La transgression du génie ou le génie de la transgression

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Banksy, If graffiti changed anything – it would be illegal, Londres, 2011. Source : http://banksy.co.uk/out.asp © Banksy.co.uk

Le 1er octobre, une œuvre du street artist Banksy était effacée par les services de la municipalité de Clacton-on-Sea, en Angleterre. Et ce, parce qu’elle avait été jugée « raciste » par des habitants, alors qu’à l’évidence il s’agissait de tout l’inverse : l’œuvre en question représentait cinq pigeons, armés de pancartes où l’on pouvait lire « Migrants not welcome », « Go back to Africa » et « Keep off our worms », face à un oiseau aux couleurs plus vives. On saisit tout de suite toute l’ironie de la chose : loin d’être une apologie de la xénophobie, c’est au contraire une critique acerbe du racisme, dans une ville où le député local vient justement de se rallier à l’UKIP (United Kingdom Independence Party), un parti de droite dont l’opinion en matière d’immigration n’est pas difficile à deviner.

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Banksy, Clacton-on-Sea, 2014.
Source : http://banksy.co.uk/index1.asp
© Banksy.co.uk

 

L’œuvre de Banksy interpelle. Elle nous fait nous arrêter, nous interroger, et permet de changer notre regard. Et si Banksy y arrive si bien, c’est parce qu’il pointe précisément du doigt nos hypocrisies, nos contradictions, nos paradoxes. Parce qu’il voit ce qui cloche dans notre société et qu’il nous le met sous le nez. C’est flagrant avec l’œuvre What are you looking at ? :

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Banksy, What are you looking at ?, Londres, 2004.
Source : http://banksy.co.uk/out.asp
© Banksy.co.uk

 

L’œuvre fait d’abord sourire, la situation est comique. Et puis on réfléchit. Et on se pose la question plus sérieusement : effectivement, que scrutent ces caméras de surveillance qui fleurissent partout, avec notre consentement tacite ? De quoi a-t-on peur pour accepter que l’on nous surveille ainsi ? Qu’est-ce qui justifie cette surveillance omniprésente ? Le génie de Banksy à mon sens, c’est de déceler dans le comportement des gens, dans les pratiques et les façons de penser autour de lui, ces malaises et ces paradoxes qui nous effleurent tous mais auxquels on préfère ne pas penser. Et de nous les mettre sous le nez afin de nous y confronter. Le génie en art, c’est finalement celui qui voit clair lorsque nous restons dans le brouillard, et qui matérialise sa pensée dans une œuvre afin de nous la rendre accessible. Bergson dans La Pensée et le Mouvant en 1934 nous indique : « Il y a […], depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes ». Plus tard, en 1981, la photographe américaine Berenice Abbott déclare aux journalistes d’Art news : « Photography […] teaches you how to see ». L’art ne nous montre pas ce que nous voyons déjà, il nous montre comment le voir, en nous interpellant afin de changer notre regard.

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Édouard Manet, Olympia, 1863, huile sur toile, 130x190cm, Paris, musée d’Orsay.
Source : http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1[showUid]=4042
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Il suffit de regarder un peu certaines œuvres que nous considérons aujourd’hui comme des chefs-d’œuvre pour nous le prouver : c’est par exemple l’Olympia de Manet, qui en 1865 provoque un véritable scandale, et ce parce que Manet piétine toutes les convenances académiques. Il ose représenter une femme nue dont la nudité n’est justifiée par aucun prétexte mythologique ou allégorique, et qui est aussitôt assimilée à une prostituée dont le regard franc est une provocation pour les spectateurs. Cette femme, dont le modèle est Victorine Meurent, est représentée telle quelle par Manet, alors que la règle est alors d’idéaliser le nu féminin, d’en faire des « bonnes femmes faites de crème à la vanille » pour reprendre les mots d’Émile Zola dans ses Écrits sur l’art. Le nec plus ultra, dans la catégorie du nu féminin, c’est alors notamment la Naissance de Vénus d’Alexandre Cabanel, en 1863, qui respecte tous les critères académiques.

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Alexandre Cabanel, Naissance de Vénus, 1863, huile sur toile, 130x225cm, Paris, musée d’Orsay.
Source : http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/peinture.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1[showUid]=4037
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Manet choque avec son Olympia, et s’il provoque un tel scandale, c’est justement parce qu’il met devant le nez des spectateurs leur propre hypocrisie : Manet ose faire pénétrer dans ce petit univers idéal une vraie femme, dont le corps n’est pas idéalisé, et qui surtout défie le spectateur du regard afin de mettre en exergue son voyeurisme. Citons encore Zola : « Jamais vous ne leur ferez avaler pour deux sous de véritable chair, ayant la réalité de la vie ; mais ils se gorgent comme des malheureux de toutes les sucreries écœurantes qu’on leur sert. » Manet remet en cause les fondements mêmes de l’art en peignant une femme réelle, telle qu’il la voit. Le génie en art est souvent celui qui transgresse les règles établies à un moment donné, parce qu’il voit qu’elles sont des freins à la création artistique. Les conventions académiques, dans le cas de Manet, empêchent la libre création puisque l’artiste est soumis au respect de règles précises pour sa représentation.

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Marcel Duchamp, Fontaine, troisième réplique d’après l’original de 1917, réalisée en 1964 par la galerie Scharwz (Milan), sous la direction de Marcel Duchamp, faïence blanche recouverte de glaçure céramique et de peinture, 63x48x35cm, Paris, Musée National d’Art Moderne.
Source : http://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/cMdzAer/rejLpXx
© (diffusion RMN)
© Succession Marcel Duchamp / Adagp, Paris

 

De la même manière, Marcel Duchamp, en 1917, propose de manière anonyme au comité de la Société des artistes indépendants du Nouveau Monde un urinoir nommé Fontaine, signé Richard Mutt, afin de l’exposer comme n’importe quelle autre œuvre. Forcément, l’« œuvre » n’est pas acceptée. Duchamp, par ce geste, remet ainsi en question la création artistique au début du XXème siècle : qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce qu’une œuvre ? Qu’est-ce qui empêche un urinoir de devenir une œuvre d’art si un artiste le décide, excepté nos idées reçues sur ce que doit être l’art ?

Finalement, plus près de nous, Banksy a une démarche similaire : par ses œuvres, il remet en cause nos idées reçues et nous fait nous interroger, non seulement sur l’art, mais également sur le monde qui nous entoure, et élargit ainsi la réflexion : quel est le rôle de l’art aujourd’hui ? On peut a priori tout faire désormais, la création artistique ne connaît plus de limites. S’il n’y a plus de grandes révolutions à mener dans le domaine de l’art, il me semble en tout cas que l’art peut être utilisé afin de questionner notre regard, en pointant le doigt sur nos paradoxes et nos malaises que, sans le regard aiguisé de l’artiste, nous n’apercevrions peut-être pas aussi clairement.

 Suzy PIAT

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