The Revenant ou l’illusion de la pensée

The Revenant

Pourquoi, à 00h36 et après 2h40 de film, ai-je l’envie si viscérale d’écrire un papier sur The Revenant d’Alejandro González Iñárritu ? Tout simplement parce que, pour la première fois, alors que scène après scène je démontais le film, le générique venu, j’ai été pris par une vague d’émotion incontrôlable. Ce sentiment contradictoire valait bien qu’on s’y attarde.

Le scénario est simple : un trappeur (DiCaprio) se retrouve abandonné par ses hommes dans le froid des montagnes d’Amérique du Nord après avoir été attaqué par un grizzly et tente de survivre. Motivé par son désir de vengeance après la mort de son fils, il va tout faire pour retrouver son assassin. Scénario classique dont il faut préciser qu’il est inspiré de l’histoire de Hugh Glass, un trappeur ayant réussi à parcourir plus de 300km alors qu’il était seul et blessé par un grizzly.

Pour répondre à l’argument récurrent concernant les films inspirés de faits réels qui consiste à dire qu’on ne peut critiquer la vraisemblance « ça s’est vraiment passé », il faut replacer le film comme ce qu’il est : un film de fiction. Peutêtre que tout ce qui est décrit dans le film est véridique mais cela n’empêche que le ton et la manière d’aborder le sujet rendent les successions des péripéties grotesques. Tout dans ce film est grotesque. L’écriture des personnages, les voix off, les symboles sont grotesques. Le film est une succession de scènes à caractère vaguement poétique qui utilisent des symboles tous plus énormes les uns que les autres : la renaissance christique, le méchant coiffé d’une peau de bête qui se délecte de nourriture, le héros dont l’animalité prend forme matériellement par ses habits et son corps, les fantômes du passé qui le hantent… bref, la liste est longue.

Si le film n’a pas la moindre once de subtilité, c’est parce que son réalisateur (et pas uniquement dans The Revenant) passe son temps à tout montrer, tout expliquer, tout dire pour être sûr et certain que le spectateur, tout idiot qu’il est, sera ravi de penser comprendre par lui-même un film qui a une apparence bien moins habituelle que le reste de la production hollywoodienne. En effet, le grand mérite d’Iñárritu et son talent, est d’arriver à rassembler les foules et d’être capable de produire des films à Hollywood qui ont de vraies ambitions esthétiques et qui osent être autre chose que des remakes, des adaptations de jeux vidéo ou encore des films de super-héros. C’est un cinéaste virtuose et un perfectionniste de l’image. Et si The Revenant marque et bouleverse, c’est parce qu’Iñárritu est un illusionniste de grande pompe. Il s’appuie sur une maîtrise parfaite de la technique de l’éclairage notamment (tout est tourné en lumière naturelle), de la mise en scène et du rythme, qui fait oublier le manque d’originalité et de subtilité. Iñárritu est un faiseur hors pair mais sa manie de vouloir se prétendre le grand penseur des maux de notre société (comme dans Birdman) ou comme le grand cinéaste épiquo-politiquo-sentimental, fatigue à la longue. Il profite du prestige d’être un des seuls à Hollywood à proposer de la meilleure « viande » à consommer et c’est pourquoi il est porté aux nues de manière incroyable par les critiques et surtout par ce petit monde d’Hollywood. Il va gagner, et c’est sûrement mérité, tous les Oscars à la prochaine cérémonie.

Cette situation n’est que la preuve de la virtuosité d’Iñárritu certes, mais un virtuose qui sait très bien utiliser les codes et les attentes de la société actuelle en matière de culture : être magnifique en apparence et être parfait techniquement mais surtout être intelligent en apparence. Le réalisateur mexicain fait des films pas trop bêtes, mais pas trop intelligents non plus. Notre société considère l’Art comme un produit qui devrait être pas trop idiot car « C’est de l’Art quand même !», mais pas trop intelligent non plus. Le produit doit se vendre auprès du plus grand nombre et rien de mieux que du vide emballé dans un beau paquet de pseudo-culture pour satisfaire les spectateurs désireux de briller en société.

Mais je vais vous dire : j’aime Iñárritu et The Revenant. Car malgré tout cela, le film est un accomplissement visuel total, les acteurs sont époustouflants (Leo, cette fois, c’est la bonne !), on ne s’ennuie pas une seconde. Les symboles, bien que poussifs, sont plaisants à voir et bien amenés, et cette vague d’émotion m’a saisi à la fin du film, tant ce parcours du père et la représentation de l’animalité de l’Homme sont bien exécutés.

Subtilement encore, on voit dans une des scènes, un plan sur une pancarte « Nous sommes tous des sauvages ». Par ces longs plans-séquences, la caméra nous permet d’être au cœur même de l’intensité des situations, au cœur de cette nature à la fois majestueuse et dangereuse. Alors que scène après scène je riais de la grossièreté des situations, je ressentais parallèlement une fascination et une empathie sincère pour le personnage principal. Piégé par la beauté, je lâchais prise lors de la dernière demi-heure, me laissant emporter par le récit. La dernière scène, guimauve à souhait, et le dernier plan sur DiCaprio achèvent ce film monumental avec dignité et émotion et nous laisse, spectateurs, abasourdis et épuisés de cette débâcle d’images intenses.

Iñárritu a sa place à Hollywood et la mérite. Il propose des films intermédiaires plus que nécessaires. Cependant, n’en faisons pas la figure du renouveau américain comme l’est Jeff Nichols. Iñárritu suit avant tout des exigences et des codes hollywoodiens usés qu’il filme en allant chercher, ça et là, des techniques et une démarche plus proches du cinéma indépendant. Comme Christopher Nolan, Iñárritu fait partie des cinéastes dont la prétention pourrit leur projet pourtant ambitieux et honorable : amener une réelle pensée dans le cinéma de divertissement. David Lean l’avait réussi en son temps avec l’épopée humaine Lawrence d’Arabie mais pour Iñárritu, on attend encore.

La chose à retenir dans tout ça, c’est surtout que Leonardo DiCaprio sera probablement enfin reconnu pour sa carrière par le prestige qu’est l’Oscar, et ça, ça nous fait bien oublier le reste !

Benjamin Delaveau

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