Tribulations d’une jeune française à Shanghai

« Pour connaître 10 000 ans d’histoire il faut aller à Pékin mais pour comprendre la Chine actuelle il faut aller à Shanghai » : le ton est donné dès le début par le Guide du Routard. Utopiste jusqu’au bout des ongles, j’avais décidé de tenter le concours « Qui veut partir à Shanghai ? » , la bouche en coeur. Mon projet était de partir seule à la rencontre de la jeunesse shanghaienne. Je voulais par ce voyage dédiaboliser une Chine que l’on perçoit comme inaccessible, en mouvement perpétuel telle un tsunami qui commence tout juste à déferler sur le monde. Un milliard d’habitants, des villes connaissant 25% de croissance annuelle, des trains allant à 400 km, les plus hauts gratte-ciels du monde : en somme c’était l’hydre à trois têtes. Si on coupe une tête deux autres repoussent. Mais voilà, du haut de mes dix-huit ans, gavée de foi en l’humanité et franchement naïve je décide d’aller voir ça de plus près… Je me dis qu’en m’intéressant à la jeunesse, en les observant, je cernerais mieux la Chine et ses habitants. Par le biais de la musique, je souhaite découvrir cette culture chinoise si mystérieuse et tenter de la coucher sur le papier afin de lui donner une réalité aux yeux de nos lecteurs.

Retour vers la réalité :

Les plus aguerris l’auront compris, je suis naïve. Les premiers à s’en rendre compte furent mes parents qui n’étaient pour ainsi dire pas ravis ravis. Les deuxièmes à s’inquiéter furent mes amis anglophones qui doutaient de ma capacité à m’intégrer vu mon niveau d’anglais à peu près équivalent à celui d’un élève de primaire. Les troisièmes à émettre des objections furent mes plus proches amis pour qui je ne réussirais même pas l’épreuve de l’aéroport. A leur décharge, il faut dire que j’ai une tendance à perdre tout ce qui entre en ma possession ou à oublier de descendre du train.

VISA, mon ennemi !

C’est donc naïve, avertie mais motivée que je me lance dans la préparation du voyage. Ayant bossé tout l’été, je décide de partir en septembre avant d’entamer l’année scolaire. Si on a pu reprocher à la France la lenteur et la complexité de son administration, n’en doutez plus : c’est bien pire en Chine ! La première grosse difficulté résida dans l’obtention du VISA (120 euros tout de même). En effet, on me demande impérativement les adresses où je compte résider et une lettre d’invitation de la part d’un ressortissant chinois. J’ai beau porter du Made In China, on ne m’a jamais offert mes vêtements en main propre et je ne connais par conséquent personne en Chine. Je demande alors à des amis de me mettre en relation avec un Chinois. Malheureusement, rien n’aboutit, la vie était la vie et mes emplois du temps overbookés. Je remercie par ces quelques lignes Simon G., étudiant en cinquième année dans mon école, pour ses précieux conseils, mais même à lui la fameuse lettre semble inévitable. Or, le délai d’obtention du VISA se rétrécissait inexorablement; je tentai donc coûte que coûte d’envoyer la demande par voie postale. Je n’ai pas de lettre d’invitation alors je mets des adresses d’auberges de jeunesse dans lesquelles je réserve ma place par internet. Quelques jours plus tard, un chinois au français approximatif m’appelle pour dire que le délai est dépassé et que la réponse est incertaine ! Me voilà donc au stade où il ne me reste plus qu’à croiser les doigts (ou à les ronger jusqu’au sang, au gré de mon humeur).

Le grand départ : excitation ou envie de vomir ?

