Sublimation du danger amoureux

Les Liaisons dangereuses, mise en scène de Christine Letailleur

Aller au TNB (Théâtre National de Bretagne pour les non-Rennais), c’est un peu comme aller à la messe pour moi mais loin d’être une religion, c’est une atmosphère, l’éveil de sens engourdis par la routine. Je sais qu’une fois monté ce grand escalier, je le redescendrai quelques heures plus tard, toute autre, divertie, choquée ou déçue. Un monde s’ouvre dans la salle Jean Vilar. Pourtant habituée à cette effervescence propre que j’affectionne tant, je fus scotchée si c’est le mot familier à employer devant l’adaptation des Liaisons dangereuses par Christine Letailleur, du roman épistolaire de Pierre Choderlos de Laclos.

Présentée dans le cadre de Mettre en scène du 3 au 14 novembre 2015, j’entendais autour de moi les chuchotements de ces personnes mondaines et lambda : « Il y a de bonnes critiques, apparemment c’est bien, … »

Ayant oublié mes souvenirs de ce roman épistolaire que nous avons tous étudié au lycée, j’y allais sans avis, attendant de me laisser charmer. Le décor me parut quelque peu sommaire. De grands panneaux noirs nous faisaient face, mais les innombrables ouvertures et portes, ainsi que l’étage révéleraient tout au long de la représentation l’ingéniosité de Christine Letailleur. Quelques mots pour les connaisseurs, elle est à l’origine du Banquet de Platon ou encore d’Hinkemann d’Ernst Toller, et est artiste associée au Théâtre National de Bretagne/Rennes.

Les Liaisons dangereuses, mise en scène de Christine Letailleur
Les Liaisons dangereuses, mise en scène de Christine Letailleur

Le noir se fait, une jeune femme se présente à nous, le visage simplement éclairé, illusionnant nos rétines de cette aura l’englobant. Il s’agit de Cécile de Volanges, une jeune femme qui découvre les prémices de l’amour et les passions au sortir d’une enfance au couvent. Cependant, apparaît très vite, la célèbre et polémique Mme de Merteuil dont l’aura éclate dans ce noir lumineux et intimiste. Malgré ses vicissitudes, la comédienne Dominique Blanc la rend touchante, on se plaît à la voir évoluer. On en viendrait presque à approuver son maléfique dessein si divertissant qu’elle réserve à sa jeune cousine Cécile de Volanges. Le genre féminin est ici consacré dans toutes les
formes qu’il propose. Ce sont six femmes qui tiennent la scène face à deux hommes qui se pâment mais accourent à leurs paroles. Ne parlons pas du prêtre, gardien de bonnes mœurs, confesseur et occasionnellement traître.

Cette pièce est un drame. L’exposition de l’amour et des passions qui s’expriment à travers ces liaisons dangereuses. Chacun y est touché, de l’amour juvénile celui dit pur et premier, à l’amour impromptu, naissant d’un jeu interdit. Mme de Merteuil se joue de cet amour, elle est la grande régisseuse des émotions qu’elle transforme en passion : « L’amour n’est pas la cause de ces déchaînements, mais un prétexte » comme elle clame haut et fort à Valmont sur son ottomane rouge, lieu de plaisirs charnels. La lutte de ce couple de libertins qui se déchire dans la chasse aux amours purs, nous paraît à la fois distant et humain.

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Dominique Blanc (Marquise de Merteuil dans les Liaisons Dangereuses)

Cette pièce de théâtre aurait pu être un simple récit avec de bons comédiens convaincants, cependant la facétie de la mise en scène la révèle. La lumière habille les parois noires où se détachent les ombres des acteurs en costume d’époque. Le jeu des ombres pour celui qui s’y prête en devient plaisant, cherchant l’origine de la lumière qui sublime. Nous nous retrouvons en intimité avec ceux qui vivent des passions dévorantes et brûlent de ces jeux d’amours. La voix des acteurs est amplifiée, la noirceur de la salle, le cinéma s’invitent dans les cadres où passent les silhouettes qui se font errantes ou en quête. Malgré les toux de ce mois de novembre, nous sommes absorbés dans ce tumulte. Vous l’aurez compris, Mme de Merteuil y est immensément touchante, pourtant deux autres figures méritent que l’on y prête attention.

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Les Liaisons dangereuses – Mise en scene Christine Letailleur
– Theatre National de Bretagne – novembre 2015
– © Brigitte Enguerand

La première est Mme de Rosemonde, tante de Valmont, notre grand séducteur. Elle est la sagesse et la représentation du respect de vieilles mœurs. « On regrette de vivre encore, quand on apprend de pareilles horreurs ; on rougit d’être femme, quand on en voit une capable de semblables excès ». C’est en ces mots qu’elle témoigne de la décadence des personnages représentatifs de ce siècle. Elle a vu deux prédateurs s’abattre sur deux êtres ingénus, en les personnes de Mme Cécile de Volanges et de Mme de Tourvel. Cette dernière est la seconde qui nous surprend. Cette femme prude, qui nous paraît trop chaste pour être intéressante dans ce monde d’aujourd’hui, non assujettie aux histoires sulfureuses, sa perdition passionnée montée de toutes pièces par Valmont est à son apothéose lorsque le vicomte la quitte, rupture imposée par Merteuil. L’actrice Julie Duchaussoy (Mme de Tourvel) y clame sa passion funeste : « C’est à la fois, pour lui & par lui, que je souffre. Je veux le fuir en vain ; il me suit ; il est là, il m’obsède sans cesse. » Elle est la victime souffrant du bonheur d’aimer, elle meurt d’amour comme les romans nous le disent si joliment. Petite dédicace à la courtisane Jane dont l’accent anglais chantant nous fait sourire, provoquant le même attendrissement que nous avons tous pour les filles de joie souriantes.

Les Liaisons dangereuses, mise en scène de Christine Letailleur
Les Liaisons dangereuses, mise en scène de Christine Letailleur

Les applaudissements battent à tout rompre dans la salle lorsque la lumière plus claire se fait sur les artistes venus saluer. La sensibilité est inhérente à chacun, à chaque temps que nous traversons, et pourtant ce roman épistolaire universel par son sujet, se fige dans l’intemporalité et continue à nous troubler. La mise en scène n’a nul besoin de le révéler mais vient le sublimer. C’est ce genre d’expérience qui vous fait retrouver la nuit, ce monde des errants et des penseurs, avec un silence ou une agitation salutaire.

Marie Ledanois

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