Techno brutale et dystopie, notre futur vu par Gordon

Gordon - Manifesto XXI
© Julien Mignot

Quelques heures avant son live, à l’occasion des 38es Rencontres Trans Musicales, nous avons pu rencontrer Gordon, le dj attitré du label InFiné, pour lequel il n’a cessé d’enchaîner les apparitions et les dj sets, passant rapidement des warm-up aux heures les plus ardentes.

Manifesto XXI – J’ai lu que tu étais rentré chez InFiné comme stagiaire, comment en es-tu venu à produire pour le label ?

En fait, ça a été un peu long ; enfin, disons que je faisais de la musique et j’étais déjà producteur avant d’être stagiaire chez InFiné. J’étais stagiaire chez eux en 2010 et mon premier EP n’est sorti qu’en 2015, donc il s’est quand même passé cinq ans entre les deux. Ça s’est surtout fait grâce au workshop InFiné au Normandoux, où ils m’ont invité à venir mixer en 2011. Au début, j’ai fait beaucoup le dj pour eux, et puis de fil en aiguille je leur ai envoyé des prods. Au bout d’un moment, à force de travail, j’ai réussi à leur envoyer quelque chose qui leur a plu et c’est parti.

Du coup, tu es passé par le djing avant d’en arriver à la production ?

Non, ça fait bien dix ans que je produis. Au début, je faisais ça comme ça, « à la maison ». Mais les premières dates que j’ai pu faire, dans des bars à Amiens, c’était en live. J’ai commencé par le live et la production avant de me mettre au djing. Ce n’est peut-être pas très logique…

Le live que tu joues aujourd’hui n’a donc plus rien à voir avec ce que tu faisais à l’origine ?  

Ah non, oui pas du tout. Musicalement il a beaucoup changé, et puis maintenant je travaille avec Julien Appert, le scénographe et vidéaste qui s’occupe de mon installation lumières. Le live est quand même beaucoup plus abouti. Au début, je faisais ça morceau par morceau avec des blancs entre les deux, ce n’était pas vraiment construit… Là, ça a bien évolué. En tout cas, j’espère.

Tu as eu une éducation musicale particulière avant de commencer la musique électronique ?

Je ne suis pas un très bon musicien donc je ne sais pas si c’est très bien de dire ça. J’ai fait un peu de guitare et de piano, mais je suis nul en solfège… Je pense que c’est aussi l’avantage de la musique électronique, même pour des gens qui ne sont pas forcément des virtuoses, ça laisse la possibilité de s’exprimer en musique.

Ce soir pour le live, du coup, comment ça se passe techniquement ?  

J’ai un ordinateur avec des contrôleurs et aussi un clone de TB-303, une machine qui fait un son « acid ». Pour le moment, mon live je le travaille majoritairement par ordinateur, et sans trop de machines. Ça viendra peut-être dans le futur.

Ton dernier EP, Dystopia, est un EP très sombre ; tu peux nous raconter les conditions de sa composition ?

Dystopia, c’est la dystopie, l’inverse de l’utopie, donc un futur très sombre oui. Disons qu’en ce moment, je trouve que le contexte général nous amène plus à la dystopie qu’à l’utopie… Je pense que ça reflète tout ce qui nous entoure et qui m’influe moi et ma façon de créer. Après, je ne suis pas dépressif non plus, mais je n’ai jamais composé de trucs très joyeux. Le précédent EP s’appelait Cœlacanthe, c’est un poisson préhistorique que l’on pensait disparu et qui s’est finalement avéré être toujours vivant sur Terre. C’est un peu le symbole d’une nature immortelle. Là, Dystopia vient plutôt souligner l’impact de l’être humain sur la planète. Donc on avait d’un côté la nature immortelle, là on aura l’être humain, qui d’une part est mortel, mais surtout dont la planète pourrait très bien se passer.

L’EP a un côté très narratif, dans le sens où les morceaux sont éclectiques, on ressent une évolution dans les morceaux et pas une linéarité comme dans la plupart des EP techno. Quelle histoire est derrière ce mouvement ?

En fait, chaque titre a un sens. « Tempus Fugit » c’est « le temps passe » en latin, un morceau assez nostalgique, avec beaucoup de références au UK hardcore du début des années 1990. Le deuxième, « Earth, Ground & Field », c’est une référence à un biochimiste français qui s’appelle Claude Bourguignon, qui a écrit un livre qui s’appelle La terre, le sol et les champs, c’est un morceau très calme, sûrement le moins sombre pour le coup. Lui faisait des recherches sur la terre et sur l’impact humain sur les sols, le fait que les racines ne puissent plus s’enfoncer à cause des pesticides que l’on déverse sur les plantes… C’est une espèce d’ode à la terre et à la vie. « Dystopia », c’est la dystopie comme on l’a dit, on passe du tout au tout, d’un titre plutôt doux à un morceau brutal. Et le dernier morceau, « Z City Acid », fait référence à un explorateur anglais qui cherchait une espèce d’Atlantide au milieu de la forêt amazonienne. C’est la cité Z, le point Z, qu’il n’a jamais trouvé. Ce mec a disparu, on pensait avoir retrouvé ses restes, mais en fait ce n’était pas lui, on a renvoyé les restes de quelqu’un d’autre à sa famille, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu. C’est un peu une espèce de référence pour la recherche d’un truc impossible. Enfin si ça se trouve, il l’a trouvé et il a juste voulu se déconnecter du monde…