Deux semaines avant le Jour-J, j’obtiens le fameux sésame. C’était Noël avant l’heure. Trois jours avant je fais mon sac à dos. A mon arrivée à Shanghai sur les coups de 6h du mat’ je commande ce que je peux : un bol de nouilles si épicé que ma bouche crache des flammes et de la vapeur jaillit de mes oreilles. Non, en vrai, je vous jure que c’était hardcore. Une fois la peau du ventre bien tendue, et on ne remercie pas Jésus, je me connecte sur mon smartphone pour trouver un site de couch-surfing ou quelque chose du style (bon ooook pour publier sur Facebook une photo stylée). Mal m’en prit : Facebook on oublie direct en Chine. On oublie aussi Google et tout ce qui va avec notamment l’application pour chercher un nouveau moteur de recherche. La température de mon corps fait le yo-yo et je bénis le Saint-Patron des routards (enfin surtout le centre des VISAs) de m’avoir obligé à réserver quelque part : j’aurai un toit et un endroit où aller. J’apprendrai quelques jours plus tard que seul Bing fonctionne en Chine, à moins d’avoir un VPN pour avoir internet partout (mais le SAV recommande d’éviter les fonds sous-marins). Bref, je suis définitivement obligée de renoncer à mon plan initial et espère rencontrer les locaux autrement.

Tiffany, mon héroïne :

Le deuxième jour, la chance me sourit. Attablée dans un boui-boui miteux où on mange pour 1,50€, une jeune femme me demande en anglais si j’ai besoin d’aide. Ce n’est pas le cas, j’ai appris à commander toute seule en Chinglish mais la fille a visiblement envie de parler anglais et j’entame la conversation. Tiffany, car c’est le nom qu’elle se donne, est professeur d’anglais (tout s’explique !). Sa mère, assise avec elle, travaille pour le gouvernement et ne daigne pas m’accorder un regard. Tiffany me fait découvrir le chanteur chinois le plus connu : Jay. Je n’ai jamais entendu parler de ce type alors qu’en terme d’effectifs il est peut-être l’un des hommes les plus connus au monde ! (le lien est là si vous voulez vous ambiancer à la chinoise). Pour en revenir à ma rencontre avec Tiffany, elle est ravie de jouer l’interprète dans le petit restaurant. Je rencontre alors le jeune Li Pin, le fils du propriétaire du resto qui est trop timide. Tiffany m’apprend que les enfants et la plupart des jeunes chinois n’aiment pas trop parler aux Européens. C’est en parti vrai. Plusieurs fois, j’essaye d’aborder des jeunes qui me chassent d’un revers gêné de la main dès que la communication s’avère difficile. A l’inverse, ceux qui parlent un peu anglais se sont toujours montrés ravis de discutailler un morceau.

Tiffany et moi
Tiffany et moi

 

Piccolo chinois :

J’apprends ainsi que Shanghai est une ville hyper safe. Le rapport de force et d’ego – spécialités du coq français – n’ont pas de sens en Chine. Comme partout, les jeunes sortent, boivent, se chopent mais d’avis général ce n’est jamais malsain. Tout le monde s’amuse pour soi et entre soi et rien n’a pour but d’impressionner les autres. Tout au moins dans les classes pops et moyennes. Dans les cercles élitistes, au contraire, tout est fait pour impressionner et étaler sa richesse. Je me suis frottée à ces jeunes en me rendant dans l’un des bars les plus branchés du monde : le Red Bar. Là-bas, magnum, carré VIP, champagne qui coule à flot réunissent Shanghaiens extrêmement fortunés et fils à papa occidentaux. Une tablette à hauteur de nez est mise à disposition pour sniffer de la cocaïne avec plus de commodités.

Considérations sur la population shanghaïenne :

A Shanghai, l’argent permet tout. Avec des salaires allant de 6 000€ à 10 000€ par mois, les cols blancs ont la belle vie. D’une part nous avons donc une communauté d’expats et de chinois fortunés, de l’autre un nombre incroyable de miséreux. Les retraités sont les plus touchés par le fléau de la pauvreté avec les handicapés. Au milieu de ces criantes inégalités, une classe moyenne émerge gentiment. Du haut de la terrasse de mon auberge et aidée par Tiffany, c’est à ces jeunes que j’ai eu affaire. Vers la fin de mon séjour j’ai ainsi sympathisé avec une étudiante en art originaire de la province du Xanxhi. Nous nous sommes rencontrés au musée d’Urbanisme de Shanghai, puis nous nous recroisâmes par hasard. Heureuse coïncidence : il en va ainsi à Shanghai. Il n’y a qu’à tendre la main pour rencontrer des gens (sous réserve qu’ils baragouinent un peu d’anglais). L’autre condition pour sympathiser est de ne pas briser les tabous. Surtout ne pas parler politique en Chine !! Et on les comprend lorsque l’on voit ce que subissent les courageux bloggeurs trop bavards. De plus, les gardes rouges sont partout. Bien qu’inefficacité soit leur maitre mot, leur présence reste dissuasive. Paradoxalement, inefficacité résonne comme un leitmotiv en République populaire de Chine. Le gars de la sécu dans la gare qui lit son roman, deux personnes payées à vendre des paquets de mouchoir à l’entrée des toilettes là où un rouleau de PQ serait aussi efficace etc…

