Tamara de Lempicka, légende d’une égérie ambiguë

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La Tunique Rose, 1927. Huile sur toile, 73 x 116 cm. Collection privée.

Icône des années folles, l’aristocrate polonaise incarne parfaitement cette période mythique et fantasmée. Celle du jazz, de la prohibition, du charleston … où Paris était la capitale des arts sans cesse animée par les révolutions picturales du début du XXème siècle. L’Art Nouveau, qui s’est développé à la fin du XIXème siècle, cède le pas à l’Art Déco qui ne dépeint plus seulement la sensualité et l’érotisme mais une figure féminine plus affirmée, qui assume ses désirs d’émancipation et sa sexualité transgressive. Les arabesques et le « style nouille » décriés par les critiques et historiens de l’art laisse le pas à un style tout aussi décoratif mais plus géométrique. L’Art Déco devient l’illustration d’un certain mode de vie : mondanités, liberté de pensée et donc de création. La vie de Tamara de Lempicka est très liée à ce mouvement dont elle est la plus fidèle représentante.

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Autoportrait, ou Tamara dans la Bugatti verte, 1925. Huile sur toile. Collection privée.
Tamara de Lempicka, portrait par Dora Kallmus d’Ora Studio, Paris, 1929.

 

Mariée deux fois à un comte puis un baron, Tamara de Lempicka était ouvertement lesbienne. Véritable légende, connue pour ses frasques, ses dépenses, sa vie théâtrale et mondaine, elle semble sortir tout droit de l’imagination de Francis Scott Fitzgerald et des soirées éblouissantes de Gatsby le Magnifique. Attentive à son image, elle-même décorative, elle épouse parfaitement cette décennie de l’illusion. Tamara de Lempicka n’en fût pas moins une artiste importante des années 1925-1935. Ses toiles, à l’image de sa personnalité, incarnent parfaitement l’atmosphère de modernité et de luxe dans laquelle vivait alors l’élite sociale et la volonté d’émancipation qui animait les femmes de sa génération. La modernité de Tamara de Lempicka, et de l’Art Déco, tient du fait que ses toiles sont faites d’électricité, de cinéma, d’acier, d’architecture, de vitesse … et qu’elles sont à la fois empreintes d’un grand classicisme. On y retrouve les codes du statuaire grec et l’influence des nus d’Ingres.

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La Dormeuse, 1931-1932. Huile sur panneau, 38 x 45,8 cm. Collection privée.
Printemps, 1930. Huile sur panneau, 41 x 33 cm. Collection privée.

 

Sur des fonds noirs ou gris, et dans un style néo-cubiste au croisement du cubisme, du futurisme et du Bauhaus, Tamara de Lempicka peint des femmes la plupart du temps. Leurs formes généreuses, mises en avant par une pose alanguie, le regard fuyant mais non moins déterminé, la bouche pulpeuse, ces figures féminines représentent les facettes de la femme-garçonne qu’est Tamara de Lempicka. Ces Joséphine Baker et autres Marlène Dietrich qui envoûtent les nuits parisiennes et/ou new-yorkaises. Cette garçonne que l’on retrouve dans les photographies de Brassaï ou Jacques-Henri Lartigue. Cheveux courts, cigarette, au volant d’une automobile … mais pas masculine pour autant, l’artiste assume sa féminité et renvoie l’image d’une femme fatale – tout droit sortie des studios hollywoodiens, à l’image de Greta Carbo.

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Renée Perle à Juan-les-Pins, 1930, par Jacques-Henri Lartigues.

 

Pourtant, dès les années 1940, la frivolité des années folles disparait, engloutie par un conflit mondial qui enterre l’insouciance d’un monde qui avait cependant ignoré les affres de la Grande Dépression. Les toiles de Tamara de Lempicka sombrent dans l’oubli et sa production des années 1940-1960 ne présente pas de grand intérêt – sa modernité s’est en effet éteinte quand elle quitte Paris en 1939. Elle est loin des débats qui animent la scène artistique et qui encensent l’expressionnisme abstrait – un art de l’authentique intérieur qui s’oppose à sa superficialité. Ce n’est qu’avec la redécouverte de l’Art Déco dans les années 1970, en pleine révolution sexuelle, que ses œuvres reprennent vie et suscitent à nouveau l’engouement du marché de l’art. Tamara de Lempicka sort alors de l’oubli, mais ne descend pas de son piédestal. Ses toiles se trouvent en effet pour la plupart dans des collections privées, dans un univers de luxe qui sûrement leur sied à merveille. Les (trop) rares expositions qui sont consacrées à Tamara de Lempicka, comme celle qui s’est tenue à la Pinacothèque de Paris l’été dernier, sont alors des occasions uniques de plonger avec délice dans cet univers ambigu et inclassable qui caractérise si bien cette garçonne polonaise décédée au Mexique en 1980.

 

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La Belle Rafaëla, 1927. Huile sur toile. Collection privée.

 

Anne-Sophie Furic

Responsable de la rubrique Art

 

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