Trouver du beau dans la fourrure : est-ce encore possible ?

Le dernier look du dernier défilé d'Hedi Slimane chez Saint Laurent, un cœur de fourrure rouge

Mise en garde initiale : cet article ne va pas satisfaire votre envie première qui consiste à crier haut et fort «  la fourrure, c’est le Mal ». Pourquoi ? Eh bien car il s’agit d’une réalité un peu plus complexe. La fourrure est fondatrice de l’identité de très nombreuses maisons dont la réputation, l’élégance et le talent ne sont plus à contester (Fendi, entre autres). Signe extérieur de richesse, particulièrement au XIXe siècle où elle se fait symbole d’un travail fin et de qualité, la fourrure reste une des pièces les plus attendues des défilés. On considère actuellement qu’il n’y a eu aucun ralentissement de sa production au sein de la mode, atteignant alors un point culminant. Mais petit à petit, une fashion conscience collective s’organise autour de projets visant à bannir la fourrure des collections. Ainsi, Giorgio Armani est devenu un signataire officiel de la charte FFR (Fur Free Alliance) rejoignant Tommy Hilfiger, Calvin Klein, Hugo Boss et les chaînes de prêt-à-porter comme H&M ou le groupe Inditex. Incarnation du chic italien et créateur des tenues extravagantes de Lady Gaga depuis 2010, voilà que notre cher et tendre Giorgio nous sert sur un plateau une raison supplémentaire de l’adorer.

Comment une fervente amie des bêtes, engagée que je suis, peut-elle prétendre se faire l’avocate de la fourrure ? Il s’agit avant tout de différencier la nature de notre critique. La fourrure occupe deux espaces qu’il faut mettre en lumière et nuancer pour comprendre la complexité des débats : son appartenance esthétique d’un côté et son appartenance éthique de l’autre.

Une matière aux effets à nul autre pareil

Depuis toujours, la fourrure est l’incarnation du pouvoir. Bien sûr, on peut d’abord y voir le pouvoir de l’homme sur l’animal, mais si on parle d’esthétique, ce n’est pas ce qui nous intéresse. Vêtement indispensable de la seigneurie du Moyen Âge, la fourrure continue d’incarner tout au long de la Renaissance l’apanage de la noblesse. La mode a donné à la fourrure une forme, une coupe, un éventail de couleurs dans lesquels les femmes peuvent incarner l’élégance et le glamour à la façon de Marilyn (avec sa fourrure blanche immaculée) dans les 50’s. La fourrure devient un objet de convoitise à l’image de la femme qui la porte. D’abord très sombre, brune, elle marque l’autorité, le charisme de ceux qui la portent. Plus tard, privilégiant le vison, puis l’hermine, la fourrure blanche est directement associée au chic.

L’esthétique de la fourrure est ainsi utilisée selon les époques pour illustrer et s’adapter aux tendances. Dans les années 1980, on réduit par exemple la taille des manteaux pour en faire des sortes de bombers épais, illustrant ainsi le sexy de la nouvelle scène. Elle est depuis les années 1990 de plus en plus portée par la gent masculine mais avec un ton plus provocateur, plus bling-bling, comme l’a montré Joey Starr en France ou le couple Kardashian-West, qui s’est attiré les foudres de la PETA (Pour une Éthique dans le Traitement des Animaux) aux États-Unis.

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Kim Kardashian, son époux Kanye West et leurs manteaux polémiques

La fourrure a l’exclusivité de ce rendu charismatique, car aucune autre matière de nos jours n’est apte à concurrencer la prestance et la beauté d’une aussi délicate et chaleureuse matière.

Les producteurs et les maisons s’associent pour proposer des pièces toujours plus audacieuses, parfois sulfureuses. Yves Saint Laurent relève hautement ce défi depuis toujours et aujourd’hui encore, la maison s’affirme en maîtresse incontestée de LA pièce en fourrure. En 1971, la collection «  Libération » rend hommage à cette décennie et marque les mémoires. Pourtant mal accueillie par la critique pour son esprit trop « après-guerre »,  c’est bien cette collection qui présente l’inoubliable manteau vert en renard. La pièce s’affirme comme un intemporel pour la beauté de la matière et de la coupe. La couleur est également une rupture des codes pour l’époque ; voyante et audacieuse, c’est l’esprit YSL. Lors de la dernière collection présentée par Saint Laurent, le manteau cœur en fourrure rouge a suivi cette même lancée et demeure l’une des pièces iconiques de la saison. De même, Yves Salomon est l’incarnation même du savoir-faire des métiers de la fourrure, et ce, depuis 1922. Il a ainsi fourni Christian Dior, conseillé Gaultier et c’est finalement pour ses propres collections qu’il œuvre depuis 1972. Il fait de l’innovation son maître-mot en repoussant les lois naturelles et en inventant par exemple la fourrure stretch.

