Versace de Margot Robbie. La mode, reflet du monde, est moins flashy, plus pratique. On peut donc maintenant être anticonformiste et pragmatique pour plus de $800.

Bottega Veneta, A/H 2014

Ainsi cet élément urbain qu’est le jogging se démocratise progressivement dans toutes les couches sociales, en rejet du monde actuel, de manière symbolique ou bien par pur pragmatisme. Il a envahi les terrains de sport, qui réunissaient déjà eux-mêmes toutes les classes, puis la rue, puis toutes les rues et enfin les catwalks. Alors que le jogging venait de l’asphalte et de la ville, il dit aujourd’hui non à sa vitesse, à son caractère étriqué, à son étau et ses contraintes. Le jogging, c’est toujours le sport, un peu de contre-culture et de contestation, mais c’est aussi aujourd’hui le healthy life-style et le slow fashion. Thiago de Mello disait « A partir de cet instant, la liberté sera quelque chose de vivant et de transparent, et sa demeure sera pour toujours, le cœur de l’homme ». Il semblerait que sa demeure soit désormais le pantalon de survêtement.

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