L’autre jour, tu jouais en b2b avec Voiron au Bataclan, aux côtés d’Arnaud Rebotini et de Laurent Garnier, comment était l’ambiance ?

En fait, au moment où l’on rentre dans la salle, on a cette espèce de frisson. Qu’on le veuille ou non, il y a un truc. Après voilà, une fois que le premier pas est fait, c’est redevenu le Bataclan, comme il était avant. C’est sûr que c’était une date un peu historique dans le sens où c’était la première date club depuis la réouverture du Bataclan, et forcément je pense qu’il y a des gens qui sont venus avec un peu d’appréhension. Mais au final, les gens se sont lâchés, c’était complet, les gens ont dansé, c’était génial. Le back to back avec Voiron était vraiment intéressant, je le connais un peu mais on n’avait jamais joué ensemble encore, et on a deux manières de mixer totalement différentes, donc c’était très enrichissant. Et après, Rebotini, Garnier… On ne pouvait pas relancer le club d’une meilleure façon. Je pense qu’il faut y retourner au Bataclan, il faut passer le cap et après c’est bon.

D’où viennent les voix que l’on entend sur Dystopia ?

Alors c’est lié au titre, ce sont des voix de La Jetée de Chris Marker, c’est un film des années 1970, un film expérimental réalisé seulement à partir de photos passées à la suite comme une sorte de diapo. C’est le film qui a inspiré L’Armée des douze singes. Il se trouve sur YouTube je pense. C’est une voix qui raconte le futur dystopique d’un homme qui va assister à sa propre mort sans le savoir. C’est vraiment un film à voir.

Tu utilises beaucoup le field recording dans tes productions ?

Oui, beaucoup, par exemple sur « Z City Acid », il y a un orage tout au long du morceau que j’ai enregistré depuis ma chambre. Il y a beaucoup de petites prises de son, du charbon de bois qui brûle dans un barbecue, des trucs comme ça… Après, pour les percussions de « Tempus Fugit », c’est un sample de synthé analogique très métallique.

Il y a déjà des remixes de prévus après cet EP ?

Non, il n’y a rien de prévu pour le moment. Vessels a fait un remix pour moi cette année, moi j’en ai aussi fait un pour eux, mais c’est tout.

Justement, tu as l’air d’avoir pas mal de liens avec Vessels, comment s’est passé l’échange ?  

À vrai dire, je ne me souviens plus trop… Je crois que c’est ma manageuse qui avait reçu une demande. Ils ont fait remixer tout leur album et elle connaissait leur manageur. Entre manageurs, ils nous ont mis en relation. Du coup j’ai fait ce remix pour eux, et juste après j’ai fait une date avec eux au Point Éphémère. Les mecs sont vraiment adorables et leur live est un truc à voir, c’est très énergique, entre rock et musique électronique… Après, la logique a voulu qu’eux me remixent aussi sur « Cœlacanthe ».

En partant du post-rock, ils ont eu un cheminement un peu particulier pour arriver vers la techno, ça s’est passé comment pour toi  ?

Franchement j’écoute un peu de tout, je pense que je fais partie de cette génération qui a découvert le téléchargement numérique et qui du coup, qu’on le veuille ou non, a permis une certaine ouverture. J’ai commencé en écoutant les Justice et consorts comme tout le monde, au début des années 2000, mais j’ai vraiment découvert la techno à proprement parler en lisant Global Techno. Je suis allé à la recherche de tout ce qui était dans ce livre et ça m’a permis, de fil en aiguille, d’arriver vers autre chose. Donc j’ai grandi avec les Daft Punk et les Chemical Brothers, mais aujourd’hui j’écoute de la chanson, du reggae, du dub, de tout quoi…

Pas mal de labels électroniques français entretiennent l’image d’une « bande de potes ». Quels sont tes liens avec les autres artistes chez InFiné ?

Je pense que j’ai croisé tous les artistes de chez InFiné. Je m’entends très bien avec Arandel et Cubenx aussi, qui sont très très cool ; avec Rone on s’envoie des mails, mais je le vois un peu moins. En fait, on a un workshop à Poitiers qui a vraiment créé cette cohésion entre artistes.

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