Fourrure YSL
L’intemporelle fourrure verte de la collection « Libération » de 1971, par Yves Saint Laurent

Le résultat d’un travail minutieux de petites mains d’artisans et d’artistes

Mais outre l’effet unique de la fourrure, il est nécessaire de présenter les véritables acteurs qui sont à son origine. Nous ne parlons pas des bourreaux qui ne respectent aucune des conventions contre la souffrance et le respect de l’animal. Il s’agit ici de parler du travail de ceux qui font de ces matières de véritables œuvres d’art. La maison italienne Fendi, dont Karl Lagerfeld est le directeur artistique depuis cinquante-et-un ans, relève à chaque collection le défi du renouvellement de la fourrure. Sous toutes ses formes, sous toutes les couleurs, Fendi est l’incarnation même de la modernisation de cette dernière et en fait le fondement de son identité. Avec un défilé « Haute Fourrure I », en juillet 2015 et un second annoncé pour cet été, la maison montre la parfaite maîtrise de ses artisans/artistes dans la transformation d’une matière incroyable et sa mise en valeur par des couleurs et des structures nouvelles. Artisans pour l’assiduité nécessaire à la conception de chaque pièce, artistes pour la délicatesse et l’intention derrière chacune des modifications de la matière originale : la fourrure dans la mode, c’est aussi le travail de tous ceux qui la perfectionnent.

Avec une formation rigoureuse, les fourreurs s’appuient sur un enseignement technique et scientifique pour surveiller la qualité du poil, afin que leurs œuvres ne puissent être substituées par aucune autre matière. La Fédération Française des Métiers de la Fourrure souligne également le sens artistique nécessaire pour que cette matière ne soit pas un simple produit sinon le point d’origine d’une création.

Mais penser l’esthétique sans l’éthique, est-ce possible ?

Il s’agissait, précédemment, de faire une plaidoirie de la fourrure, pour prouver ma capacité à être objective et à prendre en considération toutes les opinions. Et pourtant, pour ne rien vous cacher, si reconnaître le travail incroyable de Fendi n’est pas impossible, admettre la légitimité de ses œuvres est déjà plus difficile. Excluant tout anthropomorphisme dans cette argumentation, il est, à l’heure d’aujourd’hui, quelque peu outrageant de voir qu’au nom d’un art, la torture animalière est largement approuvée.

Car chers lecteurs, il faut dire ce qui est, les directeurs artistiques sont des entrepreneurs tellement puissants que les pressions des lobbies et des associations les atteignent très peu, et dire « ce n’est pas très respectueux » à la lecture du September Issue de vos magasines préférés ne va pas faire évoluer les choses. Mais nous faisons face à une sorte de fatalité. Car ce n’est pas notre chat, ni le chien de la voisine qui est concerné, donc pas un entourage animalier suffisamment proche pour que nous en percevions les conséquences.

La fourrure n’a jamais été autant utilisée lors des Fashion shows qu’actuellement. Cela résulte d’un élevage plus qu’intensif où la conscience humaine pour le respect de l’environnement naturel vivant a complètement disparu.

Certes, il existe déjà d’autres polémiques pour lesquelles on accepte les divers avis : les anthropomorphistes luttent pour la reconnaissance de la conscience de toutes les bêtes, les végans pour un rejet total de la présence animale au sein de notre alimentation. Mais ici, il s’agit d’avoir une éthique propre à l’humain. Est-il envisageable au nom de l’art et parfois simplement du vêtement comme produit mercantile, de faire subir un quelconque degré de maltraitance et de torture sans soulever plus de contestations ?

La production de fourrure, pour vous donner une idée plus précise, c’est : l’égorgement sous anesthésie, le dépeçage sous anesthésie (voire en état de conscience pour les peaux et pelages les plus précieux), le marquage au fer, la surpopulation par cage menant à l’étouffement, la restriction d’eau et de nourriture.

