Thibault Brunet – Vice City, la photographie dans les univers virtuels

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Redéfinition du paysage par le virtuel

Thibault Brunet se décrit comme photographe. Mais cet artiste français ne travaille pas à partir de la réalité telle que nous la connaissons. Il a pris le parti de travailler dans les univers virtuels. Passionné par la question de l’irréel, du faux, ou de la dualité, il arpente des univers imaginaires tels que certains jeux-vidéo, non pas pour jouer, mais pour en extraire des images. En parcourant le virtuel, il s’attarde sur ce que les joueurs, prisonniers du jeu, voient à peine. Ainsi, il capte des portraits, des paysages qu’il pourra par la suite exposer.

La série de paysages Vice City, tirée du jeu-vidéo éponyme, traduit très bien cette démarche. Au départ simple lieu de l’action, le décor se trouve ici projeté au rang de paysage, de la même manière que cette transition a pu se faire avec le paysage pictural à la fin Moyen-Age. Au travers de son objectif (il dispose en effet dans ce jeu d’un appareil-photo virtuel), il brasse de nombreux genres du paysages.

Paysage urbain, photoréalisme et abstraction

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Le paysage urbain ou industriel est le plus représenté. Bien que l’existence de ce genre de vues ait pu être fortement contestée par de nombreux historiens d’art, on s’accordera avec le cinéaste Éric Rohmer quant à l’existence d’un tel genre de paysage.

Effectivement, en 1964, le metteur en scène signe un documentaire intitulé : Les métamorphoses du paysage : l’ère industrielle. Même s’il admet que la laideur fait partie de l’héritage du XIXème siècle, il a pour but de faire jaillir la beauté du paysage industriel, marque de la sueur et de la peine humaine. Ainsi, il compare le charme de la pelleteuse, décrite communément comme monstrueuse, à celui du moulin, vieux de 200 ans, et à son aspect bucolique et fantastique qui met en valeur la force du vent.

Clairement, dans le paysage urbain, « le chaos n’est pas toujours de règle. Des lignes s’affirment, verticales, horizontales, courbes ou obliques et suscitent entres elles des contrastes, des rythmes, des parallélismes. ». De cette manière, les peintures de l’allemand Paul Klee ou celles du néerlandais Piet Mondrian, reconnus tout deux pour avoir été des pionniers de l’abstraction, prendraient leurs sources dans les formes géométriques du paysage industriel.

Eric Rohmer – Les Métamorphoses du paysage: l’ère industrielle (1964).

 

Cependant, l’appréciation de la beauté du monde moderne, de la même manière que toute œuvre d’art, exige un effort, un entraînement. Et, si la beauté et le romantisme des poteaux électriques ou des usines désaffectées n’est pas acquise aujourd’hui et prend encore le contre-pied de l’opinion générale, l’anthropisation croissante éveille depuis longtemps la sensibilité des artistes. Ainsi, la représentation de ces espaces en marge n’est pas une nouveauté. Éric Rohmer n’est pas le seul à voir de la poésie dans la fumée des hautes cheminées d’usines. L’impressionniste français Gustave Caillebotte est, par exemple, l’un des premiers à avoir représenté les usines qui faisaient partie de son paysage quotidien, notamment avec la peinture des Fabriques à Argenteuil (1887).

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Thibault Brunet se détache de ce travail non seulement par le médium utilisé, mais aussi par un certain souci de réalisme, qui le rapproche plutôt des peintres photoréalistes américains des années cinquante à la manière de John Baeder ou Richard Estes et de leurs peintures de villes inanimées et de rues désertes. Il se dit d’ailleurs volontiers influencé par l’imaginaire collectif, la culture populaire américaine et le cinéma.

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A l’opposé du paysage urbain, on retrouve dans la série Vice City le thème plus traditionnel de la représentation de la nature. Cette fois, le travail de Thibault Brunet se rapproche plus de l’esthétique pittoresque, minutieusement descriptive, comme on peut le voir dans la confrontation de 12/10/07-23h58 avec un extrait d’atlas pittoresque signé Jules Dumont d’Urville. On peut aussi y retrouver les couleurs ocres de l’estampe ainsi qu’une absence totale de perspective typiquement japonaise.

L’espace et le temps

Le travail de Thibault Brunet dans les mondes virtuels questionne pourtant deux notions importantes dans la représentation du paysage : le réel et la temporalité.

Pour la question du réel d’abord, c’est ce qui distingue particulièrement Thibault Brunet des photoréalistes (mais aussi de la plupart des artistes qui s’essayent à la représentation du paysage). Contrairement à eux, les mondes qu’il arpente sont imaginaires. On ne peut s’empêcher de remarquer que leur design est épuré. Ils sont « clean », hygiéniques, parfaits. Ils sont dénués de ces petits détails, ces imperfections qui font le charme des peintures. Et si les peintures photoréalistes vides de personnages peuvent paraître sans vie, les clichés de Thibault Brunet dégagent une impression de froideur encore supérieure. Et lorsqu’il parle de « promenades dans ces univers virtuels » au cours desquels il prend ses photographies, afin de nous aussi nous faire voyager, il rejoint l’urbaniste français Paul Virilio pour lequel : « Le propre de l’image de synthèse c’est la visite, ça ne sert qu’à faire visiter les formes […] l’image numérique est une endoscopie. »

La question de la temporalité dans son travail semble aussi avoir une dimension très importante. Il est admis que la notion de paysage fait nécessairement appel au temps auquel on se réfère. L’observateur et son sujet sont tout deux soumis aux variations du temps et à l’environnement. Saisir un paysage est un moment bref et non renouvelable, le paysage est éphémère.

Là encore, le fait que Thibault Brunet travaille dans des mondes imaginaires a son importance. La temporalité y est en effet tout autre. Les lieux peuvent êtres figés, insensibles à toutes variations, ou encore, pris dans une boucle qui ferait jouer à tous les protagonistes les mêmes scènes inlassablement, minutes après minutes. Ainsi, s’il est déjà malaisé de définir le lieu, l’intemporalité des clichés nous frappe de la même manière. Et pourtant, Thibault Brunet nomme toutes ses photographies avec la date et l’heure exactes de leur prise de vue. Facéties d’un homme qui s’interroge sur la valeur du temps ? Volonté de conserver une trace de « l’instant décisif » tel qu’il est théorisé par Henry Cartier-Bresson pour la photographie classique ? L’artiste n’apporte pas plus de précisions.

T.Brunet 12-10-2010 20h30
T.Brunet 12-10-2010 20h30

 

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