Mon voisin de toilettes et moi :

Je viens de toucher la corde sensible en parlant de PQ : les toilettes. Bien que s’occidentalisant de plus en plus, certaines toilettes restent typiques, en témoigne l’évacuation d’eau commune des toilettes à la turque (pensez à bien accrocher votre estomac lorsque toutes sortes de choses passent entre vos jambes !!!) ou l’interdiction de jeter du papier dans les toilettes (mais où est-ce qu’on le met alors ? – Devine !). Je vous laisse vous imaginer le topo lorsque le voisin, ou le précédent utilisateur, de toilettes a eu mal au ventre dans un pays où l’épice est reine. Bon, je sens que vous avez tous la question sur la commissure des lèvres alors voilà : oui j’ai vu quelqu’un faire caca par terre mais une personne sur une semaine de vadrouille, on ne peut pas dire que ça soit la norme.
Une fois ces quelques considérations pratiques justement bien considérées, vous serez aptes à aborder la Chine sereinement.

Ode à la Chine :

La Chine reste un pays magnifique, elle exerce une fascination improbable sur le quidam français à la vie parfaitement rangée et lisse. Petits tours d’horizon des sens :
La vue : Des couleurs chatoyantes des panneaux publicitaires lumineux en passant par celles des échoppes de rue et de l’architecture, les yeux ne savent plus ou donner de la tête.
L’ouïe : Le bruit est partout, dû aux klaxons des voitures (le klaxon est la seule règle de code à connaitre en Chine), aux conversations animées, aux vendeurs ambulants, aux travaux de voiries à minuit ou encore à la musique s’échappant d’une fête sur le Bund (la Croisette).
L’odorat aussi en prend pour son grade… On ne peut pas faire un mètre sans être assailli par une nouvelle odeur, qu’elle provienne d’un boui-boui d’où s’échappe de délicieux fumets ou des égouts valsant avec la mort et les rats.
Il faut encore que je vous parle du goût. La gastronomie est une institution comme me le confirme un col blanc pour qui la vie à Shanghai se résume à « Metro-Boulot-Resto ». A n’importe quelle heure, les tables sont pleines : tout le monde mange dehors. Le manque d’hygiène a pu être déploré, pourtant c’est dans les restaurants à l’aspect le plus miteux et exclusivement fréquenté par des locaux que j’ai mangé les meilleurs plats au parfum de coriandre. J’ai rapidement laissé tomber le Guide du Routard après avoir passé une nuit à vomir un plat si immonde que je croyais manger des asticots (en fait, c’était du boeuf, mais essayez les asticots je suis sûre que ça revient au même).

Pour résumer ce portrait on peut dire que Shanghai est une ville haute en couleurs, relativement oppressante, étouffante et bruyante. Mais je donnerais mon bras droit pour y retourner.

La vue sur Pudong !
La vue sur Pudong !

Une fois confortablement installée avec un délicieux cocktail sur une terrasse avec vue sur Pudong à écouter des conversations dans toutes les langues et en contemplant la ville illuminée, je me dis que je ne voudrais être nul par ailleurs. Je veux finir la nuit au Bar Rouge, l’un de nightclubs les plus prisés du monde et regagner ensuite une rue en travaux dans laquelle la poussière et le bruit sont étouffants, puis me rendre le lendemain dans l’ex-concession française et prendre un petit-déjeuner à l’ombre des platanes.

Vous l’avez compris : Shanghai ne dort jamais. N’importe où l’on est à Shanghai, on a le curieux sentiment d’être « là où ça se passe », d’être au coeur d’une dynamique que rien ne semble pouvoir arrêter , car Shanghai c’est l’avenir oui. Mais c’est surtout maintenant.

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