« Mais nous sommes en train de lire un article de mode ou un communiqué anti-fourrure ? », me direz-vous (ou peut-être pas d’ailleurs). Pour vous répondre, il suffirait simplement de dire que comme tout art, la mode évolue avec ses générations. L’art c’est le renouvellement. Eh bien, si des réfractaires ne sont toujours pas prêts à mêler esthétique et éthique, il suffirait de leur répondre que, après tout, la fourrure est peut-être dépassée.

Manifestation anti-fourrure
Mise en scène dénonçant les tortures animales lors d’une manifestation anti-fourrure à Paris

Vers une mode nouvelle en accord avec les enjeux environnementaux

Comme le souligne Manon Schaefle dans son article, la mode doit aussi être capable de reconnaître ses limites et ses débordements, et de s’adapter au contexte. Des créateurs s’engagent déjà au développement exclusif du synthétique. La mode est au vert, au respect de l’environnement. On cherche à soigner et réparer les blessures et abus environnementaux qu’ont laissés nos parents et nos grands-parents dès les années 1950 et cela commence par une assimilation de nouveaux enjeux et une transformation des mœurs. C’est en ce sens que de plus en plus de créateurs acceptent de renoncer à l’exploitation de la fourrure. Dans le cas de Giorgio Armani, l’exclusion de la fourrure s’est faite car « la marque de luxe répond à une demande croissante des consommateurs pour une mode éthique et durable » affirme FFR. Le créateur lui-même considère que « le progrès technologique atteint ces dernières années nous permet d’avoir à disposition des alternatives valides qui rendent inutile le recours à ces pratiques cruelles envers les animaux ».

Il faut donc associer cette tendance à un ras-le-bol du fast fashion et nombreux sont les artistes qui préconisent un retour à une mode sensible et réfléchie. Stella McCartney a largement été proclamée reine de la mode éco-responsable. Sans cuir, sans fourrure ni aucune autre matière animale, elle impose un travail ou la défense animale et environnementale fonde la subtilité de son œuvre. Elle s’applique à trouver de nouvelles combinaisons pour présenter des défilés nouveaux, en cherchant à surpasser le classicisme matériel qui s’est établi dans la mode depuis des décennies déjà. Elle participe activement au développement de la fausse fourrure en considérant, tout comme Armani, que les instruments à la pointe de la technologie nous permettent un résultat très peu différentiable de la vraie fourrure. Elle s’est engagée encore plus loin dans cette lutte en rejoignant les rangs de l’association PETA avec laquelle elle participe à la dénonciation des conditions d’élevage.

Mais, si elle arrive à être parfaitement réaliste, la fausse fourrure peut aussi se révéler cheap et grotesque, c’est exactement cela qui revient en force sur la scène des tendances de par son attitude désinvolte, adolescente et même rétro (le bon cliché des années 1990). Les poils tout collants sous la pluie, le bleu fluo ou le rose bonbon bien kitsch ; voici les attentes des nouvelles générations qui privilégient le fantaisiste à la qualité. Elle devient une pièce culte, voire populaire de par son coût accessible à la différence de la vraie fourrure réservée à une tranche de clientèle qui continue d’associer la notion de luxe à cette matière.

Le mannequin Charlotte Free pose pour sa collection partenaire chez Asos, avec un manteau en fausse fourrure rose
Le mannequin Charlotte Free pose pour sa collection partenaire chez Asos, avec un manteau en fausse fourrure rose

Voilà ! La relève de la fourrure est ainsi assurée. On ne se contente même plus de l’argument éthique qui, entre nous, n’a pas été le plus convaincant ces dernières années. La fourrure c’est has been, faites place au synthétique. Il représente toute l’insouciance de la nouvelle génération de la mode qui fait de grands bonds entre les époques et les styles, pour le bien de nos compagnons animaux.

Réincarnation juvénile de Brigitte Bardot ? Je ne prétends pas à ce stade de radicalisme. On ne peut pas rompre une tradition artistique ou vestimentaire en un claquement de doigt. Il faudrait d’abord assurer une responsabilisation des conditions d’élevage, en tentant de passer outre les pressions de cette grosse industrie qu’est la mode pour implanter une législation et des normes de sécurité surveillées et respectées. Les enjeux économiques qui se cachent derrière cette situation bloquée ne doivent pas y être pour rien.

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